Fleur d'amour
Olivier Rogez
Je le trouvai un matin
vers 8 heures en relevant le rideau de fer qui protège la boutique
d’improbables voleurs de fleurs. Un petit mot sur papier cartonné beige,
glissé sous la porte. Frêle et tremblotante, l’écriture était visiblement
celle d’une personne âgée. Le mot disait ceci : « Pourriez-vous me livrer ce
matin un pot de pensées ». Suivait l’adresse, « 12 rue Pascal, troisième
étage, porte de gauche. Chez madame Irène Deschamps ». Je n’aime pas
beaucoup ce genre de billet sec et imprécis. Quelle Pensées voulait-elle ?
Il y en a tellement. Des violas jaunes ? Des bleues ? Des oranges ? Des
pourpres ? Et combien en voulait-elle ? Et puis, ne pouvait-elle pas se
déplacer jusqu’à la boutique pour que l’on en discute ? D’habitude, les
clients apprécient les fleurs et aiment les choisir sur mes conseils.
J’aurais pu continuer ainsi à ruminer mes pensées moroses sur le manque de
communication de notre époque mais il me fallait préparer les siennes ! Une
bonne odeur d’humus flottait dans la rue. J’aurais voulu laisser les portes
de ma boutique fermées afin de conserver pour moi les parfums qu’exhalent
dès l’aube les roses, les jacinthes et les myosotis. D’humeur joyeuse, je me
mis à réarranger mes pots, mes plants, mes bacs à fleurs. Puis je composai
un bouquet de Pensées. Un arrangement de couleurs devait faire l’affaire.
Pour une somme raisonnable, j’étais arrivé à un résultat satisfaisant.
Je sonnai à la porte. Une fois, deux fois, trois fois. J’allais partir quand
une voix chevrotante mais plutôt gaie me demanda ce que je voulais. « Ce
sont les pensées que vous avez commandées madame ». « Posez-les sur le
palier et demandez au concierge de vous payer de ma part ». Je déposai mon
pot avec un certain agacement. Il m’est toujours pénible d’être pris pour un
simple commerçant. Non pas que je revendique une âme d’artiste mais je tiens
à un minimum de contacts humains. Cependant la cliente n’avait pas l’air
décidée à commenter mon travail. En demandant mon dû au concierge, je n’ai
pu m’empêcher de lui faire une remarque sur le comportement distant de
madame Deschamps. « C’est une vieille femme très solitaire »
m’expliqua-t-il. « Elle a eu une vie tumultueuse… une ancienne actrice qui
en fait chavirer, des cœurs ! Aujourd’hui, elle ne veut plus voir personne.
Elle communique par mots avec les commerçants. Je crois que je suis le seul
à la voir régulièrement. »
J’avais déjà oublié l’étrange inconnue du 12 rue Pascal, quand un deuxième
billet m’arriva le lendemain matin, porté cette fois-ci par un gamin du
quartier. « Pourriez-vous me livrer un bouquet de giroflées, d’anémones et
de jonquilles. Irène Deschamps. » Quel drôle de goût, me disais-je en
arrangeant mes fleurs. A sa place je n’aurais pas mélangé les giroflées avec
les anémones. Des iris eurent été préférables. Mais je n’étais pas à sa
place, et après tout, la cliente est reine… A la livraison, ce fut la même
chose. Je laissai le bouquet sur le pallier et me fis payer par le
concierge.
Le Lendemain, je n’eus pas de nouvelles de ma cliente. Certes, elle n’allait
pas me commander des fleurs tous les jours, mais au moins aurait-elle pu
m’envoyer un mot de remerciement. Ce mot arriva le surlendemain. « Votre
bouquet a beaucoup plu. Pourriez-vous me livrer une composition plus
élaborée. Voici la recette : dix roses blanches, deux callas, trois tiges d’hypéricum
et quelques feuilles d’aspidistra. Je vous fais confiance pour
l’arrangement. » Madame Deschamps me surprenait ! Je composai son bouquet
sur un petit socle de bois peint en blanc. Le résultat était spectaculaire.
