Jean-Claude Grivel
En ces temps troubles de mondialisation
effrénée, alors que le modem tua la rose, que le rendement épuisa l’ouvrier et
que la crainte du futur flétrit le visage de l’homme qui n’avait plus de plaisir
à la tâche, Pierre Duval fut élu dans la direction du nouveau consortium issu de
la reprise de sa petite entreprise par une société qui l’avait avalée. On lui
avait fait miroiter le Pérou ; Duval s’était persuadé d’y voir un avantage, bien
que son épouse eût essayé, en vain, de l’en dissuader d’accepter ce marché du
diable. Le réveil fut très brutal. Le nouveau chef, jeune prétentieux arrogant
bardé de diplômes, mais sans charisme ni fibre sociale, ne comprenait rien à la
fabrication ; il pianotait à longueur de journée sur son ordinateur qui
crachait, sous toutes les formes imaginables, des statistiques ne traitant que
de gains et de cotations boursières.
- Il faut augmenter le rendement, dit le jeune blanc bec.
- Mais,… avait voulu commencer Duval qui savait ce que demandaient, comme
concentration, huit heures d’affilées près des machines à couper, étamper, scier
et trancher qui n’attendaient qu’une seconde d’inattention pour sectionner un
membre.
- C’est votre boulot, Duval, sinon...
- Sinon ?
- Sinon, vous êtes viré !
- Par vous, peut-être, qui ne connaissez pas...
- Que non, mon vieux, par les actionnaires ; par ceux qui s’y connaissent encore
moins que moi mais qui ont de l’argent qu’ils veulent faire fructifier.
- Ils n’ont qu’à...
- Vous savez, mon vieux, si je ne vous vidais pas, je serais vidé moi-même ;
alors...
Pierre Duval passa quelques nuits sans sommeil, puis fit augmenter les cadences.
- Soyons heureux d’avoir encore du boulot, consola-t-il ses employés.
Le directeur revint à la charge :
- Il faut diminuer les dépenses ; donc acheter à meilleur marché ou... congédier.
Duval dut mettre sur pied un plan de licenciement. Ses anciens collaborateurs
commencèrent de se méfier de lui, l’ignorèrent, le fuirent. Duval, qui ne
dormait guère et ne mangeait presque plus rien, se mit à fumer, à avaler des
petites pilules bleues pour voir la vie en rose.
La première charrette des licenciés le rendit malade, la deuxième un peu moins
et la troisième devint presque supportable, du moins le crut-il
- C’est eux ou moi, se justifia Duval à la maison, faisant semblant de ne pas
avoir d’état d’âme.
Sa femme eut un pâle sourire. Elle ne reconnaissait plus son homme, le Pierre
des débuts ; il faut dire qu’elle ne le voyait que toujours plus rarement,
qu’ils n’avaient presque plus de sujets de conversation, d’activités et de
projets en commun.
- Et puis, j’ai reçu une promotion liée à une belle augmentation, jubila Duval.
- J’espère que le cours des actions de ta boîte monte, quand tu licencies,
ricana sa fille qui quitta la salle à manger après avoir jeté rageusement sa
serviette sur la table.
Son fils, plus jeune, qui l’observait en mastiquant, constata :
- Dis, papa, tu vieillis vite... et puis, tu n’étais pas comme ça, avant...
Pierre Duval s’enfuit au bureau. Il ouvrit, dans sa messagerie électronique, une
communication importante qu’il lut avec une excitation croissante. Il voulut
prendre une pilule pour discipliner son rythme cardiaque, mais ne se rappela
plus si c’était une blanche ou une verte qui était prescrite ; dans le doute, il
en ingurgita une de chaque couleur.
Le document reçu portait le titre fort alléchant de « affaire unique » ; Pierre
Duval, euphorique, le relut deux fois et se resservit également de deux pilules.
- Voilà l’affaire de ma vie, s’exclama-t-il ; je vais m’y rendre de suite !
Au volant de sa voiture, Pierre Duval plissait les yeux afin de ne pas perdre la
route qui disparaissait sous des trombes d’eau. Ses essuie-glaces n’arrivaient
plus à balayer, du pare-brise, les dards liquides qui s’y écrasaient en
crépitant. L’auto cahotait sur l’étroite route pleine de cassis.
- Quel sale coin de pays ; et puis, pas âme qui vive ! jura Duval. Enfin, si je
reçois ce contrat ...
La pluie se transforma en neige qu’un violent vent du Nord se mit à chasser à
l’oblique. La route disparut complètement sous cette masse blanche qui forma des
congères. L’auto se mit à tanguer, puis à patiner. Duval écrasa rageusement la
pédale des gaz ; l’auto fit une embardée et s’immobilisa sur le bas-côté, l’aile
avant droite pliée, le pneu crevé et l’essieu brisé.
