Folie informatique

Isabelle Delarge

 


Lorsqu’ils sont arrivés, nous ne pouvions vraiment pas croire que c’était réel ! Nous avions toujours vu cela dans des films et c’était l’imagination débordante de cinéastes fantastiques qui nous faisait rêver des rencontres du troisième type. Combien de fois n’ai-je pas souhaité vivre des moments aussi rares ? Toucher du bout des doigts ces humanoïdes hyper évolués venant nous donner la chance de représenter notre race au sein de leur communauté.

Au début, moi aussi je me suis laissée emporter par l’euphorie des autres. Leurs petits vaisseaux remplissaient le ciel liégeois. Nous qui nous imaginions qu’ils allaient arriver en formation régulière comme dans un défilé du vingt et un juillet au-dessus de la rue de la Loi, nous étions ébahis! Ils étaient jetés de ci, de là, n’importe comment !

A cette époque, j’étais encore une jeune femme et je n’avais pas encore vu ni connu grand chose et j’étais loin de m’imaginer ce qui allait se passer avec leur arrivée ! Depuis que j’étais toute jeune, j’avais de temps à autre des intuitions et des visions et je me demandais souvent pourquoi cette année là, j’en avais autant, je faisais également quantité de rêves plus extravagants les uns que les autres.

Ces visions me terrifiaient et je ne pouvais rien faire pour y échapper.

Les étrangers arrivés sur notre planète avaient pris contact avec nos autorités et avaient envoyé une délégation sur Terre. Je les avais regardés se poser sur mon poste de télévision et j’avais même enregistré le tout pour conserver un souvenir de l’événement. Ils étaient assez grands, minces et bruns des pieds à la tête. Ils avaient également deux paires de tentacules de plus de deux mètres qui leur dépassaient du dos. Ils différaient énormément de l’idée que je m’en faisais : petits, tout blancs avec de grands yeux rieurs. Il arrivèrent auprès du Roi et de ses ministres, se présentèrent comme des scientifiques ayant beaucoup de connaissances technologiques à nous transmettre. Je me souviens avoir été très étonnée du peu de méfiance que l’armée avait eue à leur égard.

Cette nuit-là, les étrangers débarquèrent dans ma chambre. Ils me réveillèrent et m’appliquèrent une espèce de patch sur le cou. Immédiatement, je sentis que je ne pouvais plus remuer un membre. J’étais paralysée. Quelle horrible sensation de pouvoir penser et voir mais de ne plus pouvoir ni parler, ni crier, ni remuer.

Ils m’ont emmenée avec eux via leur rayon transporteur et je me suis retrouvée complètement nue en train de flotter au milieu d’une lumière bleue qui me maintenait prisonnière.

Je les entendais communiquer et assez bizarrement, je les comprenais. Ma pensée était mêlée aux leurs. Je tentais de leur communiquer ce que je pensais d’eux.

« - Bande de salauds, qu’est-ce que vous me voulez ? »

La réponse ne se fit pas attendre très longtemps. Une vague me submergea, je ne sais pas de quoi il s’agissait mais la douleur fut si intense qu’elle m’arracha des larmes.

« - Salaud, répétais-je ! Je ne peux même pas me défendre.
- Silence ou bien tu ne reverras pas ta planète ! m’ordonna l’étranger. »

Certains parlaient de mon anatomie et je croyais déceler qu’ils allaient probablement me rendre stérile. Un peu plus tard, je compris qu’ils avaient l’intention de me prélever les ovaires pour pouvoir les maintenir en vie et en obtenir les œufs. Ils les féconderaient et auraient bientôt une armée d’esclaves sans cervelle.

Je trouvais que c’était vraiment honteux d’avoir autant de connaissances et de s’en servir uniquement pour détruire les différents peuples de l’univers. Car ils se déplaçaient de planète en planète et y établissaient des colonies luxueuses où le seul maître mot était le plaisir.