Cette femme avait des idées ! Et moi du goût ! D’un coup, je livrai le
bouquet en y adjoignant un petit mot avec cette citation du poète William
Blake. « Dans un grain de sable voir le monde. Dans chaque fleur des champs
voir le paradis ». Je souhaitai qu’elle ouvre la porte pour que je puisse au
moins l’apercevoir et bavarder avec elle, mais elle s’est contentée de son
habituel : « faites-vous payer par le concierge ». Deux jours plus tard une
autre commande arriva. « Pourriez-vous associer des tulipes et des amaryllis
et les enchâsser entre des tiges de bambou, si du moins l’idée vous paraît
bonne. Et merci beaucoup pour la citation de William Blake ! »
Le ton des billets d’Irène Deschamps devint moins sec. J’y vis une forme de
reconnaissance. Tout en taillant les tiges des amaryllis, je me demandai ce
qu’elle faisait de tous ces bouquets. Je lui en avais livré pas moins de
quatre en six jours. Irène Deschamps était solitaire et ne sortait jamais
selon le concierge. Avait-elle décidé de décorer son appartement, d’égayer
sa vie ? Peut-être… mais au fond de moi je pressentis que l’explication
était ailleurs. Le concierge pourrait me renseigner si je parvenais à le
cuisiner un peu !
« D’ordinaire, vous livrez le matin. Dans l’après-midi, un coursier vient
chercher vos fleurs et les emporte. Voilà ! Elle ne les garde pas, elle les
offre à quelqu’un d’autre », me dit le concierge en souriant dans sa belle
moustache noire. Je ne comprenais pas. Pourquoi ne faisait-elle pas livrer
les bouquets directement au destinataire ? « Mais parce qu’elle ajoute à
chaque fois un billet ou un petit cadeau », m’expliqua-t-il. Je savais que
je ne devais pas lui demander cela, mais ma curiosité était attisée. Cette
femme m’intriguait. Derrière les bouquets, elle cachait un pan essentiel de
sa vie. J’aurais parié ma boutique que cette vieille dame était en train de
solder sa jeunesse, d’une façon ou d’une autre. D’ordinaire, je ne me mêle
guère de la vie des autres. C’est même un principe. Il faut savoir trouver
le juste milieu dans la façon de s’intéresser aux autres. Il faut connaître
certains prénoms, en ignorer d’autres. Se souvenir de quelques détails
essentiels, oublier les généralités. Mais dans le cas d’Irène Deschamps,
quelque chose d’indéfinissable me bouleversait. Cependant, je ne pouvais pas
décemment questionner plus en avant le concierge. C’eût été malpoli et j’eus
sans doute éveillé des soupçons à force de poser trop de questions. Je
retournai donc à la boutique en tentant d’oublier la vie d’Irène Deschamps.
Le hasard vint au secours de ma curiosité. Le coursier de madame Deschamps
passa dans l’après-midi à la boutique. L’emballage du bouquet avait été
endommagé et il me demandait de remplacer la feuille de papier de soie qui
entourait les fleurs. J’offris au coursier une rose emballée pour sa petite
amie et je lui demandai où il devait livrer mes belles fleurs. « J’aime bien
savoir chez qui elles atterrissent ! Vous me comprenez ? » Il me comprenait
parfaitement bien et m’a donné l’adresse sans se faire prier.
Je me rendis chez Paul Fletcher le lendemain. Il habitait dans le sixième
arrondissement, non loin du boulevard Raspail. Immeuble bourgeois, digicode,
caméra et cour intérieure. Je passai une fois devant l’immeuble, puis une
deuxième, hésitant à sonner. Qu’est-ce que je venais faire là au fond ? Que
pouvais-je lui dire ? « Bonjour monsieur Fletcher, je suis le fleuriste qui
réalise les bouquets que vous envoie madame Irène Deschamps ! » C’était
totalement stupide. Je me sentis d’un coup complètement idiot. J’allais
tourner les talons quand je vis émerger derrière une grosse benne verte et
jaune, une petite femme énergique et bruyante. La concierge sortait les
poubelles de l’immeuble. Elle n’arrivait pas à franchir la barre de seuil
avec la poubelle, jurant et pestant contre la terre entière. Je lui proposai
alors de l’aide. La benne était vraiment très lourde. Au moment où les deux
roulettes de devant eurent passé la barre de seuil, je tirai un grand coup.
