Gabegie

Désirée Boillot 

 

Surprise ! Je sais. Je devais être en voyage aujourd’hui. Eh oui. Finalement, elle tombe très bien, cette annulation de dernière minute. A merveille, devrais-je dire, en ce sublime vendredi de printemps ! Il est presque neuf heures un quart et vous êtes en retard, cela fait plusieurs jours que je note que vous l’êtes, en retard, plusieurs jours et votre collègue aussi à côté, ma parole, toutes les deux en retard, à croire que vous vous êtes donné le mot.

Comme je ne dis rien il renchérit, Comprenez-moi bien mon petit, - vous permettez que je vous appelle mon petit -, si tout le monde arrivait en retard pour peu que j’aie tourné les talons, ça deviendrait très vite la pagaille, la gabegie ! Je vois ça d’ici. On entre, on sort comme dans un moulin, au petit bonheur, sous n’importe quel prétexte, un quart d’heure par-ci, un quart d’heure par là et le bras y passe, le jour vient où on arrive à onze heures pour repartir à quatre…

Je continue de ne rien dire, mi ennuyée, mi amusée par ses mimiques, et il repart sur sa lancée, Je suis justement là pour vous rappeler à l’ordre, pour vous dire : Attention danger, un petit quart d’heure aujourd’hui, c’est peu de chose en somme, trois fois rien, mais demain, ah demain, va savoir !... Neuf heures trente, neuf heures quarante cinq, on dérape, on dérape… Non. Inutile de vous défendre. Je devine déjà ce qui se trame sous votre front. Vous allez me dire que le métro. C’est vrai. J’avais oublié. L’excuse absolue. Le métro, l’autobus, le ballon-sauteur, la fusée : par les temps qui courent, on n’est jamais sûr d’arriver à l’heure nulle part. A quoi je réponds : Eh bien partez plus tôt. Logique ! Je ne vous demande pas d’être là à huit heures, c’est bon pour les vieux schnocks comme moi qui dirigent une entreprise d’être là à huit heures, tout le monde le sait, simplement de respecter vos horaires, tout comme je le dis à Sylvie que j’entends cavaler dans le couloir et qui va passer la ligne d’arrivée avec deux bonnes minutes trente de retard sur vous : Bonjour Sylvie, bien dormi j’espère, dites donc, dès que j’ai le malheur de m’absenter, c’est la belle vie, de ce côté-ci des bureaux ! Grasse mat’ à gogo ! Les bourgeons, le printemps, l’horaire d’été, je vois ça, on va au vent, on flâne, on baguenaude… Non mais regardez l’heure, bientôt neuf heures vingt, que se passerait-il si je n’étais pas là ? Je me le demande… Au fait mon petit, il est où, vot’ chef ?

− Ma foi… Quand vous n’êtes pas là, il arrive à onze heures et il repart à quatre.

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