Alain Emery
Avant toute chose, commencez par vous tenir tranquille. Ne
bougez pas. N’appelez personne. Restez assis et, je vous le promets, tout ira
bien. Ce que j’ai à vous dire devrait vous intéresser. C’est assez nouveau pour
vous, je crois. Vous vous y ferez. Il le faudra bien.
Vous savez, Harry - vous permettez que je vous appelle Harry? - il ne tient qu’à
vous de nous rendre les choses agréables. Commençons, voulez-vous...
Je m’appelle Herbie Noonan. Mon nom ne vous dit rien. Ne cherchez pas. Vous
ignorez totalement qui je suis et ce bien que nous prenions le même ascenseur
depuis quinze ans. Je sais que ça ne suffit pas à créer des liens mais tout de
même... Ça y est, vous commencez à comprendre? Et oui, Harry, je suis un de vos
employés. Au service comptable, pour être exact. Un élément estimé, discret,
efficace. Tout ce que vous aimez, Harry...
Vous vous demandez ce que tout cela signifie, n’est ce pas? J’y viens. Le mieux
étant sans doute de commencer par le début...
C’est dans l’ascenseur justement que toute cette histoire a démarré. Un matin
comme un autre, il y a environ six mois. Vous êtes entré, comme d’habitude,
juste après moi. Deux de vos collaborateurs vous accompagnaient. C’est bien
ainsi, je crois, que vous désignez ces jeunes morveux arrogants qui gloussent à
chacune de vos remarques et font semblant de ne pas nous voir, nous, les
besogneux, les sans-grade. Ce matin là, vous sembliez détendu. Reconnaissez que
c’est assez rare. D’ordinaire, vous traversez votre empire d’un air décidé et
méprisant. C’est très impressionnant à voir, croyez moi. Mais vous le savez
déjà, j’en suis sûr...
En attendant, ce matin là, vous donniez l’impression d’être de bonne humeur.
Vous parliez de choses et d’autres avec ces deux petits prétentieux et moi,
comme chaque jour, je m’étais collé à la paroi du fond. Terne. Invisible. Je
fais cela très bien. J’appartiens à ces gens sans intérêt et sans relief dont on
ne se souvient jamais du nom. Ce matin là, vous ne m’avez pas vu.
Je ne me fais pas d’illusion , Harry, que je sois là ou non ne vous aurait pas
empêché de vous mettre en rogne quand l’un de vos deux boys s’est moqué du sort
de la Surfside Company.
La Surfside Company, Harry, vous vous souvenez? Ne me dites pas que vous avez
oublié une affaire pareille. Je ne vous croirai pas. Mais si vous ne vous en
souvenez pas, je peux vous rafraîchir la mémoire. La Surfside, c’était une
agence de communication, une start-up, cotée en bourse, mais qui avait vu son
chiffre d’affaires s’écrouler avec l’arrivée sur le marché de concurrents
californiens. Tout le milieu de la finance - et même moi! - savait qu’après un
envol fulgurant, elle battait désormais de l’aile. Votre gars - comment
s’appelait-il déjà, Carson, Larson?...- trouvait cela très amusant, parce qu’il
connaissait le patron - un type imbuvable, selon lui - et qu’il n’était pas
mécontent de l’imaginer obligé d’en rabattre un peu.
C’est à ce moment là que vous vous êtes mis en colère. Inutile de nier, je vous
ai vu, Harry. J’étais juste derrière vous. Vous aviez les mains croisées dans le
dos, vos épaules se sont brusquement contractées et les phalanges de vos doigts
ont blanchi sous l’effet de la crispation. Je crois m’être dit à ce moment là
que vous étiez sûrement capable de tuer quelqu’un, comme ça, simplement parce
qu’il vous avait contrarié. Je n’en revenais pas, vous savez.
Et puis vous avez dit, avec une voix que je n’oublierai jamais, que la Surfside
ne coulerait pas parce que vous alliez y injecter des capitaux. C’est très
exactement ce que vous avez dit. Je n’ai pas rêvé.
Il s’agissait d’une information de tout premier ordre. Même un type comme moi
pouvait comprendre que les actions allaient remonter à toute vitesse, crever le
plafond. Ce qui ne valait pas un dollar à ce moment là ne tarderait pas à valoir
une petite fortune. C’était ce que j’appelle un tuyau de première main.
Et votre regard, en sortant de l’ascenseur, m’a confirmé que ce que je venais
d’entendre était capital. Vous aviez l’air contrarié, comme si vous mesuriez
subitement votre indiscrétion et les conséquences qu’elle pourrait engendrer.
C’est là que j‘ai compris que vous ne plaisantiez pas. Et que, pour peu que je
m’y prenne bien, je tenais peut-être la chance de ma vie.
Est-il utile que je continue, Harry? Je crois que vous avez compris, non? Je me
trompe?
Dès que vous avez commencé à acheter des actions de la Surfside, j’ai rassemblé
mes économies - quinze ans d’économies, ce n’est pas rien, Harry - j’ai
hypothéqué la maison, j’ai gratté le moindre dollar et je vous ai suivi.
C’était idiot, je sais. Vous aviez tout calculé. Vous saviez que vos
collaborateurs feraient courir le bruit d’un rachat de la Surfside. Votre
regard, celui que vous m’avez lancé et qui a fini de me convaincre, faisait
partie de votre mise en scène, n’est-ce pas? Ne dites pas le contraire. Vous
n’êtes pas de ces hommes qui laissent sa chance au hasard.