Trop fort manifestement, puisque la benne bascula sur le côté et son contenu
se renversa sur le trottoir. La petite concierge poussa un cri de surprise
et me lança un juron d’origine portugaise d’après la sonorité chuintante. Je
lui fis mes excuses tout en l’aidant à redresser l’énorme cube de plastique.
Alors que je commençais à y remettre les sacs et les cartons, j’eus un choc.
Mes bouquets ! Deux de mes bouquets gisaient au fond de la benne ! Ecrasés,
mutilés, abimés ! Ils n’avaient pas été défaits de leur emballage. Paul
Fletcher n’avait même pas jeté un œil sur mes fleurs ! Il s’était contenté
de les jeter comme de vulgaires chiffons ! Ma colère m’empêcha de réfléchir.
J’ai demandé à la concierge de m’indiquer l’étage où habitait cet homme et
je montai directement par l’escalier.
Il m’ouvrit la porte avec un grand sourire. Un vieux monsieur distingué en
pull de cachemire. Je ne pris même pas la peine de me présenter.
- « Pourquoi massacrez-vous mes fleurs ? Qui vous autorise à jeter à la
poubelle de si ravissantes compositions ? Votre attitude est indigne ! »
Paul Fletcher me regarda comme un ami qui s’inquiète de votre santé mentale.
Avec aplomb et gentillesse, il me demanda si je me sentais bien et si
j’avais besoin d’aide. Auquel cas, il se proposait d’appeler pour moi le
médecin qui vivait un étage en dessous.
- « Je suis le fleuriste qui compose les bouquets que vous jetez à la
poubelle sans même les déballer ! Et je suis furieux de voir mon travail
finir au fond d’une benne à ordure. C’est tout ce que je tenais à vous dire.
Au revoir monsieur Fletcher. »
Les mains dans les poches, le vieil homme me regardait tristement. J’étais
déjà dans l’escalier quand il me rappela.
- « Monsieur le fleuriste ? Remontez, je vous prie. Je vous dois des excuses
et quelques explications ». Je fis demi-tour. « Entrez. Nous n’allons pas
discuter sur le pallier. Je vais vous montrer quelque chose. »
Il n’eut pas besoin d’en dire davantage. Le vestibule et le couloir qui
desservaient l’appartement étaient entièrement couverts de rayonnages de
bibliothèque. Et les centaines d’ouvrages soigneusement rangés ne traitaient
que d’une seule chose. La botanique. Un pan de mur était dédié aux ouvrages
d’un certain Paul Fletcher. J’étais devant le célèbre botaniste Paul
Fletcher ! Je ne m’étais même pas rendu compte, en lisant son nom en bas sur
la porte qu’il pouvait s’agir de lui ! Une référence, une sommité, un
érudit, un amoureux des fleurs ! Je possédais un grand nombre de ses
ouvrages ! Adolescent, je lui vouais un véritable culte et c’est en grande
partie en lisant ses livres que je me passionnai à mon tour pour les plantes
et les fleurs. Fletcher était pour moi le plus grand botaniste vivant.
J’avais toujours rêvé de le rencontrer, et voilà que je me retrouvai chez
lui en train de lui crier dessus ! Décontenancé, je ne parvins pas à
formuler la moindre pensée cohérente. Il lâcha un petit rire ironique.
- « Vous devez vous demander pourquoi un homme comme moi traite si mal les
fleurs ? Je vais vous répondre. Mais d’abord vous accepterez bien une tasse
de café ? Je connais votre boutique, savez-vous. Et je suis souvent passé
devant la vitrine en éprouvant un vrai plaisir à contempler votre travail.
Vous n’êtes pas un simple fleuriste, monsieur… Cyriaque Galondo. C’est bien
votre nom, je crois ? » J’acquiesçais du menton. « Oui, vous être un artisan
talentueux et un parfait connaisseurs des harmonies subtiles du seul langage
que parlent les fleurs, celui du parfum. »
Je l’écoutais sans oser l’interrompre, tandis qu’il m’invitait à prendre
place au salon.
