Annie Mullenbach-Nigay
C’était en mai, un jeudi, elle avait acheté un pantalon de lin beige.
Il faisait déjà chaud sur la place du marché et dans la mosaïque serrée des
étals, les fringues faisaient assaut de couleurs violentes où le synthétique
était roi.
Le pantalon avait tout de suite attiré son attention, tache provocante de
neutralité. Combien ? Elle avait à peine écouté la réponse, ses doigts coulaient
sur le tissu, sur des promesses de fraîcheur.
Se rouler dans un champ de lin en fleur. L’image s’imposa tandis qu’elle réglait
son acquisition pliée au fond d’un sac de plastique. Se rouler, vraiment, dans
les fleurs de lin. La commerçante lui rendait la monnaie, l’assurant qu’elle
venait de réaliser l’affaire du siècle.
Des fleurs de lin, elle en avait fait pousser autrefois, elle en était certaine.
Elle ne se souvenait plus de leur couleur, jaune…bleu…il y avait si
longtemps…des hautes tiges, les enfants étaient petits, si petits, ils se
faufilaient à travers…ou bien des scabieuses, des monades, des glaïeuls ?…non,
lui il n’aimait pas les fleurs, il supportait les enfants, il avait horreur des
glaïeuls, interdits de résidence, il les appelait des poireaux.
Elle oubliait toujours les poireaux, pour la soupe. C’était comme ça, il en
avait été prodigieusement agacé… Aujourd’hui encore elle partait avec
l’intention d’acheter des choses précises et revenait avec …un pantalon de lin
taille 38…
- Il ne me reste plus que du 38, mais vous êtes si mince !
La vendeuse soupirait sur ses propres rondeurs, du 46 au moins, dans les
meilleurs jours.
- L’avantage avec le lin c’est que même froissé il demeure chic.
Le lin froissé, des fleurs de lin chiffonnées par les petites mains de…lequel
était-ce ?…le garçon, la fille ?… Un drôle de cadeau de fête des mères, une
jonchée de pétales sur son lit - leur lit !- au petit matin.
Lui n’avait pas ri avec elle, sans indulgence pour le geste de tendresse.
- Cet enfant a perdu la raison ! Arracher les fleurs à pleines mains !…
- Pour ma fête…
- Regarde ! Regarde ses mains…et le lit…des immondices !
A partir de cette année-là, il n’y eut plus de fleurs dans le jardin. De la
pelouse et des arbustes taillés serrés à dates régulières.
- C’est plus facile à entretenir.
Elle avait tenté de plaider :
- On pourrait au moins planter des rosiers.
- Trop d’épines !
Elle n’avait pas insisté. Elle n’insistait jamais. Elle n’avait pas insisté pour
qu’il suive ce régime, trop vite rabrouée.
- Tu devrais… tu prends des risques… le médecin…
- Foutaises !... Tous des charlatans !
Lui savait. Tout. Toujours.
Hâte de rentrer chez elle, enfiler le pantalon dans le huis clos de la chambre
vide, s’assurer du bon tomber du tissu devant le miroir.
Mince, oui elle était mince depuis toujours. Au début de leur mariage il
l’appelait sa petite fille, d’une autorité trop protectrice, elle le laissait
dire. Elle le laissait clamer haut et fort ses opinions personnelles sur leur
vie et la mort. Lui avait grossi, encore grossi, pléthorique et sanguin.
L’espace se remplissait de lui. Les médecins ne répondaient plus, lui répondait
de tout.
Ce pantalon lui va bien, le premier depuis…il n’admettait que la jupe. Se
regarder de profil, le ventre est à peine marqué, deux maternités pourtant. Elle
aurait aimé avoir d’autres enfants, lui non, moins d’intimité, plus de désordre,
des gêneurs. Anne, la fille, avait appris très tôt à se fondre dans l’ombre de
sa mère.
Elle change de profil, le rectangle du lit se découpe en carré dans le miroir.
Un autre matin de mai s’ajuste sur la couette fleurie. Fête des mères.
C’était son garçon, maintenant elle en est certaine, là, debout au pied du lit,
ses petites mains encore tachées de pétales et elle, secouée de bonheur sous le
désordre des fleurs, les bras trop vite rétractés sous l’éclat autoritaire du
père.
Bleues, elle s’en souvient maintenant, les fleurs de lin sont bleues, ce regard
bleu d’enfance qui implorait, noyé au bord du lit.
- Pardon ! J’aurais dû…
Elle aurait dû…elle aurait pu… Les yeux du petit garçon la fixent d’un lointain
miroir.
- … tendre les bras, me rouler dans les fleurs de lin avec toi et tant pis pour
l’autre…ou tant mieux !
Saisie d’une rage impuissante elle se renverse sur le lit et se roule, roule
jusqu’au vertige dans le semis fleuri de la couette, aucun égard pour le
pantalon de lin, froissé c’est plus chic, le froissement de l’âme d’un petit
garçon c’est plus grave, c’est indélébile.
C’est un jeudi de mai, elle est ressortie pour acheter des graines. Elle en a
pris trois paquets qu’elle a semés à toute volée.
Cet été la pelouse disparaîtra sous les fleurs de lin. Sa tombe aussi, elle y
veillera. Chaque semaine elle en coupera une brassée pour lui, pour l’ensevelir
un peu plus.
Lorsque son fils viendra, s’il revient, il lui pardonnera peut-être.
© 2007 -
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