Je suis bien forcé de l’admettre, l’astuce est géniale. Vous achetez en masse
des actions d’une entreprise que tout le monde sait sur la mauvaise pente et la
terre entière se met à croire que vous misez sur une relance. Et que si vous, le
brillant, le richissime Harry Lawson, vous pariez là-dessus, c’est que vous
savez des choses qui permettent de l’imaginer. Du coup, les actions remontent et
vous en profitez pour revendre les vôtres, en douce, à tous les gogos comme moi
qui feraient n’importe quoi pour en trouver avant qu’elles n’atteignent des
sommets.
Résultat, tous les imbéciles qui ont eu le malheur de vous faire confiance se
retrouvent actionnaires d’une société exsangue et quand ils s’en rendent compte,
vous, le petit malin, vous avez déjà quitté le capital en empochant au passage
un joli pactole.
Je suis obligé de vous tirer mon chapeau, Harry... C’est digne d’un grand
financier. Ce que je ne suis et ne serai visiblement jamais.
Et oui, Harry, j’ai tout perdu. Jusqu’à mon dernier dollar. Jusqu’à ma maison.
C’est difficile à imaginer pour vous, je m’en doute, mais rassurez vous, la
plupart de ceux qui se sont trouvés pris dans ce désastre n’en sont pas revenus
non plus. Vous croyez que les types comme nous, qui passent leur vie à bosser
pour des patrons qu’ils n’osent même pas saluer dans l’ascenseur peuvent se
faire à l’idée qu’ils ont tout perdu, comme ça, en un clin d’oeil? Vous croyez
vraiment qu’ils peuvent se remettre à l’ouvrage, du jour au lendemain, et
gratter de nouveau comme si de rien n’était? Vous avez une curieuse conception
du monde, Harry. Vous savez, avant tout cela, j’avais une famille. Vous ne
l’aimeriez pas, je sais, mais je m’en contentais, moi. Alors, quand ma femme est
partie avec les enfants, j’ai compris que tous ceux que je connaissais me
regarderaient désormais comme une espèce de malade, un joueur invétéré,
irresponsable et qu’ils se détourneraient sur mon passage, comme ces bagnards
qui piquent du nez quand ils voient leurs gardiens ramener un des leurs, abattu
alors qu’il tentait de s’évader. Je suis devenu, du jour au lendemain, un type
pas fréquentable, le genre qu’on croit capable de tout foutre en l’air sur un
coup de tête. Tous mes amis - enfin, ceux que je considérais comme tels - m’ont
tourné le dos. Sans explication. La vérité, c’est que je leur rappelais leur
propre infortune et le peu de chances qu’ils avaient d’en sortir...
Mais peut-être est-ce que je vous ennuie, avec mes histoires? Peut-être
n’avez-vous pas envie de savoir que j’ai songé à vous demander de l’aide?
C’était il y a un mois, un matin, dans notre ascenseur. J’ai vraiment failli, je
vous jure. Je ne sais pas ce qui m’a retenu. Mettez cela sur le compte de ma
timidité, ou si vous préférez, sur celui de votre prestance naturelle, de cette
faculté étrange que vous possédez et qui vous permet, vous et vos semblables,
sans même que vous vous en rendiez compte, de tenir à distance les minables
comme moi. Parce que ce matin là, justement, quand je vous ai salué, juste avant
que j’ai eu le temps d’ajouter un mot, vous avez regardé dans ma direction et au
même moment j’ai réalisé que quelque chose clochait. C’est simple. Vous
regardiez à travers moi. Sans me voir. Comme si je n’existais pas. Je n’ai pas
insisté, vous pensez bien...
J’ai souffert, Harry. Bon sang, vous n’avez pas idée de ce que j’ai enduré,
jusqu’à aujourd’hui. J’ai même songé à mettre fin à mes jours, vous savez. Cela
peut vous sembler stupide mais je trouvais cette solution acceptable. Qui
m’aurait regretté, au fond? Personne... Croyez-moi, j’ai mis longtemps à me
persuader que je n’avais rien fait de mal. Et puis, voyez comme c’est bête,
quand j’y suis parvenu, tout a changé...
Vous vous demandez où je veux en venir, n’est-ce pas? C’est naturel. Je
comprends que tout cela puisse sembler confus.
Et bien en fait, Harry, si tout s’est passé comme prévu, vous êtes en train de
lire cette lettre au fond de votre fauteuil, celui dans les tons bordeaux, que
votre club ne manque jamais de vous réserver. Vous êtes intransigeant là-dessus,
paraît-il. Ce fauteuil là et pas un autre, parce que de cette place là, vous
avez, au travers de la grande baie vitrée, une vue imprenable sur Central Park.
Vous y passez chaque jour. Je sais que vous ne manqueriez cela pour rien au
monde. D’ailleurs, le garçon qui vous a remis cette lettre me l’a confirmé.
Et puis, à cet instant précis, je suis vraisemblablement en train de réfléchir à
la façon dont on se fourvoie dans l’existence, et aussi à ces circonstances qui
font que votre part animale finit tôt ou tard par surgir en pleine lumière. Je
crois pouvoir parier qu’à l’heure qu’il est, j’ai renoncé à donner un sens à mes
actes parce que je sais qu’il suffira d’une simple pression de l’index, dans
quelques secondes, pour que tout redevienne infiniment simple.
Parce que, voyez-vous, Harry, si tout s’est déroulé comme je l’espère, depuis
que vous lisez cette lettre, j’ai maîtrisé ma respiration, bien calé la crosse
de ma carabine et je vous ai au beau milieu de ma ligne de mire.
Alors maintenant, Harry, si vous connaissez une prière, je crains que ce ne soit
le moment...
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2005
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