Mais où est donc passé Ernie Carb Hammett ?    

Xavier Dollo

 

États-unis, 2068.

1 —

a> Le gros chien – sans doute un doberman de classe A –  est écrasé par une grosse berline noire qui prend la fuite.

b> Une vieille dame, au coin de la rue Byzance,  se fait voler son sac à main par un camé en manque d’eurodollars.

c> Un cabanon du parc de la ville est incendié par des néo-punkanars sous l’emprise d’alcool de contrebande.

 

            Mia, l’intelligence artificielle de la police apparut, puis récita de sa voix chaude :

« Vous vous retrouvez confronté à l’une des trois situations énoncées. Réagissez à l’une d’entre elles. Le temps qui vous est imparti est de 15 minutes cinquante secondes. Ce temps est une moyenne calculée sur le délai d’intervention policière pour de tels cas en temps réel. Lorsque vous serez prêt, pénétrez dans l’un des trois lieux. »

 

2 —

Ernie s’introduisit dans le parc. Le jour était à peine levé, il faisait froid. Le soleil, caché par des cumulus affichait grise mine. Ce n’était pas la première fois qu’il effectuait cette mission. Hélas, il l’avait honteusement loupé à chaque fois. S’il voulait obtenir son quatrième échelon, il devait se faire violence, passer cette épreuve avec brio. Quoique, question brio, il pouvait repasser ; d’autres avant lui, ce roquet de Crichton par exemple, l’avaient réussi du premier coup.

Mia se matérialisa soudain devant lui :

— Officier Échelon Trois Hammett, votre contact est une jeune femme qui promenait son chien. Vous devez la retrouver dans le parc.

Jusque là, tout allait bien : les données qu’il possédait faisaient partie de son bagage neuro-hypnotique. Il consulta rapidement son interface mémorielle. La bande-son lui coula dans les oreilles :

— Allô ? Police ? Venez vite ! Un groupe de néo-punkanars met le feu à un cabanon à l’ouest du parc Monroe…

Elle débitait ainsi quelques autres paroles hystériques pendant deux bonnes minutes. Pas indispensables, les informations essentielles étaient contenues dans les premières phrases. Ernie enclencha les mécanismes de son exosquelette ; celui-ci devait lui permettre, sans se fatiguer plus que de raison, de parvenir rapidement sur le lieu de l’incendie. Il s’orienta vers l’ouest. Le parc était immense. Il ne discernait pas encore de lueur d’incendie, pas de fumée non plus. Au bout de trois minutes de course régulière, il eut son contact en visuel. Son auto-scan passa la femme en revue. Elle ne portait pas d’armes. Un bon point. La fois précédente, il avait négligé de scanner son contact. Du coup, il s’était retrouvé avec un trou de plasmatic au lieu d’un estomac, mettant fin prématurément à sa mission. Les quolibets de ses collègues avaient été cinglants lors de son retour à la réalité.

La femme n’était, malgré tout, pas forcément blanche comme neige. Elle pouvait très bien s’avérer la complice passive d’une bande organisée spécialiste du dégommage d’officiers de police. Un jeu très à la mode. Très dangereux aussi. Être officier de police n’avait plus vraiment le même sens que cinquante ans auparavant : à présent, un officier valait une unité entière. Exosquelette pare balle, anti-plasma (quand on n’enlevait pas bêtement ces défenses par excès de confiance, ça fonctionnait très bien), casque doté d’une IA fonctionnelle qui possédait toutes les options d’analyse de situation ; qui pouvait, en nettement moins de temps qu’il ne le faut au cerveau, enclencher tous les mécanismes d’autodéfense. Sans compter l’arsenal à disposition : plasmatic à longue portée, fusil d’assaut, automatique de série A, poignards, filet électromagnétique, grenades lacrymogènes, à fragmentation, etc.

 

— Officier Hammett, annonça-t-il à la femme d’un ton calme. « Tout ira pour le mieux. »

Celle-ci avança vers lui d’un pas rapide.

 

3 —

 

Elle était blonde, assez grande, les lèvres pulpeuses maquillées, tout comme ses yeux subtilement grimés. Une robe rouge, de gala, la moulait agréablement. Au fond de lui, Hammett songeait que quelque chose ne collait pas. Elle paraissait sortie directement d’un très vieux film du siècle dernier. Ce genre de films idiots — sans effets spéciaux — que ne regardait plus qu’une poignée d’irréductibles intellectuels amateurs d’images de mauvaise qualité ! Des films avec des flics – comment faisaient-ils d’ailleurs ? – parfois dépourvus du minimum essentiel de survie qu’est le gilet pare-balles, voire le plasmatic.  Bon, certes, se disait Hammett, le plasmatic n’avait pas toujours existé. De là à croire qu’un policier pouvait résoudre une enquête sans même un flingue lui paraissait une totale aberration.