- « Et je ne parle pas du talent que vous avez pour composer de magnifiques
arrangements floraux ».
- « A ce propos, dis-je, une partie de vos compliments sont à adresser à
madame Irène Deschamps. Certaines des compositions ayant été réalisées selon
ses instructions… »
Ma remarque le plongea dans un abîme de perplexité. Nous en fûmes tirés par
l’irruption de la bonne qui apportait le café et les petits gâteaux. Paul
Fletcher se leva et se dirigea vers un guéridon où trônait un grand sablier
enchâssé de bois.
- « Lorsque le sable qui est en haut sera descendu en bas, il vous faudra
partir. Mais en attendant je vais vous expliquer plusieurs choses… Vous avez
compris en entrant dans ce vestibule qui j’étais. Et vous savez fort bien
que je me passionne depuis toujours pour les plantes et les fleurs. J’ai
consacré ma vie à les étudier et surtout à les admirer. Vous savez donc que
je n’ai rien contre vos bouquets. Et lorsque je reçois un bouquet qui me
déplaît, je l’offre à madame Marquez, la concierge qui, ignorant tout de mes
intentions, y voit immanquablement une marque d’affection. J’ai jeté vous
bouquets parce que j’avais une bonne raison de le faire. Une raison qui a
trait à la personnalité de madame Irène Deschamps. »
- « Vous n’êtes pas obligé de m’en parler monsieur Fletcher,
l’interrompis-je. J’ai agi de façon absolument incohérente et totalement
impolie en venant ainsi chez vous pour vous faire la leçon. Je tiens à
m’excuser de mon attitude et je n’ai pas l’intention de vous déranger plus
longtemps. Si vous le permettez, je termine mon café et je vous laisse en
paix. »
- « N’en faites rien, jeune homme. J’ai si peu l’occasion de bavarder avec
quelqu’un qui partage ma passion que votre présence m’est agréable. Je n’ai
aucunement l’intention de justifier mon attitude mais vous semblez connaître
Irène Deschamps, et je voudrais si vous le permettez, vous expliquer la
nature de nos rapports. Ainsi vous comprendrez pourquoi vos fleurs ont fini
leur vie dans une benne ».
Ma gêne était telle que je me tortillais sur ma chaise. Paul Fletcher
entreprit de me mettre à l’aise.
- « Vous devez sans doute avoir une quarantaine d’année, et l’histoire que
me lie à madame Irène Deschamps remonte à 42 ans très exactement. Je l’avais
rencontrée chez des amis dans le neuvième arrondissement, au cours d’une
petite soirée donnée en son honneur. Elle était alors comédienne et jouait
une pièce très en vogue sur les boulevards. Je ne me souviens plus
exactement du théâtre mais de la pièce, je n’en ai rien oublié. C’était une
comédie de Marivaux, une de ces pièces où l’amant finit dans le placard et
le mari cocufié s’étrangle de colère. Un très bon spectacle pour le jeune
homme que j’étais à l’époque. Très vite, je suis tombé amoureux fou d’Irène.
Ce fut réciproque. Nous vécûmes ce qu’il est convenu d’appeler une passion.
Pas un instant nous ne nous quittions. J’allais à toutes ses répétitions,
elle ne manquait aucune de mes conférences. Au bout de quelques semaines,
j’habitais chez elle. Un an plus tard nous étions sur le point de nous
marier. Mais un soir, en rentrant de l’université, j’ai trouvé mes affaires
chez le concierge. Avec un mot griffonné sur une carte postale : « adieu ».
J’ai d’abord cru à une plaisanterie ! Mais très vite mon cœur s’est mis à
battre la chamade. Elle était introuvable. Je suis allé dans tous les lieux
que nous fréquentions habituellement. Cafés, boutiques, théâtres. Ce fut en
vain. Je voulais la revoir, ne serait-ce que pour obtenir une explication.
