Le goût de l'inexplicable

Isabelle Ménétrier
 



Les voyages forment la jeunesse paraît-il ! Alors si Romain se porte comme un charme, s’il se montre tellement fringant, jovial, jamais malade, si les gens lui donnent facilement soixante-dix ans alors qu’il entame sa quatre-vingt-deuxième année, sont-ce ses cinquante ans d’enseignement de la langue française au Japon qui expliqueraient ce défi à la vieillesse ?

Il marche droit, voit loin devant, entend à merveille. Il en compte des envieux parmi ses voisins ! Eux, les pauvres, les années les tassent, les trépassent. Ils n’y comprennent rien à ce maudit « Jap » jamais éreinté, jamais radoteur, jamais sénile ! Alors ils en parlent en catimini, le traitant de drogué, de sorcier, de fou ou de « vieux jeune ». Ils soupçonnent un leurre, mais lequel ?

« Il y a un truc, c’est sûr ! » lance Jeanine, péremptoire, soixante-treize ans, ridée à craquer. « Je commence à en avoir marre de ces suppositions qui ne résolvent rien » pense-t-elle intérieurement. Subitement, se sentant l’âme d’une Mata-Hari, elle décide de percer à jour le secret de Romain…

Deux ou trois rencontres fortuites, une invitation à manger et voilà notre quidam transi d’amour. Un matin, mine de rien, elle passe le prendre chez lui pour l’accompagner à la messe de huit heures. En plein été, une demi-heure de marche en amoureux pourrait prêter aux confidences. Il lui ouvre la porte, surpris, puis prétend devoir fermer la fenêtre de la cuisine : « Je reviens immédiatement très chère ! ». Il s’éclipse, suivi à pas feutrés par Jeanine. Elle le voit saisir un gobelet en plastique orange, le boire, le rincer puis la rejoindre aussitôt au milieu de la salle à manger où elle a eu juste le bon esprit de revenir. Elle pressent que le mystère Romain concerne cette boisson bue à la sauvette. « Qu’ingurgite-t-il ainsi le matin ? Seulement le dimanche ou chaque jour ? Combien de fois dans une journée ?… ». Jeanine prévoit de resserrer sa surveillance…

A sept heures trente le lendemain matin et chaque matin jusqu’au dimanche suivant, l’espionne se tapit sous la fenêtre de Romain. Elle note qu’il n’omet jamais, dès son lever, d’avaler sa mystérieuse potion. Ensuite, il dispose son bol, la cafetière brûlante, le pain frais et le beurre sur la table et savoure enfin son petit-déjeuner. Bref, hormis le coup du gobelet, rien que de très normal. A Beaumont, jolie bourgade de deux cent cinquante âmes, les langues vont bon train après les premiers rapports d’enquête de Jeanine. Chacun y va de son idée sur la question :

« Alors c’est quoi son eau de jouvence ? du canabis ?
- mais non, puisqu’il le boit !
- Je sais : du « Buronsan ! »
- J’suis certaine qu’il a ramené des herbes bizarres de son Japon… Ils boivent du thé là-bas, alors hein, y’en a sûrement une variété pour « ravigoter » son homme, si vous voyez ce que j’veux dire…
- S’rait-y pas simplement sorcier ? c’est qu’il va jamais à la messe !
- Arrêtez donc ! en fait, il fume de l’opium, voilà tout ! ».

Le village ne sait plus où donner de la tête ! Jusqu’au curé, à la sortie de sa messe dominicale qui observe le phénomène attentivement tandis qu’il s’en retourne chez lui, Jeanine à son bras.

« Et s’il était possédé ? » suggère le pieux représentant de l’Eglise, un brin effrayé.

A ce sujet, l’école laïque ne se trouve pas à court de théorie :

« Aurait-il passé un pacte avec le diable ? comme Dorian Gray ? » murmure l’institutrice.