— Officier Hammett, c’est par-là ! » Dit-elle, désignant un point du parc, avec une légère pointe d’excitation dans la voix.

— Bien, veuillez rester ici. Attendez qu’une borne automatique de déposition vous accoste. Je viens de signaler votre position exacte au quartier général. La borne sera là d’ici… (Il consulta son chronomètre :) deux minutes environ. 

Son chronomètre indiquait également que pour réussir sa mission, il lui restait exactement huit minutes. Il n’avait plus de temps à perdre.

    Bonne chance, officier, entendit-il derrière lui alors qu’il s’élançait.

Le geste fut automatique : il s’arrêta. Son IA venait de lui fournir un bulletin d’alerte niveau 1. Ce n’était encore jamais arrivé. La voix de Mia résonna dans ses tympans :

— Alerte terroriste. Mécanismes d’autodéfense enclenchés à 100%. Officier Hammett, tous les moyens de répression mis à votre disposition sont autorisés pour la mise hors d’état de nuire de cette femme. Niveau d’urgence : MAXIMAL.

    Merde, lâcha Hammett. « Encore un changement de programme. »

D’un geste peu assuré, il braqua son fusil d’assaut sur la blonde. Celle-ci tenait dans la main droite un interrupteur.

Sans plus penser à autre chose, il tira deux coups.

Au même moment, la femme enfonçait le bouton rouge de l’interrupteur.

 

4 —

 

Hammett pensait qu’il avait dû perdre conscience quelques minutes. Tout ce dont il se souvenait tenait à un océan de pixels dans lequel il s’engouffrait sans pouvoir résister. Il ne savait pas s’il avait accompli sa mission.

A présent, il se tenait debout dans une pièce sombre, mal calfeutrée de surcroît. Un bureau, à première vue. Le mur était tapissé de vieux classeurs en bois, à portes coulissantes. Un fouillis de paperasse en émergeait lamentablement. Le reste du lieu ne valait guère mieux : moquette épuisée, une tapisserie à fleurs défraîchie, un bureau envahi de toutes sortes d’objets dont une lampe cabossée diffusant une pâle lumière ambrée. Sur la porte d’entrée, une affiche représentait une femme présumée blonde. Hammett n’aurait su l’affirmer avec exactitude : la photo  n’était pas en couleur.

Décidément, il ne comprenait rien à sa mission. Jamais il n’avait entendu parler de telles variations de scénario. Cette femme, dans le parc, n’était pas sensée agir de la sorte. Cependant, les programmateurs des simulations préparaient parfois quelques subtiles nuances pour tester les qualités d’improvisation des officiers. Il s’agissait sans aucun doute d’un tel cas.

Malgré tout, il était tenté d’ordonner la déconnexion à son IA. Cette situation le démontait totalement. Impossible de rester serein.

Un bruit le fit brusquement sursauter. La porte du bureau s’ouvrit sur un homme plutôt grand, brun, vêtu d’un imperméable gris ; d’un chapeau de la même teinte aussi.

D’une façon qu’Hammett jugea grotesque, l’homme jeta son chapeau sur un portemanteau aux crochets ivoirins.

— Bonjour, mon nom est Philippe Marlowe. Vous avez sans doute pu admirer mes prouesses dans le « Le Grand Sommeil » d’Howard Hawkes. Veuillez vous asseoir dans ce fauteuil, s’il vous plaît.

    Pardon ? Qui êtes-vous ?

Marlowe esquissa un sourire candide.

    C’est vrai. Vous êtes un inculte d’après le rapport de mon assistante.

    Inculte? Votre assistante ?

Hammett ne parvenait qu’à ânonner bêtement, tant il était désemparé par la situation. Il se prit à vouloir vérifier ses paramètres de sécurité, ceux de connexion avec le réseau. Il appela mentalement son IA. N’obtenant aucune réponse il tenta machinalement d’enclencher le système manuel. Sa main ne rencontra que le vide. Plutôt, il ne palpa que la toile de son veston de service : l’exosquelette venait de disparaître. La tension due à l’incompréhension monta en lui comme la lave d’un volcan. Il cria : « Mia ! Déconnexion ! Tout de suite ! »

— Voyons, restez clame monsieur Hammett », le tempéra Marlowe. « Vous êtes aux mains de la Ligue de Résistance Culturelle, section Polar. »

Ernie relâcha ses mâchoires de surprise. Qu’est-ce que c’était encore que ce baratin ?

— Je suis dans une simulation, monsieur Marlowe. Vous n’avez aucun pouvoir sur moi.