Mais elle refusait de me recevoir. Je suis allé dix fois, vingt fois, au
théâtre. Le régisseur dut me faire interdire l’entrée tant j’insistais pour
accéder à sa loge. Puis, j’ai baissé les bras. J’étais abattu. Irène
Deschamps, d’abord inaccessible, disparut ensuite de la circulation pendant
plus d’un an. Personne ne pouvait ou ne voulait me dire où elle était. Je
suis resté des mois et des mois incapable de la moindre activité. Mon
univers s’était effondré. Aujourd’hui encore, je ne peux pas dire que je
m’en suis totalement remis. Irène fut la seule femme que j’ai aimée de tout
mon être. Et en quarante ans, il ne s’est pas passé beaucoup de journées où
je n’ai pensé à elle. Je suivais sa carrière à distance, à travers les
revues et les journaux. Je lui ai même envoyé un mot pour la féliciter de
son mariage. Il m’en a coûté de longues nuits d’insomnies. Et puis, il y a
de cela un mois, j’ai reçu une longue lettre. Elle y racontait sa vie et de
façon étonnante retraçait les quarante années qui nous séparent comme si
elle les avait traversées avec moi. A lire cette lettre dans lesquelles elle
employait parfois le « nous » pour parler de ma vie, j’avais l’impression
qu’Irène suivait depuis tous ce temps chacun de mes pas. Elle connaissait
toutes mes publications, mes conférences. Mes colloques, mêmes les plus
lointains, ne lui étaient pas étrangers. Irène connaissait mieux que moi la
longue liste des universités avec lesquelles j’étais en relation. Il s’est
même trouvé des villes au Mexique et en Asie où elle a assisté à mes
colloques. Au début, je fus ému par cette lettre. Mais lorsque j’ai reçu le
premier de vos bouquets, je suis entré dans une colère terrible ! A quoi
jouait-elle ? Que voulait-elle ? Elle me montrait son amour et pourtant elle
refusait toujours de m’expliquer son attitude d’autrefois. Or une simple
explication eût suffit à balayer quarante années de souffrance et de
tristesse. Mais au lieu de cela, elle réécrivait le passé comme une vieille
folle amoureuse ! Pourquoi était-elle partie ? Voilà la seule question à
laquelle je souhaitais une réponse. Je lui aurais tout, mais absolument
tout, pardonné si cette réponse était venue. Mais Irène se contentait de
caresser les fleurs fanées d’un passé douloureux et lointain. C’est pourquoi
j’ai jeté vos bouquets. Parce qu’ils viennent d’une vieille femme trop
égoïste pour justifier ses actes. Parce qu’ils sont envoyés par la seule
femme que j’ai jamais aimée et que cette femme refuse obstinément de
m’expliquer sa cruelle attitude ! »
- « Bien sûr, je lui ai renvoyé ses mots avec une demande d’explication.
Mais elle n’y a guère prêté attention. Je crois que cette femme est devenue
trop vieille pour agir de façon humaine. Enfin, je ne vais pas vous ennuyer
davantage avec ces histoires poussiéreuses, » soupira-t-il.
Paul Fletcher voulût me resservir du café. Ses mains tremblaient et il en
mit la moitié sur la table. Le récit de son histoire l’avait bouleversé. Je
ne savais trop que dire. Le sablier était vide. Mieux valait prendre congé
en douceur et laisser le botaniste à ses souvenirs cruels.
Mais sur le chemin du retour je tournai et retournai cette histoire dans ma
tête. Paul Fletcher et Irène Deschamps. Quel secret se mourrait au cœur de
cette histoire d’amour ? Je m’étonnais du peu de curiosité du vieux
botaniste. A sa place j’aurais questionné Irène Deschamps, je me serais
rendu chez elle dans la minute, j’aurais secoué cette histoire
quadragénaire, exigé des aveux et obtenu une confession. Mais il manquait
manifestement à Paul Fletcher l’énergie et l’ambition. Je pourrais peut-être
obtenir cette explication à sa place et ainsi l’aider à enterrer
définitivement les fantômes du passé.
J’étais à quelques pâtés de maisons de ma boutique quand je décidai de faire
un saut chez Irène Deschamps. Elle ne tarda pas à ouvrir la porte dès lors
que j’eus prononcé le nom de Paul Fletcher. Irène habitait un bel
appartement bourgeois soigneusement entretenu. Au mur, une affiche de
théâtre témoignait de sa grandeur passée. Sur l’appui de fenêtre un pot de
cyclamens roses égayait les rideaux austères.
