Pierre-Alain Gasse
Voilà, c'est fait. Je viens de gravir l'échelle de meunier de notre maison
et j'ai soulevé avec difficulté la lourde trappe de chêne qui y donne accès.
Elle est retombée dans un fracas épouvantable et un tourbillon de poussière
irisée. Mais par bonheur, je suis seul au logis.
Je découvre alors un grenier immense à mes yeux, mansardé et vide ou
presque. La beauté de sa charpente, au savant assemblage, m'émerveille. À
plusieurs mètres devant moi s'élève un haut mur de pierres nues, éclairé à
gauche et à droite par deux tabatières, dont l'une est à demi ouverte.
Quelques fils, sur lesquels dorment, serrées en grappes comme autant de
minuscules chauves-souris, des épingles à linge abandonnées, courent d'un
côté à l'autre, à hauteur d'homme, fixés aux pannes de la partie mansardée
du toit. Une clarté lunaire dessine deux carrés d'une lumière bleutée sur
les ombres du plancher. Je m'approche du mur et en tendant la main jusqu'à
toucher la paroi, je peux sentir la chaleur qui émane du conduit de fumée
situé derrière.
Je me sens en sécurité dans cet espace clos où dominent les tons bruns de ce
plancher poussiéreux, de la charpente sombre, taillée à l'herminette, sur
laquelle ont été posées plus récemment des voliges grossièrement rabotées,
d'une couleur ocre plus claire, transpercées, à intervalles réguliers, par
les pointes des crochets des ardoises de la toiture.
Et presque aussitôt, j'ai envie de me réfugier là. D'y créer mon monde. D'y
dormir. Je peux y revenir à loisir, à présent que j'ai subtilisé la clé et
outrepassé l'interdit familial.
Je l'ai cru vide, mais c'est une illusion due à ses dimensions et à
l'éclairage réduit. En réalité, il recèle, rejetés dans ses soupentes, des
trésors que je vais inventorier au fil des nuits de mes jours.
Un vieux pupitre double d'écolier, avec ses encriers de porcelaine, tachés
d'encre violette. Ce devait être celui d'un enfant de dix ou onze ans. Je
m'y assieds, en position inconfortable aujourd'hui, en dépit de ma taille
modeste. Voici mon bureau.
Une malle, au couvercle bombé, aux poignées de laiton, à l'intérieur doublé
d'un tissu moiré, peuplée de sangles, de boutons-pression et de
compartiments multiples, mais vides de tout contenu. Voilà mon coffre-fort.
Je m'installe à ce pupitre, du côté gauche et j'en soulève l'abattant. Un
cahier d'écolier, à la couverture bistre, apparaît. Il porte en titre, non
pas le nom de son propriétaire ni celui de la matière à laquelle il est
consacré, mais une inscription en grandes minuscules d'imprimerie, sur deux
lignes décalées et soulignées : "Nos Colonies".
Au-dessous, encadrée de sombre, une photo en noir et blanc d'un désert avec,
au premier plan trois touaregs enturbannés. Au fond, à droite, on distingue
ce qui pourrait être un village. La légende dit sobrement : Scènes et types
: chameliers.
Je reconnais ce cahier. Je l'ai déjà vu, j'en suis sûr. Il appartenait à ma
mère. En le feuilletant, j'y trouve une date : "Les Champeaux, le 30 octobre
1934", en tête d'une rédaction. Sa dernière année d'école. Elle avait douze
ans. La dernière page est vierge. Évidemment, le papier est un peu jauni,
mais cela fera l'affaire.
Je prends le porte-plume qui repose dans sa rainure et le trempe dans
l'encrier le plus proche. Miracle ! Il y a de l'encre, violette comme il se
doit, et ma plume sergent-major crisse sur la feuille et manque même de
buter sur une irrégularité. Le papier de ce temps-là n'était pas glacé. Il
faut que je fasse très attention. C'est que je n'ai pas de buvard et, à part
cet inespéré cahier, le pupitre est vide.
J'ai écrit, un peu vite, mais il est trop tard à présent pour corriger :
"Chère Annie". Virgule. À la ligne.
Là, il faut que je réfléchisse. Certes, c'est la deuxième fois que j'écris à
une fille, mais j'avais dix ans lors de la première et la lettre est restée
oubliée sous une pile de draps de mon armoire, faute de l'adresse de la
destinataire ou du courage de l'envoyer. À présent, j'en ai treize et je
suis moins spontané que naguère. Je mâchonne un moment le bout du
porte-plume, manquant de peu de faire un pâté.
En bref, il faut que je lui dise combien je la trouve belle, que je l'aime
et que je lui fixe un premier rendez-vous. Dit ainsi, cela paraît simple.
Mais la tâche m'apparaît soudain insurmontable. Les mots s'embrouillent dans
ma tête. Cette première phrase est pire que celle de M. Jourdain. Ce
porte-plume ne veut plus écrire. L'encre s'est solidifiée.
