Jean-Jacques Nuel
Peinard. Mieux vaut se tenir peinard, me disait souvent Laurent, éviter les vagues, passer entre les gouttes. Ce discours n’était guère original, ni enthousiasmant, mais il avait fini par me convaincre par la seule puissance de la répétition. Ni vu ni connu, insistait Laurent, pour vivre heureux vivons cachés (il adorait les proverbes et les vérités d’évidence). Alors, j’essayais d’appliquer ses préceptes. Peinard. Je me tenais peinard. En dehors de l’écriture, je m’exerçais à ne rien faire, sans y parvenir tous les jours. C’est tout un art, et cela ne dépend pas que de soi. On n’est pas seul sur terre, il y a aussi le reste de la terre. On voudrait devenir transparent, être le frère jumeau de l’homme invisible, mais des gens vous croisent, vous remarquent, vous accostent, vous demandent des choses, des services, vous embarquent dans leurs histoires. On n’est jamais tranquille. Et fatalement, un beau matin, une administration quelconque, fouillant la mémoire de ses ordinateurs, réveillant ses fonctionnaires assoupis, par un malheureux hasard vous tire au sort parmi des milliers d’assujettis et de contribuables, et vous voilà pris dans les rets d’une procédure complexe et interminable. Des papiers à renseigner, des cases à cocher, des formulaires à rendre, non merci, j’avais déjà ma page blanche à remplir. Ecrivain, on ne le soupçonne pas, c’est tout un travail, manuel et intellectuel, une fatigue du corps et de l’esprit.
Mais revenons à ce beau matin. Pour une fois, j’avais autre chose que de la publicité dans ma boîte : un avis de lettre recommandée que j’allai retirer à la Poste. La simple vue de l’en-tête diminua mon enthousiasme. L’administration fiscale s’intéressait à moi. Je me sentis soudain très important et proportionnellement inquiet , tandis que j’ouvrais en tremblant la correspondance.
Vivez-vous de l’air du temps ? Ou d’amour et d’eau fraîche ? m’était-il demandé en substance mais en d’autres termes. Et pourquoi ne déclarez-vous pas vos droits d’auteur ?
Etaient joints un formulaire à remplir, une liste de pièces justificatives à fournir. La cité administrative n’étant guère éloignée de mon domicile, je décidai d’aller voir l’inspecteur des impôts dont la compétence territoriale s’étendait à mon modeste logis. J’attendis longtemps, mon ticket d’appel à la main, dans l’immense hall occupé par des rangées de fauteuils rouges qui se détachaient sur le sol en plastique vert et jaune. Quand le numéro 173 s’afficha, je me dirigeai vers le bureau de l’inspecteur. A ma surprise ce fut une inspectrice. A vrai dire, je ne fus pas surpris de découvrir une personne du sexe opposé (le taux de féminisation des administrations doit être proche des 80 %), mais de me retrouver nez à nez avec une femme de rêve, comme on n’en voit que dans les magazines et sur les écrans. Une beauté exceptionnelle, un corps, un visage sublimes, un sosie de Michelle Pfeiffer. Et c’était bien le dernier endroit où je m’attendais à rencontrer cette merveille. Je me perdais tellement dans ses yeux que j’en oubliais le sens de la répartie, et presque l’usage de la parole.
- Bon, Bonjour, balbutiai-je.
- Asseyez-vous ! fit-elle abruptement et en regardant le mur vide à côté de mon corps recroquevillé.
Je posai sur son bureau la lettre des impôts ; l’inspectrice ne parut s’intéresser qu’au numéro de référence de mon dossier.
- Par rapport aux années précédentes, vos ressources déclarées sont anormalement faibles… dit-elle en consultant l’écran de son ordinateur.
Elle se tenait sur la réserve de son immense beauté, à des années-lumière de moi. Elle rayonnait et m’éclipsait. Tout en me posant des questions précises et techniques, elle m’ignorait, ne voyant en moi que le dernier des contribuables. Je tentai de capter son regard. En vain. Aucun espoir ne m’était permis. Ma vie n’allait pas s’éclairer de si tôt ; depuis ma naissance je vivais dans l’ombre ; pas de doute, je serais toujours à la verticale des étoiles, jamais à l’horizontale.
- La pension alimentaire que vous versez à votre ex-épouse pour votre enfant majeur apparaît excessive…
- Mais il s’agit d’une décision judiciaire, protestai-je timidement.
Je me disais deux choses en la mangeant des yeux : un, cette femme n’est pas pour toi (ce serait donner de la confiture à un cochon, comme disait ma grand-mère) ; deux, comment se fait-il que Miss Monde travaille dans la cité administrative et fasse un tel boulot de merde ? Elle aurait gagné cent fois plus comme mannequin, actrice, prostituée de luxe, ou comme égérie du ministre des finances.
