Michèle Assamoua
Les touristes ne manquaient pas de venir admirer le
fromager qui se dressait à la sortie de la petite ville.
C'était un arbre gigantesque, majestueux. Ce jour-là, il détachait le brun
sombre de ses branches dénudées sur l'orangé du soleil couchant.
Ses racines apparentes et tourmentées se prolongeaient par un tronc démesuré
couvert d'épines impressionnantes.
La ramure torturée s'étalait au faîte de l'arbre.
Depuis des années, c'était sous son ombre que les vendeuses de bangui
installaient leurs dames-jeannes. Elles arrivaient vers seize heures, la
dame-jeanne solidement campée sur la tête.
Les petits voyous du quartier s'agglutinaient alors autour d'elles en fouillant
leurs poches à la recherche d'une pièce de monnaie qui leur permettrait de boire
un verre ou deux de vin de palme. Ils étaient bientôt rejoints par les
travailleurs et les employés sortant du bureau.
Lamine avait l'habitude de s'asseoir là, au crépuscule, après le départ des
femmes, sur un banc abandonné.
Lamine avait été un enfant étrange, solitaire, préférant communiquer avec la
nature ou les animaux plutôt qu'avec ses semblables. C'est pourquoi il avait
choisi le métier d'horticulteur. Il vivait seul dans une petite maison au milieu
de la brousse, parmi ses plantes et les animaux. Avec les animaux aussi il avait
le don. Il les apprivoisait avec une facilité déconcertante.
Ce soir-là, assis sous le fromager, il rêvait...
Tout à coup, comme surgie de nulle part, une jeune fille s'avança, pieds nus,
vêtue seulement d'un pagne. Sa démarche était souple et silencieuse. Elle
portait au cou un collier de perles dorées.
- Bonjour, murmura-t-elle. Elle s'assit à côté de Lamine et lui sourit. Ils ne
parlèrent plus. C'était inutile. Lamine savait que c'était elle, la femme de ses
rêves, celle qu'il attendait depuis toujours.
Enfin, elle se leva :
- Je reviendrai demain, à la même heure, dit-elle. Je m'appelle Eloa.
Ils se virent ainsi chaque jour pendant plusieurs semaines avant que Lamine ose
enfin lui prendre la main, puis l'embrasser.
- Je dois te prévenir, dit-elle, je suis différente.
- Bien sûr tu l'es, dit Lamine, tu es unique.
- Un jour tu comprendras, murmura-t-elle.
******
Monsieur le Député convoitait depuis longtemps ce magnifique terrain en face
du marché. Il fit une demande d'attribution et comme il était "Monsieur le
Député", il eut gain de cause.
Il décida d'y construire un centre commercial. Et, comme le fromager pouvait
s'avérer dangereux avec ses racines peu profondes, il décida de l'abattre.
Il fit appel à des bûcherons qui arrivèrent un matin vers huit heures quand le
marché grouillait de monde.
La foule s'approchait incrédule :
- Il ne va pas abattre l'arbre ? s'indigna Lamine.
- C'est un scandale, fit une jeune femme distinguée. Un si bel arbre, le plus
beau à des kilomètres à la ronde...
- Un génie habite cet arbre, prévint un vieux. Il se fâchera.
- Il aurait au moins fallu faire un sacrifice ajouta un vendeur...
Mais les bûcherons étaient déjà au travail, taillant dans les saillies des
racines, enlevant d'énormes triangles de bois pour accéder enfin au tronc.
Monsieur le Député surveillait les travaux.
- Attention, cria un bûcheron, faites reculer la foule.
Le géant craqua longuement, oscilla un instant, puis s'abattit dans un fracas
effroyable.
L'assistance atterrée regardait avec désapprobation Monsieur le Député.
Mais Monsieur le Député ne pensait qu'à l'argent qu'il allait gagner et se
moquait bien des superstitions. Il s'approcha du tronc et posa sa main sur une
racine.
Tout à coup, il s'immobilisa, terrifié, tandis qu'un cri s'élevait de la foule.
Devant lui, se dandinant de droite à gauche, puis de gauche à droite, se
dressait un superbe cobra.
Monsieur le Député semblait paralysé.
Un homme saisit un bâton et s'écria :
- Tuons le serpent, tuons le !
- Non, cria une femme, regardez, le serpent porte un collier, ce n'est pas un
serpent, c'est le génie du fromager.
La foule recula... Lamine fit un pas en avant. Il connaissait ce collier de
perles dorées...
Le serpent accentua son balancement. Il allait frapper.
- Eloa, non ! hurla Lamine.
Le serpent se tourna vers Lamine, sembla hésiter puis disparut.
- Où est-il passé ?
- Il a disparu. On ne le retrouvera pas, c'est un génie.
Demain nous demanderons au féticheur de faire un sacrifice, sinon le génie se
vengera.
Monsieur le Député, gris de peur, entouré d'une foule hostile monta en tremblant
dans sa voiture. La mercédes démarra en trombe.
C'est alors que Lamine aperçut Eloa. Elle avait surgi à côté de lui, comme par
miracle.
- Lamine, je n'ai plus de maison, veux-tu m'accueillir chez toi ?
Le coeur de Lamine battit plus fort. Il prit la main d'Eloa et l'entraîna vers
leur demeure.
Le lendemain, les journaux annoncèrent la mort de Monsieur le Député, victime
d'une crise cardiaque au volant de sa voiture.
© 1996— Michèle Assamoua – Tous droits réservés.