Un craquement derrière moi me fait sursauter. Fébrilement, je repose le
porte-plume, ferme cahier et pupitre, avant de m'extraire de ma place pour
me réfugier dans l'ombre de la soupente. Fausse alerte. Le bois qui vit et
qui s'étire pour se défatiguer. Mais le charme est rompu. Je redescends sans
demander mon reste.
Me voici revenu, à quelque temps de là, sans l'avoir prémédité et... on m'y
attend. J'ai dû oublier de fermer à clé l'autre nuit. Mais cette présence ne
serait pas possible, si le grenier de notre maison n'était commun à
plusieurs appartements et situé tout en haut d'un escalier qui va en se
rétrécissant jusqu'à des chambres de bonne avant de finir en cette échelle
de meunier abrupte. Quelques jours plus tôt, j'ai enfin envoyé ma première
lettre à Annie, mais sans lui fixer de rendez-vous, dans l'attente d'un
signe d'encouragement qui puisse m'éviter la déconvenue de m'y retrouver
seul.
Je suis donc plus que surpris. Comment a-t-elle su pour la cachette ? Je
n'en ai parlé à personne, sauf à mon frère, qui s'est inquiété de mon
absence l'autre nuit. Pour une fois, je suis reconnaissant à cet
incorrigible gaffeur d'avoir parlé !
Annie est assise au pupitre, le cahier ouvert devant elle. "Alors, c'était
vrai ?". Dans ma lettre, je lui révélais la difficulté que j'avais eue à
l'écrire. "Comme tu vois". Annie est brune, mais ce soir-là, le soleil
couchant, qui entre par une tabatière, dore ses cheveux et je la trouve plus
belle encore que d'habitude.
Les filles, au collège, ne portent pas le pantalon, mais jupe, socquettes et
souliers plats. Ce qui est bien pratique en certaines occasions. Je n'ai
moi-même abandonné mes culottes courtes que depuis un an, après ma Communion
Solennelle. Et ce soir-là, je bénis le ciel que le port du pantalon ne soit
pas autorisé aux filles de quatorze ans. Assis côte à côte, sur ce pupitre
d'écolier, nos genoux se touchent déjà et je sens la chaleur de sa peau à
travers l'étoffe légère du mien. Et quand nous tournons nos visages l'un
vers l'autre, il ne faut qu'un regard pour que nos lèvres se trouvent, se
frôlent, s'apprennent et ne se quittent plus avant que le souffle nous
manque.
Nous risquons gros, si on nous surprend. Quelques sévices à coup sûr, des
privations certainement et le pensionnat surtout, hélas, en bout de course.
Alors, je n'ose pas aller beaucoup plus loin et je trouverais inconvenant
qu'elle en prenne l'initiative. Je lui caresse bien la poitrine en
l'embrassant et insinue même une main entre ses genoux, mais elle les garde
serrés et nous nous en tenons là.
Par chance, les événements ont une logique qui nous dépasse et cette logique
veut que très vite nous nous retrouvions à nouveau dans ce refuge. Cette
fois-ci, c'est de nuit. Peu importe comment nous y sommes parvenus. Toujours
est-il que nous sommes, seuls, par une nuit de juin complice, chargée des
senteurs florales des jardins alentour, dans ce grenier dont le bois
restitue la chaleur qu'il a emmagasinée tout le jour. Nous avons déniché,
dans la soupente, un matelas mis au rebut qui trône maintenant entre la
malle et le pupitre...
Nous sommes là, aussi ignorants l'un que l'autre des précautions à prendre,
étendus, enlacés, dans l'impatience de nos presque quinze ans pour elle et à
peine quatorze pour moi. La nuit a bien fait les choses en nous ôtant
l'appréhension de la nudité. À ma grande surprise, ce ne sont plus des
socquettes ni une culotte de lycéenne timide que je trouve sous mes doigts
hésitants et malhabiles, mais bien les dessous d'une séductrice en herbe.
Annie a dû piller la garde-robe de sa mère. Elle m'aide à détacher ses bas
du porte-jarretelles, à les rouler sur ses chevilles, à dégrafer son
soutien-gorge. Puis je me déshabille à la hâte, à mon tour.
Au début, nos baisers sont sages, presque timides, puis pressés, ils
entreprennent de s'aventurer là où ils ne sont encore jamais allés, par
monts et par vaux, mouillés, collés, salés. Nos dernières protections
tombent bien vite. Je suis sur son corps et ses bras en collier m'attirent
en elle. Nous ne savons ni l'un ni l'autre comment nous y prendre. Mais la
Nature y a pourvu. Déjà nous y venons. Déjà nous y sommes.
Moi, en tout cas. Je me réveille et j'en ai la preuve, là sur les draps. Ce
rêve était trop beau. Ce grenier trop parfait. Cet amour trop pur et trop
neuf. J'ai cinquante ans et n'ai jamais connu d'Annie.
Pourquoi faut-il que je me souvienne toujours de mes rêves ?
©
Mars
2004 -
Pierre-Alain Gasse
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