— Je n’ai effectivement aucun pouvoir sur vous. Mon patron, oui. Il vous accuse d’avoir tué le polar, d’avoir éradiqué l’image glamour que celui-ci avait laissé, d’avoir brisé la poésie de nos enquêtes, d’avoir frayé avec les militaires, des dictateurs. Je n’énumère pas la liste entière de vos crimes. Elle s’avère trop longue. Bref, pour en revenir à nos moutons, on vous reproche d’avoir perverti l’image du policier. D’avoir éliminé tout un pan culturel de l’histoire. D’être l’assassin de la démocratie.

Ernie ne put s’empêcher de ricaner, de ce genre de rire nasal qui vous fait vibrer le cou entier.

    Moi ? J’ai fait tout cela ? Voyons, monsieur Marlowe, vous délirez !

Marlowe alluma une cigarette, répandant dans la pièce une désagréable odeur de tabac mélangée à celle de l’essence.

— Vous, en tant que personne, participez à ce schéma, n’est-ce pas ? Vous pouvez par conséquent être considéré comme coupable... A défaut d’emprisonner le chef de l’état barbare qui paie cette police méprisable, nous vous avons vous ; d’autres également. Nous vous échangerons contre la vérité.

            C’était décidément la goutte de trop pour Ernie Carb Hammett. Il jaillit du fauteuil dans lequel il était installé depuis deux minutes, se jeta sur Marlowe les poings en avant.

            Il ne parvint pas jusqu’à Marlowe : une balle – de 38 ? – lui transperça l’épaule. Hammett cria de douleur, puis s’effondra sur le sol parqueté.

— Je rajoute à la liste de vos infractions pénales : tentative de meurtre sur un authentique détective. Si je consulte nos manuels, vous le paierez cher. Le coma à perpétuité sans doute. D’ailleurs, comme vous m’avez beaucoup déçu, j’applique tout de suite la sentence !

Il appuya sur un bouton rouge, incrusté au bois du bureau.

            Ernie gisait sur le sol, la main droite collée sur la plaie de son épaule.

            — Merde. Vous n’existez pas ; je nie votre réalité. Je suis simplement dans une simulation particulièrement vacharde. Point. Déconnexion, Mia !!! Homme à terre !

            Marlowe se leva, un sourire malsain aux lèvres.

— Bien sûr que tout ceci n’est pas réel. Tout ce ceci n’est peut-être qu’un programme viral. Je suis le virus, ah ! Cet environnement l’est également. Bienvenue dans le projet de Chandler.

 

5 –

 

L’Inspecteur d’État Ronald Colambo inspecta la salle de simulation d’un air déconcerté.

— Ainsi, c’est ici que tous ces officiers ont sombré dans un coma profond. Ils sont si pâles, si silencieux.

— Disons, atténua Miss Jacinta Marpple de sa voix fluette, que quarante trois d’entre eux sont plongés dans un coma léger ; un seul est profondément atteint : Ernie Carb Hammett. Peut-être irrécupérable.

    Une raison particulière ?

— Les terroristes n’ont rien revendiqué pour lui. On suppose qu’il y a eu une variante virale incontrôlée par cette Ligue de Résistance Culturelle. Pour les autres cas, des conditions ont été posées : réouverture de bibliothèques publiques, privées, réimpression de livres anciens – la plupart sont de vieux polars –, réhabilitation d’un certain Raymond Chandler, nom figurant en tête d’une longue liste d’auteurs du même acabit. Une recherche Terranet indique que ce Chandler serait un écrivain oublié – à juste titre selon les porte-parole des confréries littéraires officielles de notre nation. Il y a cependant pire, les terroristes désirent que l’on passe en boucle sur l’holovision :

« NON AUX ETATS MILITAIRES ! NON AUX ETATS POLICIERS ! RENVERSEZ LA DICTATURE ! REAGISSEZ ! Ce communiqué est la première action d’envergure de la Ligue de Résistance Culturelle ».

 

Colambo passa une main dans ses cheveux grisonnants, puis soupira légèrement.

— Ils craquent complètement ceux-là. Si je comprends bien, nos hommes doivent servir de monnaie d’échange, c’est cela ?

            — Je crains qu’oui, inspecteur Colambo. Ils nous rendront nos hommes si nous respectons leurs consignes à la lettre.

    Nos hommes ont-ils une trace numérique localisable à terme ?

— En temps normal, oui. Nous possédons un matériel de pointe capable de retrouver le plus petit pixel égaré. Ce cas-ci est différent. Nos hommes semblent être passés d’une réalité subjective à une autre, absolument introuvable. Un no man’s land indétectable. Ceux qui ont commis ce crime sont de véritables professionnels. De mémoire d’Agent de Régulation du Réseau, je n’ai jamais connu pareille situation.

