Feue ma grand-mère 

Alain Brun

 



Ça a commencé il y a dix minutes, ça fait plusieurs fois que je loupe l'événement, celui dont tous les médias se repaissent depuis une quinzaine de jours. Le moment crucial, cette petite goutte d'eau qui fait déborder le vase, me file encore entre les doigts. Au journal, on commence à me regarder de travers et le rédacteur en chef m'a dans le collimateur :
– Déjà deux semaines que les émeutes ont commencé, et rien ! Pas une seule photo digne de ce nom, pas une voiture en feu ni même un pompier blessé. Tu peux m'expliquer ?
– La faute à pas de chance ! Quand je me rends à la Cité Bellevue, c'est aux Bleuets que ça pète, et quand je suis aux Bleuets, Beau-Soleil s'embrase. Pourtant j'ai des indics un peu partout, j'en ai chez les flics, chez les dealers, les assureurs, et même aux RG, mais rien à faire, j'arrive toujours au moment des lacrymos et des fumigènes. Impossible de prendre la moindre photo, on n'y voit pas à deux mètres !
Étrange tout de même. Tous mes informateurs se plantent, des types dont je suis sûr à cent pour cent et qui, pendant des années, m'ont refilé quantité de bons tuyaux. On jurerait que les casseurs connaissent mes intentions et changent les leurs au dernier moment. Pourtant, exceptée ma grand-mère, personne ne sait où je me rends chaque soir.
Et cette nuit-là, rebelote. Quand j'arrive sur les lieux, les premières voitures à succomber aux cocktails Molotov sont entièrement carbonisées et un épais brouillard chimique enveloppe la Cité Bas-les-pattes.
Au moment précis où les assaillants ont donné le la, j'arpentais les Bleuets. Tout était calme. J'ai simplement croisé un petit groupe de vieilles dames qui sortaient leurs chiens. J'aurais pu photographier les clébards, mais ils étaient muselés et tenus en laisse. Sans intérêt, dixit le rédacteur en chef.
Un SMS émanant des services de police m'a prévenu qu'il y avait du grabuge à Bas-les-pattes. J'ai rappliqué dare-dare mais il était déjà trop tard. Visibilité nulle, pas de photo sensationnelle ce soir encore.
Comme la veille et les soirs précédents, j'attends patiemment la dispersion du nuage avec mon appareil numérique en bandoulière. Je sais très bien que tout ce joli monde disparaîtra à mesure que le vent changera l'air, mais je reste, au cas où.
Pourtant, des deux côtés, ça balance. Jets de pierre contre gaz lacrymogènes. On entend, mais on ne voit rien. Parfois un cri, une explosion, une charge, mais l'essentiel reste invisible.
Un de mes concurrents s'approche de moi, il a les yeux rougis, le nez qui coule et le front noir de suie, mais il me sourit :
– Je les ai pris en flagrant délit. Trois lascars avec la panoplie complète, survêtement et casquette Adibook, basket New Indic. Nos lecteurs seront gâtés ! Et toi ?
– Pareil ! Mais nous, on ne publiera pas les photos. Trop racoleur. On privilégie l'analyse.
– Ah bon ! Et depuis quand ?
– Notre prise de conscience est très récente.
– C'est pour cette raison qu'on ne te voit jamais au début ! Pourtant je me souviens que tu alignais les scoops comme les autres alignent des clichés sans valeur.
– Normal, j'ai grandi ici. J'ai des amis un peu partout. Mais comme je te l'ai dit, notre ligne éditoriale a changé.
Son rire me vexe à peine. Comment s'y prend-il pour être toujours au bon endroit chaque soir ? La chance n'a rien à voir là-dedans. Pas très catholique tout ça !
J'en viens à suspecter mes concurrents d'être à l'origine des émeutes, quand je sens vibrer mon téléphone portable. Le rédacteur en chef !
– Oui, que je fais.
– Alors tu as une photo ?
– Rien ! Entre les feux de poubelles et les gaz, tout est flou !