Ils choisissaient quelques femelles et quelques mâles pour créer leurs premiers esclaves. Ils n’avaient même pas besoin de nous garder prisonniers. Ils prélevaient ce dont ils avaient besoin et ils nous rejetaient chez nous privés de notre plus belle capacité : celle d’enfanter. Ensuite les habitants de ces planètes étaient anéantis et ils s’installaient chez eux et profitaient de la vie servis par des serviteurs dociles.

J’envoyai à mes hôtes le flot de haine qui me venait au cœur. J’avais compris que le rayon qui me retenait prisonnière faisait le lien entre nos esprits. Ils se mirent tous à rire et je sentais qu’ils s’abreuvaient de mes sentiments. S’ils continuaient un peu plus, ils me tueraient probablement alors j’essayai de me calmer et de ne plus penser à rien et surtout, de ne plus rien ressentir.

L’un d’entre eux s’adressa à moi :

« - Tu es intelligente toi et dangereuse. Tu comprends vite de quoi il retourne. Nous ne pouvons pas prendre le risque de te relâcher. »

La douleur revint à l’assaut de mes chairs et je pus voir que mes ovaires commençaient à m’être arraché. Je cicatrisai sur le champ et le rayon me relâcha. Je m’écroulai sur le sol complètement lessivée. Deux tentacules me redressèrent et une autre s’enroula autour de mon cou et commença à se resserrer. Je sentais que j’étouffais. Pourtant, quelques instants plus tard, elle me laissa et la vie reprit possession de mon corps en même temps que l’air pénétrait, à nouveau, dans mes poumons.

Il appliqua un cristal sur mon cou et de nouveau, je pus saisir ce qu’il pensait.

« - Le grand Conseil a décidé de te laisser en vie. Tu sais que notre société est basée sur le plaisir et les jeux. Nous allons donc te relâcher et tu vas devoir nous affronter. Personne n’a jamais compris comment communiquer avec nous et cela nous intéresse de savoir jusqu’où tu peux développer tes capacités. Si tu gagnes, nous laisserons ta planète tranquille mais si c’est nous qui gagnons, nous vous détruirons tous et toi, tu deviendras un pantin à notre botte, tu as saisi ?
- Parce que j’ai le choix, peut-être ? lui répondis-je.
- Non, effectivement, je vois que nous nous sommes bien compris ! »

Je ne pus pas m’empêcher de lui cracher en plein visage. En réponse, il me fouetta de ses tentacules. Cela me déchira le dos jusqu’à l’os. A chaque coup, j’avais l’impression que mon cœur allait exploser mais je serrais les dents pour ne pas l’implorer. Je m’y refusais ! La douleur devint vraiment insupportable et je perdis connaissance.

Lorsque je revins à moi, je me trouvais au milieu du rayon tracteur. Celui-ci me déposa dans le hall d’un hôpital, quelle attention de la part de mes tortionnaires !

Je tombais à genoux. Dans ma main gauche, j’aperçus le cristal dont l’ET se servait pour me parler. Pourquoi me l’avait-il laissé ? Cette question devrait encore rester quelque temps sans réponse.

Loin de posséder la même carapace que mes ravisseurs et il me fallut plusieurs semaines pour me remettre de mes blessures. Lorsque, enfin, je pus m’étendre sur le dos, je repris le cristal et l’observais très attentivement. La haine s’empara de mon cœur au souvenir des tortures et des mutilations que ces animaux m’avaient fait subir. D’un coup, le cristal se mit à rayonner d’une couleur rouge flamboyante. Épatant, me dis-je, et que se passerait-il si je pensais à l’amour ?

Je me remémorais quelques moments agréables passés en compagnie d’un très bon ami à moi et le cristal s’illumina en bleu. Sa chaleur m’enveloppa comme une brume bienfaisante et d’un coup la solution me sauta à l’esprit comme la plus banale des évidences et l’histoire de cette civilisation se déroula dans ma tête.

