David Martin
La dernière feuille est tombée ce matin. Je l'ai vue, par la fenêtre de ma chambre, descendre en tourbillons et se poser aux pieds de l'arbre. Le géant est mort, au moins pour quelques mois, mais ses bras nus exagèrent encore sa carrure. La feuille, elle, ne lui survivra pas. Mais lui, il restera. Et je le verrai, tous les jours, m'imposer sa silhouette froide et insondable, incompréhensible, me regarder au fond des yeux, m'étouffer de sa gloire insolente. Et pourtant, tous les jours, je crois qu'il me fera sourire.
Aujourd'hui, c'est dimanche. Les cloches de l'abbaye ont retenti ce matin, comme un souffle de vent égaré dans le brouillard. Elles m'ont réveillé, puis ont bercé mes premiers instants de conscience, et se sont éteintes juste avant de m'insupporter.
En me levant, je l'ai vu. Mal, car il cherchait à se cacher derrière le rideau de brume qui le baignait, mais il m'a semblé encore plus grand, encore plus terrifiant. Je suis sorti et je me suis assis face à lui, adossé au muret. Nous nous sommes observés longuement, jusqu'à ce qu'il attire un oiseau perdu. Je me suis levé ; l'oiseau s'est envolé. On aurait dit qu'il ne voulait pas rester seul avec lui, avec ce... L'animal a eu peur. Moi aussi, au moment où j'ai réalisé cela. Après un dernier regard en guise de salut, je suis rentré manger.
La cuisine était sombre, et l'air y était oppressant. Je ne m'y suis pas attardé. J'avais rendez-vous.
Il était dix-huit heures passées lorsque je suis rentré. Il m'attendait, impassible. Nous ne nous sommes pas parlés, mais j'ai senti sa peine. C'était écrit dans son allure, et souligné par le balancement de ses branches. Le mouvement était son langage, et le vent son interprète. Il me dominait, et nous le savions tous les deux. Mais avec l'hiver, sa force était moins vive. J'avais peut-être une chance de gagner, enfin, cette terrible partie qui nous opposait.
Avant de dormir, j'ai chanté. Ou plutôt chantonné cet air gai qu'elle aimait, elle, à chanter les jours de soleil. Mais là, il pleut. La mélodie semble faussée, comme porteuse d'une mélancolie que je voudrais plus discrète. Heureusement je retournerai la voir demain. C'est un peu loin, mais qu'y a-t-il qui ne soit loin d'ici ? Tout me sépare du monde ; et c'est bien mieux ainsi.
Il pleut toujours.
Ce matin, je suis allé pêcher. Je me suis levé avant le soleil, et même lui, dehors, ne m'a pas vu partir. J'ai nettoyé tout cet attirail que le poids des ans avait investi, puis j'ai cherché mon panier au grenier (il faudra que je répare la trappe de l'escalier). Je n'ai rien attrapé. Je n'ai pas été jusqu'à la rivière.
En rentrant, j'ai croisé le facteur, sur son vélo des Postes. Il n'avait rien pour moi. Il m'a parlé du temps, et de son vieux grand-père qui est à l'hôpital. Nous allions à l'école ensemble, bien avant tout cela. Son perpétuel regard d'enfant naïf m'ennuyait déjà à l'époque, et il le garda toute sa vie. Aussi décidai-je de ne pas le plaindre.
Mon repas fut frugal. Je devais aller la voir, alors je me suis dépêché.
Elle ne m'a rien dit pour mon retard. Elle ne me dit jamais rien. J'ai vu son sourire couler devant mes yeux, puis s'évanouir en douceur. Je ne suis pas resté longtemps, je la sentais absente.
Il était toujours là, quand je suis rentré. Heureusement.
On ne s'est rien dit, ce soir. Ca n'était pas la peine, il me comprend. Sans doute mieux que je ne me comprends moi-même, d'ailleurs.
Un chat s'est approché ; je ne l'avais jamais vu. Quand il l'a regardé, il a bondi et s'est enfui, le poil hérissé. Il lui a fait peur. Il fait peur à tout le monde.
Cette nuit, il a neigé. Quand je me suis levé, je l'ai vu trembloter sous le poids de son manteau blanc. Il rayonnait. On aurait dit un saint.
La neige a fondu dans la journée. Le soleil a donné sur la cour tout l'après-midi, et l'a mise à l'épreuve. Il a gagné.
Je ne suis pas allé la voir, alors j'ai pris le temps de réparer la trappe. J'ai changé les charnières ruinées par l'oisiveté, et je l'ai repeinte. Elle me l'avait souvent demandé, mais là, je l'avais fait. Sans elle. Sans qu'elle me le demande. Il faudra que je le lui dise, demain. Elle sera contente. Elle me fera peut-être un sourire. Il y a si longtemps qu'elle ne m'a plus souri. Elle souriait toujours, avant. Et sa beauté me semblait alors plus proche, moins dangereuse. C'est à croire que tout est parti dans l'arbre, puisque c'est lui qui me sourit, maintenant.