- « Avez-vous vu Paul Fletcher ? Le connaissez-vous ? Est-ce lui qui vous
envoie ? »
La vieille dame aux lèvres pincées et au regard perçant prit une pose de
comtesse défaillante lorsque je lui relatai ma visite chez le botaniste.
Lorsque j’en vins à leur histoire d’amour, la comtesse manqua de s’évanouir.
Je me demandai si elle feignait, ou si elle était réellement affectée par
mes paroles. La réponse vint quelques instants plus tard lorsqu’elle éclata
en sanglots. Voir une vieille personne s’effondrer en larme est un spectacle
poignant. Irène Deschamps ne feignait pas. Elle pleurait comme une jeune
fille amoureuse, comme une femme qui vit depuis des décennies dans la
tristesse et le remord, comme une personne qui ne supporte plus le fardeau
qu’elle porte depuis tant d’années. Je posai une main compatissante sur son
épaule. Si nous avions été intimes, je crois que je l’aurais prise dans mes
bras.
- « Madame Deschamps, ma curiosité peut vous sembler déplacée, mais pourquoi
n’expliquez-vous pas à Paul Fletcher les raisons de votre disparition il y a
quarante ans ? »
- « Parce que Paul ne me le pardonnerait pas !
- Quelle faute avez-vous donc commise ?
- Il ne s’agit pas d’une faute. Mais plutôt d’un crime !
- Etes-vous disposée à m’en parler ? »
Irène Deschamps se tordit les mains dans un geste de souffrance contenue
avant de reprendre son récit.
- « J’avais à peine trente ans ! J’étais jeune et je ne voulais pas
sacrifier ma carrière… Mais j’étais enceinte ! Que pouvais-je faire ? Quelle
que fût ma décision, elle impliquait un sacrifice immense. J’étais
tiraillée. Durant des jours et des jours j’ai pesé les arguments. Je ne
pouvais plus trouver le sommeil. Manger, me lever, travailler, monter sur
scène, tout me devenait insupportablement difficile. Je ne contrôlais plus
ma vie. Paul ne se doutait de rien ! Il était toujours aussi insouciant et
drôle. De mon côté, je vivais dans l’angoisse et dans une tension
permanente. J’ai donc préféré disparaître et l’abandonner. Une décision
atroce ! Paul frappait chaque soir à la porte du théâtre, m’envoyait des
dizaines de lettres. Il faisait le siège du théâtre et j’ai dû demander
qu’on lui interdise l’accès à ma loge. Mais je n’avais d’autre choix que de
fuir. Ma grossesse devenait difficile à cacher et j’ai quitté la France. Je
suis rentré quelques mois plus tard. J’avais accouché d’un garçon et je l’ai
confié, ou plutôt devrais-je dire abandonné, à l’Assistance publique. La
DDASS si vous préférez. Comment pourrais-je avouer cela à Paul Fletcher ! Le
sentiment de culpabilité m’écrase toujours autant quarante ans après ! Je ne
sais toujours pas comment lui dire… mais je ne veux pas quitter cette terre
sans avoir avoué ce secret. Voyez-vous, je suis une vieille femme malade,
j’ai un cancer et je n’en ai plus que pour quelques mois à vivre. J’aimerais
tant remettre tout cela en ordre avant de quitter cette terre. »
J’étais ému comme devant un tableau que l’on ne comprend pas. Je quittai
Irène Deschamps avec un sentiment mitigé. Etait-ce le seul hasard qui
m’avait conduit à sonner à la porte de Paul Fletcher ? Toute autre personne
moins obstinée, ou moins désœuvrée que moi, n’aurait jamais poussé si loin
l’indélicatesse qui consiste à pénétrer presque par effraction dans
l’intimité de deux personnes âgées. Mais le piège se refermait. Je ne passai
plus une heure sans penser à ces deux êtres. Irène Deschamps. Son nom
s’associa dans mon esprit à ce mot de Baudelaire : « la femme est naturelle,
donc abominable ». Avec Paul Fletcher résonnait une phrase de Nietzsche : «
quand la paix règne, l’homme belliqueux se fait la guerre à lui-même ». Mais
je ne voulais, ni ne pouvais juger ces deux personnes.
