Ce texte est disponible en téléchargement accompagné d'une illustration sur le site Parchemins & Traverses  :

Télécharger Parchemins & Traverses N°1 (PDF, 2,5 Mo)
 

 

Himdrefd       

Christophe Van Kerrebroeck

 

 

16 h 04

Il va bientôt arriver.

Claire parcourt la cuisine des yeux, se demandant si elle n’a rien oublié, passant mentalement en revue les différentes tâches dont elle était censée s’acquitter.

Le cake et le pudding sont prêts. La maison est nettoyée. J’ai tout ce qu’il faut pour préparer le dîner… La porte est ouverte… Tout est prêt… Tout est calme. Tout est propre. Je n’ai rien oublié.

Il va bientôt arriver. Il sera content.

Il sera satisfait de moi, aujourd’hui, il ne se mettra pas en colère… Il ne me fera pas de mal. Non. Il n’aura aucune raison de me faire du mal. Pas aujourd’hui… Tout est prêt. Plus qu’à attendre… Elle vérifie une nouvelle fois si elle n’a rien oublié. Debout, appuyée contre le buffet, elle se rend compte qu’elle est en train de se mordre les lèvres jusqu’au sang. Il faut absolument que je perde cette manie!… S’il me voit faire ça, il ne sera pas content…

Elle se regarde dans la glace : elle s’est maquillée un peu, pas trop, juste pour égayer son visage. Elle est légèrement pâle mais ça va, ça pourrait être pire. Il sera satisfait. Elle se présente plutôt bien.

Plus qu’à attendre…

Elle aimerait se ronger les ongles, mais elle sait que ça aussi c’est une très mauvaise habitude : une mère exemplaire ne se ronge pas les ongles. Une mère exemplaire connaît toujours ses devoirs et s’en acquitte avec joie. Une mère exemplaire se dévoue pour sa famille et y trouve une immense satisfac­tion.

Une mère exemplaire ne laisse jamais paraître sa mauvaise humeur ; une mère exemplaire essaie toujours de faire du foyer un lieu de paix, d’ordre et de tranquillité. Paix, ordre et tranquillité. Paix, ordre et tranquillité… Dans le hall d’entrée, la porte s’ouvre et des cris d’enfants viennent briser le silence de la maison.

Claire se redresse, prend une profonde inspiration, se concentre quelques secondes, puis elle va accueillir les arrivants. Elle les rejoint dans la salle à manger où ils sont en train de se débarrasser de leurs manteaux et de leurs cartables. Ils sont quatre enfants : deux filles d’environ dix ans, un garçon légèrement plus petit, et une petite fille qui a peut-être cinq ans seulement.

Claire affiche un large sourire.

Une mère exemplaire accueille toujours ses enfants avec un sourire chaleureux, montrant avec sincérité à quel point leur retour l’emplit de joie.

Elle éprouve pourtant beaucoup de mal à cacher sa nervosité. Depuis qu’elle travaille ici, elle a fait beaucoup de progrès, mais le stress la ronge toujours autant, peut-être même de plus en plus.

Claire s’occupe de débarrasser Himdrefd, le garçon. Elle s’occupe prioritairement de lui, mais il ne faut pas qu’elle exagère ou bien il va encore le lui reprocher. Il faut aussi qu’elle s’occupe des autres.

Une mère exemplaire accorde autant d’attention à chacun de ses enfants, veillant à éviter toute forme de favoritisme.

Pour un observateur non averti, cette scène pourrait sembler d’une banalité extrême : une femme au foyer accueillant simplement ses enfants de retour de l’école.

Tout à fait normal.

Excepté que Claire n’est la mère d’aucun de ces enfants.

Excepté qu’elle vit dans cette maison depuis deux semaines seulement.

Excepté, surtout, que l’un de ces enfants n’a d’enfantin que l’apparence.