Je me suis couché tôt. J'ai pensé à elle, à ce que je lui dirai demain. Il ne faudra pas que j'oublie de lui parler de la trappe du grenier.
J'ai pensé à lui, aussi. Lui, dehors, qui voit ce que je vois, qui sait ce que je pense. Qui sait ce que j'ignore. Je ne sais pas ce qu'il pense, moi. Peut-être qu'il se demande pourquoi il a dû jouer un rôle dans cette mauvaise tragédie.
J'ai bien dormi. J'ai mis mon gilet bleu pour aller la voir, ce matin. il fait froid, sur les rives. Je lui ai raconté, pour la trappe. Je l'ai entendue me dire qu'elle était contente que je l'aie enfin repeinte. Quand nous vivions encore ensemble, elle aimait monter au grenier pour regarder les montagnes à travers la petite fenêtre du fond. Elle avait même installé un joli fauteuil en toile fleurie pour venir y lire. Elle n'a pas daigné m'éblouir de ses yeux clairs lorsque je me suis pris à rire de ces souvenirs. Il y a si longtemps que je n'ai plus aperçu cet éclair de douceur qui embrasait ses paupières, avant.
J'y suis retourné, l'après-midi. Sans but, cette fois, je lui ai pris la main. Elle était si froide que j'en ai frissonné. Je l'ai embrassée sur la joue, et je suis rentré, quelques gouttes perlant sur mon visage.
Il m'avait attendu, c'était évident, alors je lui ai tout raconté. Il ne m'a pas répondu, lui non plus, mais je n'ai plus besoin qu'on me réponde. Je ne peux plus rien entendre ; même ma respiration me semble un vacarme démoniaque, insoutenable.
J'ai regardé la branche qui s'étend vers le verger, et j'y ai retrouvé cette marque douloureuse. La marque. Un sillon circulaire, tout autour de l'écorce, tout autour de mon coeur, aussi. J'ai l'impression d'être mort quand elle est née, il y a des siècles ; et pourtant le soleil du printemps ne l'a encore jamais réchauffée. J'ai pensé à couper la branche. Cela nous aurait aidé, moi, lui, et même elle. Mais ça n'aurait été qu'éphémère ; il aurait fallu oublier qu'elle avait existé. Alors je l'ai laissée.
Je me suis couché une larme au coin de l'oeil. Une larme qui a coulé trop vite, comme un mauvais souvenir, pour que je l'essuie. Je l'ai laissée sécher et me suis endormi.
La nuit s'est passée. Ni bien, ni mal, je suppose.
J'ai fait du café. Le brouillard prenait ce teint malsain que lui donnent les premiers rayons du matin. Le temps que le café passe, et après avoir cherché en vain, dans les tiroirs oubliés du buffet de la cuisine, ou sur ces vieilles armoires poussiéreuses, un signe d'une vie passée, je suis sorti. Il me semblait plus proche du perron qu'il ne l'avait jamais été. Je me suis demandé jusqu'où il irait.
Je me suis versé un bol, puis un deuxième. J'ai ajouté du lait dans le premier, et du calva dans le deuxième. Pour me réchauffer. Non, pour me donner du courage. J'ai pris tellement de cuites en prétextant me réchauffer au vin chaud. Je savais que la journée serait triste. Et demain encore plus.
Après manger, je suis parti me promener. J'avais décidé de ne pas lui rendre visite. J'étais libre, pour une journée, et je ne voulais pas le voir non plus. Alors j'ai fui, dans les montagnes, près des mines. Il y avait longtemps que je n'y étais plus allé, l'été dernier, je crois. Elles n'ont pas changé, elles.
Je me suis assis au pied d'un châtaigner, je crois. On voit la maison, de là-haut. La cour, bien sûr. Et lui, qui trône au milieu, perdu. Tous les arbres alentour semblaient tournés vers lui, prosternés, comme de faibles serfs devant leur roi. On voit aussi la rivière, au fond de la vallée. Elle serpente, mais son trajet est cohérent. Elle semble choisir où elle coule, sans savoir où elle est. Peut-être le sait-elle, en fait. Comment tant d'harmonie pourrait-elle être inconsciente ?
En redescendant, j'ai croisé un couple. Ils m'ont semblé beaux, mais une ombre de méfiance habitait leurs regards. La peur. Je l'ai reconnue. La peur d'être un jour séparés. Celle que j'ai ressentie, moi aussi, un jour. Et que je ressens encore, à chaque fois que je la vois.