Pierre Duval sortit de son auto ; la neige l’aveugla. Il voulut continuer à pied
mais, ne connaissant pas la région, ballotté de gauche à droite par la bise
furieuse qui le mordait cruellement, il perdit, dans ce désert blanc et
poudreux, tout sens d’orientation. Au bord de l’épuisement physique et, surtout,
nerveux, il retrouva sa voiture et y prit place. Perdu dans cette immensité
blanche, parmi ces sanglots de la bise qui hoquetait, Duval eut soudain froid,
très froid ; ce fut un froid qui glaça sa moelle épinière et qui continua
d’envahir son corps, lentement, méthodiquement. Une crainte soudaine le terrassa
: celle de voir arriver, parmi cette tempête blanche, la silhouette noire de la
mort avec sa faux sur l’épaule, un rictus glacé parmi la neige froide. Duval se
remémora des bribes de prières qu’il récitait, jadis, alors enfant, et que,
jeune et fort, il avait oubliées, tant que tout allait bien. « Si je m’en sors,
je... »
Duval claquait des dents. Il se sentit brusquement dans la peau de tous ceux
qu’il avait licenciés juste avant Noël, ceux qui s’étaient demandés, pleins
d’angoisse, parmi la lumière des bougies, les chants de l’Armée du Salut,
l’odeur du vin chaud et la senteur des oranges : « Comment survivre ? Où aller ?
De qui attendre du secours ? »
On tambourina sur le toit de l’auto accidentée. Duval hurla, puis se reprit.
La portière fut ouverte. Un géant, vêtu d’une pelisse, la barbe pleine de
glaçons, le fixa.
- Aidez-moi, commença Duval ; je veux retourner chez moi !
- Je n’ai qu’un mulet, et pas de Mercedes, commenta ironiquement le colosse.
- Ça ne fait rien ; mais j’ai froid, geignit Duval, qui ne s’était vêtu qu’avec
l’inconscience du citadin dont la cravate en soie grège ne remplaçait pas une
bonne écharpe en laine cardée.
- Cent mille euros pour une peau de mouton, commença l’inconnu.
- Quoi ? Vous êtes fou !
- Alors, restez là ; c’est vrai que vous aurez moins froid, quand vos membres
vont s’engourdir ! ! !
- Je paierai, promit Duval, en s’extrayant de son véhicule, mais sortez-moi de
ce bled !
Il reçut une peau du montagnard qui le hissa sur le mulet et ils partirent parmi
les sanglots rageurs de la bise. Ils arrivèrent à un petit chalet. Plus mort que
vif, Duval voulut entrer dans la pièce dont la fenêtre brillait d’une lumière
promettant chaleur et convivialité.
- Non ! Le mulet, d’abord ! commanda le colosse qui s’occupa de son fidèle
compagnon, le dessella, le conduisit à l’écurie où il le bouchonna et lui servit
de l’eau claire et du foin sec.
Puis ils entrèrent dans le chalet. Duval se précipita vers le fourneau, étendit
voluptueusement ses mains et ses pieds vers la fonte chaude derrière laquelle
craquait un feu de bois de sapin.
- Cinquante mille euros, pour se réchauffer, dit succinctement le montagnard.
- C’est du vol, commença Duval, qui aperçut soudainement un molosse qui était
aux chiens ce que le Samson des Alpes était aux hommes.
Le chien se mit à gronder, découvrit ses crocs acérés et se replia sur ses
jarrets arrières.
- C’est simplement la loi de l’offre et de la demande, expliqua le géant avec
une drôle de lueur dans ses yeux vigilants ; cette maxime devrait vous être
connue, non ?
Une marmite se mit à chanter sur le foyer et une bonne odeur vint chatouiller
les narines du citadin affamé. Le montagnard indiqua alors le prix du pot-au-feu
et celui de la paillasse. Toute la fortune de Duval y passa ; mais il était sain
et sauf. Il se remémora soudain ce qu’il disait à ceux qu’il licenciait : « Bah,
vous êtes en vie, c’est l’essentiel... » ou bien : « Assumez... »
Pendant la nuit passée au chalet, alors qu’une lune hilare baignait la neige
scintillante de sa lumière sidérale, Duval se demanda pourquoi le rendez-vous,
qui aurait dû asseoir sa position, s’était transformé en catastrophe et lui
avait coûté, sinon la vie, du moins sa fortune. Alors qu’il ne pouvait dormir et
que le berger et son molosse ronflaient comme des bienheureux, Duval prit une
décision....
Pierre Duval quitta son emploi, ressortit, chez lui, sa caisse à outils, alla
contacter ses anciens ouvriers qu’il avait licenciés et vendit sa Mercedes, ce
qui lui donna un modeste capital de départ pour fonder une petite entreprise.
Pierre Duval n’est plus chef ; actuellement, il met la main à la pâte. Ses
collaborateurs ne le fuient plus, il ne parcourt plus le monde en jet mais
rentre chaque soir à la maison ; les tomates de son jardin ont meilleur goût que
les hors-sol, l’ambiance de son foyer est préférable à celle des hôtels,
fussent-ils à plusieurs étoiles, et ses enfants lui reparlent lors des repas.
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2005 - Jean-Claude Grivel
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