Pierre-Alain Gasse
Reno : Quand on
voit quelqu’un pour la dernière fois, on ne sait jamais que c’est la
dernière fois.
Alex : Y paraît…
(in Capone, film de Jean-Marc Brondolo, France, 2003).
En ce temps-là, j’étais un adolescent boutonneux qui avait les miroirs en
horreur et s’éloignait, effrayé par son image, des vitrines de la petite
ville de A. où mes parents tenaient un commerce de tabacs journaux.
Nous habitions une maison de deux étages et mon frère cadet et moi occupions
le second. On y parvenait par un escalier étroit dont les marches craquaient
tellement sous les pas qu’il était impossible de monter sans se faire
remarquer.
Claire mais froide, la chambre principale donnait sur la rue. Elle était
chauffée par un poêle à charbon et il nous fallait monter seuls les seaux de
combustible, tant qu’ il y en avait, car nous n’arrivions pas toujours à la
fin du mois.
Les murs, autrefois blanchis à la chaux, avaient été recouverts, depuis, par
un papier peint à fleurs, qui épousait mal les irrégularités du support, en
dépit des tentatives opérées pour en aplanir au mieux la surface rugueuse.
Le sol était un parquet grossier et dans ses interstices allaient se cacher
nos rares piécettes avec l’abondante poussière générée par le chauffage.
Mais son bois de pin brillait de chaudes couleurs grâce à l’habileté de ma
mère pour l’entretenir à la cire d’abeilles, une fois par mois.
Dans l’intervalle, c’était à nous de le maintenir propre en utilisant les
patins de feutre qu’elle avait spécialement cousus à cette intention.
La porte, en bois plein et couleur vert-de-gris, était si vieille qu’elle ne
fermait plus à clé, ce que nous considérions comme une grave lacune, qui
nous privait d’une intimité précieuse.
Souvent, pour mener à bien de répréhensibles activités comme fumer une
demi cibiche de tabac blond ou feuilleter des revues de charme montées sous
le manteau depuis la boutique, nous n'en menions pas large.
Heureusement que, même en pantoufles, on entendait mon père monter, parce
que sinon…
Moi, par une espèce d’humeur, qui ne m’a pas quitté depuis, j’étais beaucoup
plus sensible que mon frère à tous ces désagréments matériels ; lui restait
imperturbable face à de tels détails.
Je ramenai tant de bonnes notes à la maison et harcelai tellement mon père
qu’au bout de presque deux ans – je venais d’en avoir dix-sept – un beau
jour, il m’annonça qu’à nous deux nous allions boucher les fentes du
parquet, refaire la tapisserie et changer la porte.
Cette avalanche de bonnes nouvelles me laissa pantois et je doutai même
d’avoir mérité tout cela, mais je n’ai pas su lui montrer ma joie ni le
remercier comme j’aurais dû (l’âge bête a cette sorte de retenue).
Mon père, de son métier, était menuisier et il ne lui était pas difficile de
fabriquer une de ces portes planes en contreplaqué que nous enviions comme
si c'était le nec plus ultra.
Seulement, une maladie, contractée durant la guerre, l’avait obligé à
abandonner son atelier pour enfiler la blouse grise du boutiquier.
Il était peu résistant, devait prendre des pastilles de cortisone en
quantité et pouvait s’endormir debout à la moindre occasion.
Néanmoins, la porte souhaitée finit par arriver. Et avec elle, le droit à
une certaine intimité. Je me souviens des paroles de mon père :
- Tiens, voilà la clé, mais il faut que tu saches que j’en ai une autre par
de vers moi.
Par la suite, petit à petit, nous comblâmes toutes les fentes du plancher
avec une pâte orangée, censée s’adapter aux variations du matériau, mais que
l’aspirateur finirait par emporter au fil des ans.
Il ne restait plus que la tapisserie et c’était le plus délicat, parce qu’il
fallait un papier assez souple et fin pour épouser les irrégularités de ces
murs.
Nous ôtâmes l’ancien et un mois passa.
Nous achetâmes le nouveau et deux mois s'écoulèrent.
Nous couvrîmes deux murs et l’année s’acheva.
La moutarde commençait à me monter au nez, mais un beau jeudi, mon père me
dit que nous allions terminer la besogne.
Nous préparâmes le matériel. Moi, je maniais le pinceau pour encoller le
papier et lui le posait sur le mur avec mon aide et force jurons, parce que
ce n’était pas facile à ajuster.
Au bout de deux lés, il me dit qu’il en avait assez pour ce jour-là.
Ce fut trop pour moi :
- Avec le courage que t'as, ça m’étonne pas que t'aies mis la clé sous
la porte de l’atelier, lui lançai-je à la figure.
Il me jeta un regard incrédule et sortit en claquant la porte.
Je n’ai pas revu mon père vivant. Il est mort trois jours plus tard des
suites de sa maladie, à ce qu’il paraît, et jamais je n’ai pu lui dire
combien je regrettais d'avoir eu de tels mots.
Aujourd’hui encore, j’ignore si je suis pour quelque chose dans sa mort.
©
Octobre
2004 -
Pierre-Alain Gasse
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