Il est différent, vu d'en bas. Aussi impressionnant, plus, même. Plus lourd, plus présent. Je me suis tourné vers les montagnes. Ils le regardaient encore.
Je me suis assis au grenier, dans le fauteuil fleuri. Comme la lune était couverte par les nuages opaques de Décembre, je me suis couché.
Vendredi, le 3. Cela fait sept mois aujourd'hui qu'elle m'a quittée. Une poignée de jours à peine avant la fin de la guerre.
Ils sont venus à quatre. Leurs uniformes boueux trahissaient bien l'ambiance des combats. Le mépris, la rage aveugle qui tue avant même les armes. Ils ont frappé à la porte. Je n'étais pas là, et elle non plus n'a pas ouvert ; elle était au grenier, elle n'aura pas entendu les coups. Ils sont entrés quand même. Ils ont fouillé la maison, jusqu'au grenier. Ils l'ont trouvée, seule, sans défense, et belle, si belle. Son allure trop gracieuse les rendit presque fous. Le désespoir, sans doute, avait vidé leurs coeurs de tout amour, de toute humanité. Ils devaient le faire.
Ils l'entraînèrent en bas, insensibles à ses cris. Ils sortirent et se placèrent face à lui. Ils devaient choisir une branche. Ce serait celle qui va vers le verger. L'un d'entre eux s'absenta. Il revint bientôt, une corde dans la main gauche. Elle comprit, et lui aussi, ce qui allait nous arriver.
Il était beau, en ce milieu de printemps. Il regorgeait d'insectes et débordait d'oiseaux. Ses épaules soutenaient un tel poids de feuillage qu'elles devaient être de pierre. Il vivait plus encore qu'il ne le demandait. On monta sur sa branche, et on y fit un noeud si serré qu'il en crut étouffer.
Lorsque je suis rentré, ils étaient tous partis. Sauf lui. Sauf elle, surtout. Je l'ai vue, si pâle. J'ai hurlé, si fort que tous les oiseaux l'ont quitté.
La regardant toujours, j'ai tranché le noeud, comme Alexandre. Sauf que je n'y ai rien gagné, mais perdu. Et lui ne pleurait sans doute pas.
C'étaient des larmes trop amères, qui me brûlaient les pupilles. Elle était allongée devant moi, les cheveux en bataille. Je suis tombé en arrière, ma tête a heurté son tronc, et il s'est évanoui, feuille à feuille.
La nuit était tombée. Son visage bleui par le ciel et le froid criait mon nom, en silence. "Où étais-tu ?" Elle me demandait de l'aider, de l'aimer encore. Sans fin. Je décidai de la garder près de moi, de ne pas la cacher à mes yeux. J'avais besoin d'elle. J'aurai toujours besoin d'elle, de la toucher. Elle voulait rester près de moi ; je le voulais encore plus qu'elle.
Je l'ai prise sur mon dos et j'ai traversé la campagne humide. Je soufflais plus fort que jamais, ma volonté décuplée par l'effort m'aurait porté au bout du monde. Mon coeur battait au rythme de mes pas.
En arrivant à la rivière, je me suis agenouillé dans l'herbe. Je l'ai déposée là, dans l'onde glacée qui descend des hauteurs. Ses cheveux dansaient sur le lit caillouteux. Elle vivait encore. Je la voyais.
Je la vois toujours. Elle est là, sous mes yeux, aussi pure que l'eau froide. Fanée, bien sûr. Mais elle m'appelle encore. Plus fort. Toujours plus fort. Je prends sa main. Elle est douce, si douce...
La nouvelle s'ébruita vite, au village. Il était mort, le vieux. Il y avait longtemps qu'il ne s'intéressait plus à personne, mais tout le monde pensait à lui. La guerre avait presque épargné la région, pourtant. A croire que certaines personnes ont une dette que rien ne peut effacer.
On descendit à la rivière, tous. Il était là, près d'elle. Immobile. Elle n'était plus très belle à voir, mais ils étaient magnifiques, tous les deux. Ils se tenaient la main. Il était fou, sans doute, mais...
Je ramassai le carnet ouvert dans l'herbe. Chaque mot figé sur le papier racontait une histoire. Richard s'est approché de moi. "Antoine, fais voir !" Tout le monde l'a lu, ce carnet. Tout le monde devait le lire. Tout le monde a pleuré.
En rentrant, nous avons longé sa maison. Tout semblait mort. Je me suis arrêté un moment, le carnet dans la main. J'ai regardé cet arbre, seul au milieu de plus rien. En ce début d'hiver, une feuille se trouvait là, seule, sur une branche. Celle du verger.
© 2001 — David Martin – Tous droits réservés.