Il y a longtemps, sur leur planète d’origine, un de ces ET nommé Plokart qui faisait partie du peuple des Akarbis avait eu l’idée de relier tout son peuple par la pensée. Malheureusement, n’ayant pas encore eu la capacité de le faire par leur seule capacité mentale, il avait pensé à créer un superordinateur capable d’amplifier leurs ondes mentales. Seulement, tout le monde n’avait pas été d’accord de faire pot commun avec les autres et les opposants avaient contaminé l’ordinateur avec un virus. La machine, devenue folle, les avait fait prisonniers et transformés en envahisseurs redoutables qui devaient quitter leur planète, conquérir des mondes et vivre de plaisirs toujours plus croissants.

Ce que l’ordinateur surpuissant ne savait pas, c’est que Plokart avait dans le même temps, développé une protection au cas où le système ne fonctionnerait pas correctement. Il avait créé un cristal qui, porté, sur le corps, créait une enveloppe protectrice contre les ondes néfastes de l’ordinateur et de ses sujets. Plokart et ses techniciens avaient travaillé d’arrache-pied, depuis leur repère souterrain pour rendre leur système fiable à cent pour-cent, le miniaturiser et l’implanter à chaque résistant.

Plokart et ses techniciens s’étaient fondus parmi les leurs pendant des siècles. Ils avaient dû subir les pensées meurtrières entretenues par l’ordinateur, ils ne pouvaient pas être influencés par elles mais devaient faire semblant d’obéir. C’est ainsi que, pour ne pas se trahir, Plokart aurait dû m’étrangler si l’ordinateur avait continué à lui en donner l’ordre.

Un très ancien rêve prémonitoire l’avait prévenu que seule une personne étrangère à son système solaire et possédant des capacités psychiques insoupçonnées l’aiderait. Il la reconnaîtrait dès qu’il la verrait. Il avait entretenu cette croyance comme une légende au cours des siècles pour que ses techniciens ne perdent pas espoir !

Lorsqu’il m’avait entendue, il avait compris que je savais me servir du rayon mais la force de l’ordinateur influait sur moi et j’émettais des pensées de haine sans réfléchir plus loin.
Toutefois, poussé plus loin dans son désir de s’amuser, l’appareil avait décidé de m’épargner et de me lancer un défi et c’était l’occasion que Plokart attendait. Il me donna le cristal qu’il avait créé à cet effet car moi non plus, je n’avais pas encore la possibilité de faire exploser mes capacités mentales sans une aide extérieure. Plokart avait vraiment mis tout son cœur dans ce cristal car il alla jusqu’à me faire ressentir sa détresse au moment où il m’avait battue.

Avec mon aide, ils pourraient se rendre au centre pensant de la machine et la détruire. Les pensées d’amour ouvriraient une brèche, on pourrait accéder au cœur même du système et le débrancher.

Les Akarbis reliés mourraient probablement mais Plokart et ses amis étaient prêts à en payer le prix si cela permettait de libérer les mondes annexés.

J’enroulais le cristal dans un foulard que je nouais autour de mon front. Il fallait que j’apprenne à me servir de mes nouveaux pouvoirs. Je sentais que je pouvais faire ce que je voulais. Ma conception du pouvoir mental était un peu différente de celle des Akarbis. Je voulais savoir si ce dont j’avais eu envie si longtemps pouvait se réaliser. Ce cristal allait me donner une idée de ce que les humains pourraient faire dans les temps futurs de leur évolution car les connaissances étaient déjà là et il suffisait de pouvoir les activer.

Je me concentrai et me mis en lévitation dans ma chambre. Cela tombait bien puisque les forces me manquaient encore pour me porter. J’avançai sans toucher le sol, je me mis à sourire. C’était génial !

