Hémisphère  

Mary Rissel

 

Hémisphère était un nabot hideux. De cœur et de corps. Un ventre proéminent. Une face simiesque. Un crâne chauve d’où les pellicules s’échappaient par tombereaux. Visqueux au-delà de l’imagination. Mou du neurone. Maladroit. Vulgaire. En une phrase, le type qui exècre au premier regard. Un après-midi qu’il déambulait dans les rues désertées de Rase-ta-couette-t’auras-l’air-d’un-cycliste, une envie de vomir le prit, lui qui ne supportait pas les prodigalités. Il s’arrêta à hauteur d’un pont suspendu qui lui donna le vertige. Incapable de traîner plus avant son estomac détraqué, il s’accouda au parapet métallique. En bas, une route multisens jonchée de camions et de voitures en délire. À arracher les tripes d’un bien portant. Il eut le tort de la regarder. En une seconde, il y largua son petit déjeuner et son déjeuner. Quel insupportable gâchis ! Si sa mère l’apprenait. La honte l’envahit. Comment réparer ? Allait-il récupérer son bien ou l’abandonner lâchement ? De toute sa vie, il n’avait été que lâche. Une fois de plus... Sauf qu’aujourd’hui, un remords le tiraillait. Une volonté inopportune le sommait d’innover. De faire un effort. Il hésita longtemps, mesurant scrupuleusement les risques. C’est que le loustic ne s’aventurait jamais au-delà des barrières installées par sa matrone génitrice. Il entendait déjà les reproches :

- Que t’ai-je appris, damné fils ? N’as-tu donc pas le sens du respect pour perdre aussi délibérément la nourriture que je gagne dans la douleur ?

Car elle en faisait, elle, des efforts, chaque jour, pour gagner leur pain. Des ménages ici, du repassage là, du raccommodage ailleurs. Elle s’usait la santé pour ce parasite. Lui cinquante-trois ans et elle soixante-dix. Le monde à l’envers. Une vieille nourrissant son rejeton lui-même déjà vieux. Quelle décadence !

Il tergiversa jusqu’au soir, cloué sur place, pendant que la substance nauséabonde se desséchait, balayée par un vent chaud. Quand le soleil s’inclina vers l’ouest, sa décision se précisa. Malgré les crampes qui lui paralysaient une partie des membres faute de les avoir remués, il arborait un air jovial. Enfin il passerait les bornes parentales. Enfin il décidait lui-même. La folle aventure !

Il marcha lourdement jusqu’à quitter le pont et se retrouver sur la voie inférieure. Avisant une cabine téléphonique à quelques enjambées, il y courut comme pourrait courir un cul-de-jatte, composa le code de maman et tenta de lui raconter. À l’autre bout, l’ancêtre hurlait :

- Fils indigne... Courge molle... Peigne sans dent... Sac à mélasse...

- Pardon, maman. Mille fois pardon. Je t’explique...

- Inutile. À quel endroit te trouves-tu exactement ?

Il expliqua avec force détails. Elle ne pouvait pas se tromper.

- Ne bouge pas. Je viens te chercher.

- Pas la peine, maman. Je peux rentrer seul.

- Surtout pas. Louper une pareille occasion !

- Louper quoi ?

- Rien. Je viens.

Hémisphère, paralysé par le ton impérieux de sa mère, sentit sa résolution sur le point de sombrer. Ainsi, jamais il ne serait autonome ? Un brin d’amour propre, sacrebleu. Il raccrocha le combiné et fila vers son déjeuner. Vers le ponant ? Admettons. Le pas était volontaire, le bonhomme persuadé. Manque de chance, il s’en allait à l’opposé du précieux pâté. Après cinq cents mètres, il reconnut son erreur et repartit dans l’autre sens. Une heure d’un trottoir revêche et ses pieds frôlèrent une espèce de blinis marron. Un chien avait dû lécher les quelques éclaboussures et dégoûté, avait abandonné l’essentiel.

- Serait-ce là mon déjeuner ? S’inquiéta t-il

La chose le laissait perplexe et s’accroupissant, il l’examina en détail. Amenant le nez au ras du délit que l’air sec et turbulent avait recouvert d’une croûte, il reconnut les pelures d’un fruit rouge.

- Certes, convint-il, les oignons ont évidemment perdu de leur éloquence mais l’indigeste pelure de tomate me sauve. C’est bien mon œuvre.

À quatre pattes, d’une langue trop dévouée il s’évertuait déjà à effacer les marques de son forfait, sans la moindre grimace. Non loin de là, une guimbarde jaune canari conduite par une septuagénaire excitée, cramponnée au volant et sûre de son coup, roulait d’un pneu vif en direction du fameux blinis.

- Dégagez la piste ! Grommelait l’ancêtre en appuyant sur l’accélérateur et le klaxon.

Les badauds s’écartaient au plus vite, forcément. Enfin la mère reconnut le postérieur de ce misérable fils. À cause de son incomparable pantalon écossais moulant. Elle fit grimper le bolide sur le trottoir. Sans ralentir, tant pis pour les jantes ! Ajusta son tir en fronçant les paupières. Planta exactement l’aile droite dans les fesses rondes de sa progéniture. À quatre-vingts kilomètres à l’heure. Hémisphère, ainsi baptisé pour sa forme, n’émit aucun gémissement. Il s’étala en une couche un peu plus mince, dissimulant son délit avec un certain art. La vieille pila, gaspillant sur moins de dix mètres une coquette couche de gomme. Elle enclencha aussitôt la marche arrière. La marche avant. La marche arrière. Larguant à chaque fois un épais nuage de fumées noires et malodorantes. Après cinq passages, il ne restait sur le bitume qu’une immense galette vineuse et presque plate.

- Correct, tout à fait correct, gloussa t-elle.

Et elle repartit en chantant à tue-tête.

Hein, il faut bien que les vieilles s'amusent, de temps en temps !

  

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