Claire a rencontré Himdrefd d’abord dans ses rêves, puis le rêve est descendu dans sa vie. A moins que ce ne soit le contraire… qu’importe… C’était il y a quelques années, lors de sa “vie normale” comme elle l’appelle. Plus rien n’est normal, aujourd’hui… Juste une parodie de normalité… une imita­tion tragi-comique… Pourtant, elle ne regrette pas son ancienne vie. Elle n’y était pas heureuse. Elle se rappelle y avoir énormément souffert.

Himdrefd lui est d’abord apparu comme son sauveur, celui qui allait la libérer de toute cette souffrance, de toute cette misère quotidienne… Celui par qui tout devenait possible.

Elle s’est mise à le vénérer comme son dieu. Mais bien vite ce dieu s’est révélé capable de faire preuve de cruauté au moins autant que de gentillesse. Est-ce pour me punir de ne pas avoir été capable de vivre ma vie normale qu’il me force aujourd’hui à me plier à cette mascarade de normalité?

— Avez-vous passé une bonne journée, les enfants ?

— Ouais, répond l’une des deux aînées. L’autre ne prend pas la peine de répondre. Laissant leurs manteaux par terre, elles s’en vont vers la cuisine. Si au moins ces deux-là avaient meilleur caractère, ma tâche serait plus simple… Mais elles ne font preuve d’aucun respect… Je suis quand même censée être leur mère!

Himdrefd, lui, se comporte comme un garçon bien sage. Malgré cela, Claire ne peut s’empêcher de penser à ce qu’il est vraiment, ou du moins à ce qu’il peut être, ce qui la rend assez gauche chaque fois qu’elle se retrouve en sa présence.

Être gauche ne correspond sûrement pas à l’image de la mère exemplaire… Il faut que j’arrive à vaincre ma peur… il le faut à tout prix…

La petite fille, Maurene, est très calme. Claire l’aide à ôter ses chaussures et lui demande si elle se sent bien, juste par principe, uniquement pour montrer à Himdrefd qu’elle prend à cœur de s’occuper de tout le monde.

— Oui, répond simplement la petite fille.

Himdrefd, qui n’a pas encore prononcé un mot, se met alors à raconter leur journée. Une journée tout à fait normale d’un enfant normal : il a assisté aux cours, il a fait toutes sortes de jeux avec ses camarades durant les récréations, il a été deuxième dans une compé­tition de course à pied… Claire se demande si tout cela lui est réellement arrivé ou bien si ça fait partie d’un discours préparé à l’avance uniquement pour elle.

Joue-t-il à l’enfant modèle toute la journée, ou bien uniquement le soir quand il rentre à la maison?

Elle n’oserait de toute façon jamais le suivre pour vérifier, ni même lui poser une question à ce sujet. Autant faire comme si tout était vrai, donc.

Dans la cuisine, les deux plus grandes sont déjà en train de s’empiffrer de pudding et de cake lorsque Claire arrive avec les deux autres.

— Julie ! Leslie ! Attendez que je vous serve !

Regardant leur « mère » d’un air totalement indifférent, elles continuent de manger. La plus joufflue des deux, Leslie, se goinfre avec un énorme morceau de cake qu’elle avale goulûment.

Il va falloir faire quelque chose… Une mère exemplaire ne laisse pas ses enfants s’empiffrer à l’heure du goûter.

— Donne-moi ton morceau de cake, Leslie. Il est beaucoup trop gros !

La fille garde son morceau en main, fixant Claire d’un air de défi. Cette dernière hésite un peu puis reprend, d’une voix manquant d’assurance :

— Allez ! Donne-le moi…

La petite fille ne bouge pas et continue de fixer la jeune femme, la tête haute, de plus en plus sûre d’elle, la regardant même de façon méprisante. À ses côtés, Julie observe la scène avec un sourire ironique.

Claire regarde du côté d’Himdrefd, qui a pris place à la table. Celui-ci regarde fixe­ment devant lui ; il a l’air contrarié.

Elle perd ses moyens. Elle ne sait plus ce qu’elle doit faire. Pendant un instant elle reste là sans bouger, les bras ballants, tête baissée, tandis que les enfants ont leurs regards tournés vers elle.