Durant ce temps, Romain s’empresse davantage auprès de sa dulcinée. Fleurs, restaurant, théâtre, il déploie la panoplie du parfait gentleman. Il aimerait l’enlacer, l’embrasser, passer à la vitesse supérieure. « Après tout, on n’est plus des gosses ! On connaît la chanson et le délai à notre disposition mesure moins long que celui des galopins de vingt, quarante ou soixante ans ». Donc, un dimanche matin, lorsqu’elle vient le chercher pour leur rendez-vous religieux, hop ! il lui vole un baiser ! Elle y répond, les yeux fermés, agrippée à ses épaules, waouh ! Elle n’en revient pas Jeanine, à son réveil. A côté de lui, son Maurice, même à cinquante-sept ans, deux ans avant son cancer et son décès, il n’en aurait pas inventé le quart. Quel étalon ce Romain ! Bon aujourd’hui, c’est trop tard, il lui prépare déjà une collation réparatrice et le fameux gobelet se tient déjà à sa place, bu, lavé, rangé à la gauche de l’évier. « Mais demain, puisque maintenant je peux rester dans la place sans surprendre, promis, juré, je saurais quel breuvage le rend si fougueux ! ».

Donc, le mardi matin, elle feint un lourd sommeil. Romain se lève. Elle l’entend se diriger vers la cuisine, lui emboîte le pas, pour aussitôt se camoufler derrière la porte de la chambre car immédiatement il rebrousse chemin afin d’accéder aux toilettes. « Un peu plus, songe-t-elle, j’étais refaite ! ».

Il sort des cabinets, repart vers la cuisine. Il tient quelque chose à la main ? « Non, j‘ai dû me tromper… ».

Il stoppe face à l’évier, tourne le robinet, ajoute un fin filet d’eau dans le verre en plastique et boit.

« Mais c’est du pipi ! hurle Jeanine écoeurée.

Décontenancé, Romain sursaute, rougit.

« Chérie, je vais t’expliquer…
- Non, je m’en vais ! j’en ai assez vu !
- Attends, ne pars pas comme ça ! ».

Il court à la salle à manger, un tiroir claque, il resurgit, lui tendant un papier. « Tiens, lis ça, tu comprendras…». Elle s’habille à la hâte et déguerpit à vive allure, le prospectus confié lui brûlant les doigts.

A l’abri de sa maisonnette, elle se laisse tomber sur le canapé, sous le choc de sa découverte. Peu à peu, elle recouvre ses esprits, se prépare un bon café au lait, puis jette un œil sur la fameuse feuille qui, soi-disant l’aidera à comprendre le comportement de Romain. « Une étrange thérapie, l’urine… », « Deux millions d’urinomanes au Japon… », « … l’urée bon diurétique… action cicatrisante sur les plaies… », « Quatre millions de personnes se soignent avec leur propre urine… ». Elle se souhaiterait plus ouverte, plus tolérante, mais rien qu’à l’idée, bouh ! elle grimace de répulsion. Une émission de Laurie Pavant lui revient en mémoire. Elle traitait justement de ce sujet. Un homme avait témoigné en téléphonant. Il expliquait que lui personnellement la coupait avec un peu d’eau et qu’elle s’avérait plus efficace le matin au réveil. Il précisait également que des dispensaires et instituts n’hésitaient pas à appliquer une médecine uniquement basée sur l’urine ! A l’époque, Jeanine avait frémi devant sa télévision. Toxique ou pas, personne ne l’amènerait à en boire, fut-ce une boisson médicamenteuse aux effets sensationnels ! Elle rangeait ces gens-là en un monde diamétralement aux antipodes du sien et voilà qu’aujourd’hui, Romain pratique ce drôle de rite.

« Pour moi, il s’agit d’eau sale et non miraculeuse ». Après tout, c’est écrit là, un litre d’urine contient 950 g. d’eau, des substances minérales, du sel, de l’acide urique, de la créatinine, mais surtout des substances ORGANIQUES provenant du foie, rejetées via les reins… Drapée dans son dégoût, Jeanine renonce à poursuivre une histoire d’amour avec Romain. Elle préfère couper définitivement les ponts entre eux.

Pourtant, elle ne trahira pas son répugnant secret. Aux curieux l’assaillant de questions, elle avouera dans un souffle : « Il se dope au Viagra ! ». Si bien qu’au lieu de cataloguer cet homme comme un excentrique, ils le regardent désormais comme un gros vicelard en manque d’amour. De deux maux, Jeanine avait choisi le moindre. Quant à Romain, quelques mois plus tard, par le biais de l’« Association des Urinomanes de France », il rencontra puis épousa Gisèle, une veuve gaillarde, pour partager vieillesse et vitalité en savourant tous les matins à jeun leur dose quotidienne respective d’urée.
  

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