Fièvre froide      

Jean-Claude Touray

 

Il est midi moins cinq et le froid me traverse le corps. Verticalement. Pourquoi verticalement ? Pourquoi du cuir chevelu à la semelle de mes baskets ? Je l’ignore ! J’avais boutonné en grelottant ma veste de pyjama et j’étais sorti. Heureusement le vent s’était un peu calmé. Mais à chaque reprise, à chaque nouvelle rafale, c’était comme une lame glacée qui s’enfonçait dans ma chair.
Et pourtant, à en croire le thermomètre posé sur le rebord de la fenêtre, la température était tout à fait normale pour un mois de juillet. Le soleil maintenant proche du zénith, avait chauffé toute la matinée les murs de la maison et les dalles de la terrasse qui étaient brûlantes Elles rayonnaient toute la chaleur accumulée et enflammaient la plante de mes pieds nus. Mais mon corps restait glacé. J’avais un mal-être bizarre qui croissait comme tous les jours, jusqu’à l’arrivée de Mercedes avec la gélule d’Amphexyl à la fin de la matinée. J’avais, depuis le milieu de la nuit un accès progressif d’hypothermie avec chute de la température jusqu’à trente cinq degrés et engourdissement généralisé. Un accès de « fièvre froide », terme plus en accord avec la colère profonde qui m’animait quand je pensais au pillage organisé de nos réserves minières par l’US Gold and Copper.
Je suis seul dans une immense maison vide, sans gardiens ni barrières visibles. Au bout d’une piste en terre détrempée par les pluies d’orage. Au milieu d’une forêt tropicale, dont les arbres ont pour moi des silhouettes familières et des noms latins, car j’ai fait, avant d’entrer dans l’action politique, des études d’Agronomie à l’UPG l’Universidad Presidente Garcia. Impossible de m’échapper, où irais-je ? Je suis tout aussi prisonnier que je l’étais derrière les barreaux de ma cellule si ostensiblement bien gardée de Ciudad Chiquito au quartier des politiques. Seul dans une ancienne hacienda abandonnée où je grelotte douze heures sur vingt quatre quand le médicament a cessé son effet, en attendant la bienfaisante gélule qu’apportera Mercedes à midi avec les repas de la journée.
J’avais trouvé hier sur une étagère poussiéreuse un numéro défraichi de la revue MEDICA. A la rubrique Maladie, il était question de fièvres dans un long article que j’ai lu de A à Z. J’espérais trouver des précisions sur les formes atypiques, mais je n’ai rencontré que les banalités habituelles sur le sujet. Aucune information sur les caractéristiques, ni même sur l’existence d’une fièvre froide d’origine bactérienne ou virale.
Je commence à penser que je suis la victime d’une maladie nouvelle. Est-ce pour cela que l’on m’isole ? Mais où et comment l’ai-je contractée ?
J’attends en grelottant debout, tandis que le froid me transperce verticalement. J’attends l’arrivée de Mercedes au volant de son pick-up. J’ai lu dès notre première rencontre son nom sur son badge : Mercedes Gomez-Martin. Panthère noire en tenue de camouflage du régiment d’élite Presidente Garcia. Elle a l’étrange beauté d’une mante religieuse. Depuis six jours elle m’apporte à midi juste, avec le déjeuner et le sandwich du soir, la juste dose d’Amphexyl qui ramènera mes chairs à la température normale du corps humain, pendant la douzaine d’heures qui vont suivre.
Je ne me souviens que fort peu de ce qui s’est passé pendant mon transfert entre Ciudad Chiquito et cette grande maison où je suis isolé. Le sédatif que l’on m’avait fait avaler avant le départ, à l’infirmerie de la prison, m’avait anéanti. J’ai mémorisé seulement quelques images de mon arrivée : un médecin en blouse blanche avec un masque de gaze, une escouade de marines armés jusqu’aux dents, derrière l’ambulance dans un camion tous terrains.
Il m’a semblé que le sergent qui les commandait parlait l’espagnol avec un fort accent yankee. Je suis sûr que c’est important, mais je n’arrive plus à penser.

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