– Débrouille-toi comme tu veux, mais apporte-nous de la violence au format jpeg. Sans images, comment veux-tu que j'enflamme mon éditorial.
– Bien patron.
Je ne vais quand même pas mettre le feu à une cage d'escalier ou balancer un pavé du haut d'un immeuble juste pour un cliché, j'ai une certaine déontologie. Non, cette fois, je vais me faire virer ou pire expédier en province à Triffouillis-les-oies dans la banlieue de Pochette sur Prise.
Les CRS remettent la dose. L'air devient irrespirable et les yeux me font un mal de chien. A quoi bon s'entêter ? Déjà deux semaines que je reste jusqu'au bout pour des prunes. Non, ce soir, je rentre plus tôt. Tant pis pour le scoop, au diable les instantanés de violence, je vais me coucher.
Mon appartement est situé à une dizaine de minutes en moto de Bas-les-pattes. C'est un lotissement bien tranquille où les gamins jouent au gendarme et au voleur pour de faux. Un quartier où papis et mamies sortent sans qu'on ait la trouille. Ici, pas de batailles rangées, tout le monde roupille. Demain, y'a école.
Je m'installe tranquillement, une bière à la main, devant la télé. Le journal de la nuit est entièrement consacré aux événements. La présentatrice fait le décompte des voitures brûlées. Le chiffre est encore en hausse. Mais comment je me débrouille pour rater le moment précis où un individu balance son cocktail Molotov dans une bagnole ?
Les images proposées sont floues. Les cameramen ne font pas mieux que moi ! ça me rassure. Pire, ni les CRS ni les casseurs ne se laissent interroger. Tout le monde est à cran. Les uns ont peur des bavures, les autres ont besoin d'un martyr.
Finalement, le journal se termine sur les retraités. Solitude, pouvoir d'achat en baisse, nos anciens sont mis au ban de la société pour cause de jeunisme. Je pense à ma grand-mère et j'ai envie de l'appeler. Mais à cette heure-ci, elle dort. Je décide d'en faire autant.
La sonnerie du téléphone me réveille en sursaut le lendemain matin très tôt. Sans doute le rédacteur en chef. Tant pis, je décroche.
– Oui, que je refais.
– C'est mamie.
– Mamie ? Tu n'as pas l'habitude d'appeler d'aussi bonne heure, que se passe-t-il ? Tu es malade ?
– Ne t'en fais pas mon garçon, je vais aussi bien que possible. J'ai simplement un peu froid depuis qu'on m'a coupé le gaz.
– Tu aurais dû me prévenir, j'aurais payé tes factures.
– Tu es gentil mon petit, mais ne t'en fais pas, j'ai encore l'électricité. Et toi comment tu vas? As-tu enfin ton scoop ?
– Pas encore ! D'ailleurs, à ce propos, j'attends un coup de fil du patron. Comme j'arrive toujours après la bataille, il est fort possible que je me fasse virer.
– Mon pauvre petit. Dans la précarité si jeune ! Ne perds pas espoir, mamie pense à toi. Elle fera tout pour t'aider.
Brave dame. Toujours prête à me rendre service. Il ne se passe pas un seul jour sans qu'elle me téléphone. Et malgré son âge, jamais elle ne se plaint. Pourtant depuis que mon grand-père est décédé faute de soins, elle vit seule en HLM. Sa pension fond comme neige au soleil et les factures s'accumulent. Personne ne s'intéresse à elle, surtout pas ses voisins qui ne lui rendent jamais visite, même en période de canicule.
Ses voisins ! Une famille de cinq, tous fichés. Du plus petit, 12 ans, jusqu'à la mère, tout le monde trafique. Pas une semaine sans que l'un d'eux passe au moins une nuit au poste. D'ailleurs, l'appartement est prévu pour quatre personnes ! Ma grand-mère connaît par chœur leurs activités et réciproquement. Les cloisons sont tellement fines dans ces cages à lapins que mamie sait exactement le genre de musique que le cadet de la famille écoute sur son lecteur mp3. Elle sait aussi que la voisine participe régulièrement aux émeutes et encourage ses trois fistons à casser du flic. Et comble de la promiscuité, il arrive parfois que le père tambourine à la cloison mitoyenne :
– Oh la vieille ! C'est l'heure d'appeler ton petit-fils.