Quelques jours plus tard je découvris un paquet devant ma devanture. Le
sachet de plastique contenait deux exemplaires de « l’encyclopédie botanique
» rédigée en 1967 par Paul Fletcher. L’un des deux m’était destiné, l’autre
l’était à Irène Deschamps. Paul Fletcher me demandait « de bien vouloir lui
apporter cet ouvrage à tirage limité qu’elle ne possède sûrement pas ». Ce
vieux Paul ! Il était manifestement toujours incapable d’aller droit au but.
Comme un insecte, il suivait d’obscures pistes connues de lui seul, guidé
par un instinct tortueux et aveugle. Je me rendis donc chez Irène Deschamps
pour y déposer le paquet. Elle souriait toujours au moment où la porte
s’ouvrait. C’était chez elle, une façon agréable d’accueillir les visiteurs.
Elle me remercia de lui avoir apporté le livre de Paul Fletcher, ne semblant
nullement surprise par la démarche. « J’ai moi aussi un cadeau pour Paul
Fletcher. Pourriez-vous le lui remettre, si cela ne vous dérange pas ? »
J’acceptai avec un soupçon de réticence qu’elle sembla percevoir. Je ne
tenais pas tant que cela à devenir le messager personnel de ce drôle de
couple. Néanmoins, quelque chose qui relevait à la fois de la curiosité et
de l’empathie me poussait à poursuivre cette expérience. Irène Deschamps eut
un petit sourire mutin et me tendit un petit paquet.
- « Celui-ci est pour vous, afin de vous remercier de veiller sur nous ! »
Je ne me voyais nullement dans la peau de quelqu’un qui veille sur les
autres mais, après tout, pourquoi lui enlever ses illusions ? Si elle
prenait plaisir à croire que je lui venais en aide, pourquoi pas ? Je
n’oubliais pas que ses jours étaient comptés. J’ouvris le paquet et y
découvrit un bracelet. Plus exactement, une gourmette reliée par deux fines
chaînes délicatement ouvragées. « Je ne comprends pas, dis-je ». Mais avant
d’avoir pu demander davantage d’explications, elle me poussa vers la porte à
grand coup de « Allez, allez, jeune homme, j’ai beaucoup à faire ! Filez et
n’oubliez pas que vous avez toute ma sympathie ! »
Je me retrouvai sur le palier quelque peu interloqué. J’avais dans la main
cette gourmette. J’ouvris la paume pour l’examiner de plus près. Sur la face
interne de la lamelle d’argent était gravée une date. Le 14 mai 1968. Et un
lieu. Maternité Notre Dame du bon secours, Paris. Ma main se mit à trembler.
La date inscrite était celle de ma naissance. La gourmette était un bracelet
de naissance. Je restai là, planté sur la pallier durant de longues minutes.
Je réfléchissais. Que signifiait tout ceci ? Je n’osais croire à la seule
hypothèse logique de toute cette histoire. Des dizaines d’images me
revenaient en mémoire. Mon enfance à la DDASS. Les foyers d’accueil. La
famille Berthier, puis la famille Levaillant, puis les Deloche, et enfin les
vieux Dubreuille. J’avais été abandonné à la naissance. Et cela faisait une
bonne vingtaine d’année que je ne me posais plus de question sur ma mère, ni
sur le pourquoi de cet abandon. Je m’imaginais qu’elle était morte depuis
longtemps et qu’un père inconnu était, de toutes les façons, impossible à
retrouver. Et voilà qu’Irène Deschamps et Paul Fletcher arrivaient dans ma
vie. Je sonnai de nouveau à la porte d’Irène Deschamps. Mais personne ne
vint. Aucun bruit ne parvenait de l’appartement. Ma mère ne voulait pas
m’ouvrir la porte. « Paul Fletcher serait surpris d’apprendre qu’il est mon
père », me dis-je en quittant l’immeuble. Je n’éprouvais ni joie ni peine.
Juste une immense, une énorme surprise. Les fleurs ne sont pas éternelles.
© 2009 - Olivier Rogez -
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