- Qu’en penses-tu ? demandai-je le soir même à Laurent, attablés que nous étions à la brasserie du Parc, après lui avoir confié que j’avais rencontré Vénus en personne, ou pour le moins l’une des déesses anatomiques de l’amour. Comment une bombe sexuelle peut croupir à cette place ?
- Elle est peut-être bloquée par des scrupules ou des préjugés, hasarda-t-il. Ou elle est insatisfaite de son aspect. J’ai lu dans un magazine féminin que Michelle Pfeiffer elle-même a des complexes et n’aime pas son nez ni sa bouche.
- Tu lis des magazines féminins, maintenant ?
Mais n’anticipons pas sur la soirée. Pour l’heure, spectateur hagard et irradié, j’étais encore au bureau 472 de la direction des services fiscaux, dans la lumière de l’infini. La belle relança l’interrogatoire.
- Pour l’année quatre-vingt dix neuf, vous avez déclaré des salaires sur une période de six mois seulement.
- Oui, je me suis ensuite mis en disponibilité pour me consacrer à l’écriture.
- Et vos droits d’auteur ? continua la sublime experte en calcul de l’assiette.
Vu mon insuccès chronique, ces droits étaient si minables que j’omettais de les déclarer pour éviter la honte ; autant garder pour moi mon échec que de le rendre public. Pourquoi perdre la face, en plus ?
- Ils se réduisent à leur plus simple expression, articulai-je en implorant son regard qui m’ignorait.
- Si modestes, si minimes soient-ils, vous devez déclarer l’ensemble de vos revenus.
Elle parlait comme un livre de procédure fiscale. Mais ses mots étaient portés par une poitrine qui respirait, par deux seins qui se soulevaient, tendaient le tissu fin de son pull et se rapprochaient insensiblement de moi. Je pariai pour un 95 C.
- Nous avons quelques éléments au dossier permettant d’établir que vous avez négligé de déclarer certaines sommes au fisc. Votre ex-femme nous a adressé trois lettres de dénonciation.
Encore elle ! Je n’en attendais pas moins de cette tordue, que j’avais larguée bien trop tard. Elle s’acharnait à me nuire depuis tant d’années que j’y voyais une sorte de fidélité maladive : nos ennemis sont bien plus fiables et constants que nos amis.
- O.K. J’avoue tout, concédai-je. J’ai oublié de déclarer mille sept cent quinze francs.
- L’administration ne met pas en doute votre bonne foi. Nous allons procéder à l’examen de l’ensemble de votre situation fiscale et aux redressements qui s’imposent. Vous serez avisé en temps utile.
Et elle me signifia d’un geste de la main qu’elle en avait fini avec moi et que je devais céder la place. Je m’arrachai, la mort dans l’âme. La beauté me congédiait, et s’apprêtait à me ruiner. J’avais entrevu le paradis, quelques minutes dans une vie grise et sans relief, avant de me retrouver plongé dans l’enfer. Le moral à zéro, je fis part de mes craintes le soir même à Laurent.
- Je crois que c’est foutu, cette fois. Comment vais-je faire ? Je n’ai plus rien devant moi. Et plus personne ne veut m’avancer de l’argent.
- Après la pluie le beau temps. Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir, se borna-t-il à répondre (et sans relever mon allusion à mes soucis financiers). Certes, l’originalité n’avait jamais été son fort, mais là, il se surpassait dans le lieu commun, comme s’il concourrait pour la palme d’or du poncif.
- Plaie d’argent n’est pas mortelle, ajouta-t-il avant de prendre congé. Il y a des jours où j’ai envie de l’étrangler.
Trois semaines plus tard, je recevais la notification des impôts. Les sommes non déclarées étaient réintégrées sans abattement dans mes ressources imposables, des pénalités de retard appliquées, mais dans le même temps le fisc m’attribuait une demi-part supplémentaire que dans ma méconnaissance des règles fiscales j’avais négligé de signaler – ce qui tout compte fait diminuait notablement mon imposition. Au total, le Trésor allait me rembourser un trop perçu de trois mille sept cent francs.
Le dimanche suivant, je fêtai l’événement au restaurant avec Laurent.
- C’est décidé, lui dis-je, dès demain j’adresse une lettre d’amour à mon inspectrice ; elle s’appelle Sybille.
- Ne fais pas le con, tiens-toi peinard, déclara-t-il sobrement et avec une hauteur de vue qui n’a jamais excédé le niveau de la mer. Laurent et l’idéal, ça fait deux. Et avec moi, ça fait presque trois.
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2003
— Jean-Jacques Nuel
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