Je me concentrai encore et me retrouvai dehors. Le déplacement instantané. Malheureusement, arrivée au milieu de la foule, je commençais à être envahie des pensées des gens. Cette quantité phénoménale d’informations me fit exploser le cerveau, je ne pouvais pas le supporter. Je tins ma tête entre mes mains en implorant pour avoir un peu de silence. Plokart apparut alors à côté de moi et m’emmena à bord de son vaisseau. Là-bas, les pensées de mon peuple ne m’atteindraient pas et le système atténuerait celles des Akarbis pour qu’elles ne me rendent pas folle.

Lorsqu’il avança la main vers moi, la peur me vrilla le ventre malgré moi (ma dernière rencontre avec lui m’avait laissé un souvenir cuisant) mais quand elle se posa sur mon front, c’est le réconfort et l’affection qui remplirent mon cœur.

Il m’implanta un autre système de protection. Je devenais indétectable pour l’ordinateur. Nous allions pouvoir nous rendre au centre du système.

J’ôtai le premier cristal qui n’était pas suffisamment puissant et je me levai avec le soutien de Plokart. Enfin, il pouvait me parler.

« - Je ne voulais pas te faire de mal, j’étais obligé. Je te demande pardon.
- N’en parlons plus, viens allons détruire cette machine.
- D’accord, les autres vont nous rejoindre en cours de route. Je suis si content de voir que je ne me suis pas trompé et que tu existes vraiment. Il y a des siècles que nous t’attendons. »

Je me sentais quand même un peu flattée de faire partie d’une légende de quelqu’un. Cela réveillait encore en moi ce sentiment que nous sommes tous reliés les uns aux autres par quelque chose de puissant, de subtile et dont nous ne percevons, comme l’iceberg, que la partie immergée. J’étais loin de me douter que cela concerne aussi d’autres peuples de l’univers mais finalement cela paraissait logique. Pourquoi la création s’en serait-elle tenue aux seuls humains pour distiller les réponses à notre être le plus profond ?

En chemin vers le repère central de l’ordinateur, nous avons été rejoints par cinq autres combattants et Plokart m’expliqua que ce serait moi qui devrais entrer dans la machine pour la débrancher.

Enfin, nous sommes arrivés et chacun de mes compagnons a pris place autour de la lumière. Nous nous sommes concentrés pour lui envoyer des pensées d’amour. Cela lui a causé une vive confusion. Je devais me dépêcher car cela ne durerait que quelques secondes et il faudrait que j’arrive à me faufiler par la porte. Enfin, j’y suis.

J’entre dans le cœur du système. Je me place au centre du flot d’énergie. Je sais exactement ce que je dois faire. Je me laisse traverser par ce flux. Chacune des cellules de mon cerveau excitée par l’implant de Plokart rentre dans un processus de transformation anticipant plusieurs milliers d’années d’évolution. Le flux d’énergie, rougi de la colère entretenue au cours de plusieurs siècles d’asservissement, devient peu à peu bleu phosphorescent. L’évolution continue pour moi, je sens que je perds mon corps au profit d’une boule d’énergie, j’explose tel un feu d’artifice du quatorze juillet. Je me répands dans le cœur de Plokart, de ses amis et du reste de son peuple. J’entre par le chakra couronne et je ressors par celui du cœur, leur laissant une impression d’infinie béatitude. J’en fais de même pour mon peuple. Je voyage à une vitesse vertigineuse. Je me suis arrangée pour qu’ils ne soient plus jamais plus les mêmes. L’ordinateur, quant à lui, je laisse Plokart et ses amis, le nettoyer de ses virus. Il serait dommage de le débrancher et de perdre la quantité d’informations amassées au cours de son long périple à travers les galaxies.

Je me reforme en boule d’énergie au milieu de l’espace. Je sens que mon travail est terminé ici. Je me tourne vers une autre énergie qui m’attire irrémédiablement. Je ne sais pas ce que c’est mais cela se trouve très loin et c’est plein d’amour, cela m’appelle. Je sens qu’elle a beaucoup de choses à m’apprendre.

Je m’élance vers elle, ne pas la faire attendre plus longtemps…



  © mars 2004 — Isabelle Delarge – Tous droits réservés.