Puis elle s’empare du couteau… et commence à couper deux parts égales pour Maurene et Himdrefd, qui attendent d’être servis tels deux enfants bien sages.

Les deux aînées, elles, continuent de s’empiffrer.

Silence.

Les enfants mangent leur quatre-heures. Claire s’est assise, toute tremblante. Elle sait qu’elle a commis une erreur. Elle sait qu’une fois de plus elle ne s’est pas comportée en mère exemplaire. Elle sait qu’il n’est pas content d’elle. Il ne dit rien maintenant, mais tout à l’heure elle aura droit à ses remontrances. Elle espère qu’il ne sera pas trop sévère, cette fois. Peut-être que si elle ne commet plus d’autres erreurs aujourd’hui il oubliera ce petit incident. Elle essaie de se calmer et de se ressaisir.

Il achève de manger, en silence, renfrogné. Puis il prend sa petite sœur par la main et l’emmène dehors avec lui. Dès qu’il est sorti, Claire respire un peu. Ce n’était qu’un moment un peu difficile… Maintenant c’est fini… Julie utilise alors sa cuillère comme une catapulte et envoie voler du pudding sur le sol. Leslie éclate de rire. Claire les regarde d’un air sévère.

— Vous trouvez ça drôle ?!

— Oui, répond la première en la regardant droit dans les yeux, prenant des airs de  demoiselle précieuse. Exaspérée, mais ne voyant pas quoi faire d’autre, Claire se lève pour nettoyer le sol.

— Vous devriez être plus gentilles… Autrement il va vous punir aussi !

Voilà à quoi j’en suis réduite : évoquer le maître des lieux en espérant que cela les fera réfléchir… Je suis vraiment trop nulle. Je ne suis vraiment pas à la hauteur. Quelle mère idiote je fais !!

Alors qu’elle est à terre en train de ramasser le pudding, une autre cuillerée de dessert atterrit à ses côtés. Elle soupire, lève la tête vers l’origine de ce nouveau projectile, puis entreprend de ramasser le tout. D’autres cuillerées de pudding sont envoyées… Bah! Quand leur pot sera vide, elle seront bien obligées d’arrêter! Puis les morceaux de cake se mettent à leur tour à voler… Claire continue son travail de nettoyage, résignée. Elles finiront bien par être à court de munitions… ou par se lasser… Effectivement, une fois tout le cake à terre, le calme revient dans l’espace aérien de la cuisine. Les deux filles décident alors de terminer leur œuvre en apothéose par une splen­dide chute de plat de pudding, qui vient se briser en mille morceaux sur le sol. Claire craque. À genoux par terre, elle se met pleurer. Et elle ne peut que répéter, sur un ton pitoyable :

— Arrêtez… Arrêtez…

Les deux petites tortionnaires quittent alors précipitamment leur place, non pas par considération pour leur “mère”, mais parce que le petit garçon vient de rentrer ; il se tient debout sur le seuil. Pouffant de rire, elles sortent de la pièce en courant, criant à l’adresse de leur petit frère : «C’est pas nous ! C’est elle !!»

Claire se tourne vers lui. Il la regarde d’un air las et pousse un soupir. Elle baisse la tête, à genoux au milieu des restes du goûter et des débris de verre. Elle sait ce qui l’attend cette fois-ci. Elle ne s’en sortira pas avec quelques remarques désobligeantes.

Elle se tient prête à subir la colère de son dieu.


Claire n’est plus dans la cuisine. Elle est à genoux sur un rocher, au milieu d’une rivière de lave en fusion. La transition s’est faite instantanément, comme toujours, de par la simple volonté du presque-dieu. Elle regarde autour d’elle et ne voit que lave et rochers noirs. On dirait le gigantesque cratère d’un volcan, sauf que la lave n’en jaillit pas, mais au contraire s’y déverse en de multi­ples torrents. Au-dessus, le ciel est bouché par un épais brouillard rouge.

Rouge comme l’humeur actuelle du dieu-enfant. Celui-ci se trouve devant elle, debout sur un autre rocher ; il la regarde fixement. Il se met à parler, d’abord d’une voix normale de petit enfant, puis d’une voix de moins en moins normale au fur et à mesure que son aspect change pour devenir celui d’un monstre gigantesque au corps recouvert d’écailles.