Colambo se gratta le menton, perplexe.

— Bien sûr, on ne peut se laisser imposer aucune dictature intellectuelle. Pas de dictature armée non plus. Le président Jorge Z. Bouche m’a donné carte blanche pour résoudre ce problème au plus vite. L’action de cette fameuse Ligue doit rester un coup d’épée dans l’eau.

Miss Marpple crispa nerveusement les doigts contre ses hanches. Elle sentait que les choses allaient mal tourner. L’inspecteur Colambo était réputé pour prôner des actions radicales.

    Que voulez-vous dire, inspecteur ?

Le vieil inspecteur considéra un instant la quarantaine d’hommes placée sous perfusion alimentaire, la tête toujours sous les casques de simulation – il était peu recommandé de retirer le casque en cas de coma soudain. Il haussa les épaules puis annonça, d’un ton neutre, quoique peut-être un brin fataliste :

    Débranchez-les. Nous en formerons d’autres.

 

6 —

a>   Le flic arrive vers vous. Préparez-vous à l’accueillir selon les consignes.

b>   Vous êtes l’incarnation virtuelle de Moriarty. Préparez-vous à affronter Sherlock Holmes. Attention, très bonne expérience requise pour cet exercice.

c>    Vous incarnez un néo-punkanar. Vous décidez de brûler le cabanon d’un parc. Attendez, puis observez les représailles. Agissez dans un second temps.

d>    Vous êtes la blonde de l’histoire, belle, sans doute perfide. Un officier vous interroge sur votre emploi du temps suite à un meurtre au pic à glace.

e>    Vous êtes le gros chien enragé qui mord une grand-mère…

 

Hammett pensa un sourire qui se forma aussitôt sur ses lèvres. Jouer la blonde de service ? Pourquoi pas ! L’ordre fut transmis instantanément à Chandler, l’IA rebelle qui avait sonné l’heure de la révolte. Aussitôt, il fut une blonde pulpeuse. Il était assis à une petite table, dans une pièce d’interrogatoire.

D’après ce qu’il en savait, Chandler n’était qu’un programme hautement évolué, intelligent, créé par un génie de l’informatique appelé William Jibson. Avant d’être condamné à la prison à vie pour piratage, il avait lâché son IA dans le réseau avec un but bien spécifique.

Hammett était sa troisième recrue. La première était un fou, un ex-câblé vingt quatre heures sur vingt quatre, passionné par le réseau, par le polar. Il se prenait pour Philippe Marlowe. Chandler l’avait invité à vie dans le réseau : il avait accepté. Par contre, il avait eu du mal à avaler la présence définitive de Hammett dans son univers, surtout après l’histoire du bureau. Ils ne s’appréciaient guère.

La deuxième recrue était une femme, une flic, comme Hammett, tombée une année avant lui dans un coma profond – naturel celui-là – lors d’une simulation. C’est elle qui avait organisé la première intervention de cette Ligue de Résistance Culturelle.

Pour Hammett, l’apprentissage avait été long. D’abord, il avait dû accepter sa mort physique comme une réalité. D’être vivant d’une autre façon aussi. Ensuite, accepter l’idée que son ancien travail ne méritait pas la passion aveugle qu’il avait déployé pour lui. D’ailleurs, ses patrons l’avaient abandonné sans remords. Dur à avaler.  Il avait dû apprendre, aussi, certains mots absents de son vocabulaire : propagande, endoctrinement, lavage de cerveau, censure etc. Des mots tout bêtes pourtant…

Chandler n’avait qu’un but : éviter que la culture, gardienne d’une certaine forme de liberté ultime, ne meure. Elle cherchait à faire entendre la voix de la raison : « se battre, sinon on cesse d’exister ». Jibson l’avait programmé dans ce seul but.

            Alors, il n’y avait qu’une solution : saper le moral des dictateurs en désorganisant, en affaiblissant ses forces. Envahir les médias restants ( puisque les ordinateurs personnels étaient prohibés ), déstabiliser les milices, les polices, prendre possession de tout le réseau, ce qui n’était pas si facile pour Chandler, si esseulé.

 

Hammett partait en mission. Son but, foutre en l’air le moral de ses ex-collègues, contrecarrer les simulations de la police. Ce n’était pas si difficile que cela : ces exercices, il les avait répétés cent fois, dans l’autre sens bien sûr. Sans compter que, finalement, il avait l’avantage du terrain : il ne pouvait plus mourir. Chandler stockait dans sa mémoire un certain nombre de sauvegardes de son esprit.

 

Un flic s’avança vers lui, quelque peu maladroit, incertain. Il devait s’interroger sur la fiabilité de la blonde, se méfier.

 

Hammett se permit un léger sourire. Le combat allait pouvoir commencer.

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