— Je t’avais demandé quelque chose de simple, dit le petit enfant… Juste te comporter comme une mère exemplaire, continue un être difforme qui plonge l’une de ses jambes dans la rivière de lave… Tu n’es même pas capable de faire cela, conclut un dragon furieux qui saisit Claire entre ses griffes…

Elle ne lutte pas. À quoi bon?Elle sait qu’elle ne peut rien faire contre lui. Étran­gement, sa peur semble s’être dissipée. L’habitude, peut-être… Ou bien la certitude que le mal est fait et qu’il est trop tard pour essayer de réparer quoi que ce soit. Il ne sert plus à rien d’avoir peur. Elle se trouve à sa merci entre ses griffes, telle un condamné qui n’a plus qu’à attendre le prononcé du jugement et qui sait qu’il ne pourra pas éviter les sanctions.

Celles-ci tardent à venir.

Il ne dit plus rien et se contente de la maintenir entre ses griffes, continuant de la fixer de ses grands yeux qui n’ont plus rien d’humain. La tête baissée, elle sent le regard du monstre posé sur elle, si lourd, de même qu’elle sent son haleine de soufre.

Il semble être en train de se calmer. Elle attend sans esquisser le moindre mouvement, le cœur battant, les yeux toujours baissés. Il reprend, d’une voix plus posée :

— Que vais-je faire de toi ?

Elle lève alors la tête vers le visage du monstre, se disant que le moment est bien choisi pour essayer de susciter sa pitié.

— Je vais changer… Je vais y arriver… Laissez-moi encore une chance… Je vous en prie… Je vous en prie… Le dragon la repose sur son rocher, puis sa taille se réduit, jusqu’à ce que son appa­rence redevienne celle d’un petit enfant. Il la contemple tristement comme s’il se faisait sincèrement du souci pour elle.

— Je n’y crois pas. Je n’y crois plus. Je ne crois pas que j’arriverai jamais à faire de toi une mère exemplaire. Il marque une pause, puis continue :

    Mais je te laisse encore une chance.

Le décor se transforme. Ils se trouvent à nouveau dans la cuisine, debout l’un en face de l’autre.

Il ne dit plus rien et s’en va au salon, emportant avec lui son air triste.

Claire sent monter en elle une détermination nouvelle.

C’est ma dernière chance…

Elle a bien l’intention de lui prouver qu’il se trompe. Elle va lui montrer comment agit une mère exemplaire.

Elle regarde autour d’elle : la pièce est toujours parsemée des déchets du quatre-heures. Claire sort de la cuisine pour gagner le salon où les deux petites pestes sont en train de regarder la télévision (la télévision, oui… une télévision dont les programmes ressemblent à ceux d’une télévision normale, sauf qu’ils n’ont rien de normal… comme toute chose, ici… Mais mieux vaut ne pas penser à cela maintenant, se dit Claire. Mieux vaut se concentrer entièrement sur son rôle…). Elle attrape les deux filles en leur pinçant l’oreille, assez fort pour leur faire pousser des cris aigus, et elle les entraîne avec elle dans la cuisine où elle les pousse contre le sol puis leur hurle au visage :

— Vous allez nettoyer ça ! Si, dans un quart d’heure, il en reste encore la moindre trace, je vous la ferai lécher !! C’est compris ??!

Les deux petites filles frottent leurs larmes et regardent leur mère, choquées. Face à la dureté de son regard, elles se mettent l’une à ramasser un à un les morceaux de verre, l’autre à frotter les traces de pudding, en silence.

Claire reste là pour contempler leur travail, savourant sa victoire, éprouvant une grande fierté en même temps qu’un immense soulagement. Tout va se passer pour le mieux, désormais… Ils vont voir ce que c’est qu’une mère exemplaire… Ils vont tous voir ! …

 ©  2005 - Christophe Van Kerrebroeck - Tous droits réservés.