Comme ma grand-mère branche toujours le haut-parleur quand elle téléphone, je suis persuadé que la famille Adams en sait long sur moi et mes activités.
Après un petit déjeuner express, je descends acheter le journal. Toujours pas de photo en une. Je culpabilise mais je m'efforce de lire l'éditorial. Le patron s'en prend aux médias, responsables à ses yeux de la surenchère. Il prévoit une radicalisation du mouvement si la presse ne censure pas les images les plus dures. Si nos lecteurs savaient !
Oserait-il encore la fustiger cette presse si je parvenais à décrocher le scoop tant attendu ? Comment s'y prendrait-il pour retourner la situation en sa faveur ?
Rien que pour voir sa volte-face, ma décision est prise, ce soir encore je serai sur le terrain. Tel un paparazzi filant le train aux Grimaldi, je n'aurai de cesse que de traquer le banlieusard. Et quand j'aurai ma photo, je démissionnerai, fier et droit. Ce boulot n'est plus fait pour moi.
Le soir venu, juste avant de partir, je passe un dernier coup de fil à ma grand-mère.
– J'y retourne mamie. Ce soir, direction Bellevue, à deux pas de chez toi.
– C'est un excellent choix, j'en suis certaine. Demain matin, ton rédacteur en chef te mangera dans la main.
Arrivé sur les lieux, je prends position dans un petit bosquet encore épargné par les différents incendies. Le secteur est calme, même si plusieurs voitures portent encore les stigmates des précédentes émeutes.
Soudain, surgissant de nulle part, un groupe d'une dizaine d'individus cagoulés s'approche d'un véhicule encore intact. Il s'agit d'une 206 neuve avec un A sur le pare-brise arrière. Fébrilement, j'allume mon appareil numérique et je mets le zoom à fond. Si un cocktail Molotov prend son envol, je ne raterai ni le décollage, ni l'atterrissage.
Oui mais voilà, dix minutes plus tard, la 206 est encore intacte même si le groupe s'est épaissi. Il va se passer quelque chose, c'est sûr, mais quand ? Et quoi ? Quand les casseurs s'organisent, on peut envisager le pire.
Soudain, un individu s'approche du groupe avec une bouteille probablement remplie d'essence. Je prends un cliché. Un briquet s'allume puis le bout de torchon relié au liquide s'enflamme.
Cette fois, c'est la bonne ! Je mitraille. Trois images par seconde. L'individu masqué se positionne face au groupe. La 206 va y passer.
Au loin, on entend la première sirène. Les CRS débarquent à fond de train. C'est à ce moment précis que le propriétaire du cocktail Molotov s'éclate volontairement la bouteille sur la tête.
– C'est pas vrai, que je crie tout en prenant cliché sur cliché. Ce type est fou, il s'immole.
Les CRS se précipitent sur le corps en feu. A l'aide d'un blouson ils étouffent les flammes, mais je suis persuadé qu'il est trop tard.
Tout en gardant mon appareil prêt à déclancher, je m'approche. Une dernière photo du corps fumant et je rentre, écoeuré.
Je télécharge le tout au journal avant d'avaler un somnifère.
Le lendemain matin, je téléphone à ma grand-mère. Douze sonneries, pas de réponse. Étrange. Elle ne fait jamais ses courses avant 11H.
Je descends acheter le journal. Ma photo apparaît à la une juste sous le gros titre : AU COMBLE DE L'HORREUR ET DU DÉSESPOIR
J'ai hâte de lire l'article. Comment va-t-il retourner sa veste ? Comment expliquer la présence de ce corps en flamme exposé à la une ?
A mon grand étonnement, aucun nom n'est cité. Pour éviter de susciter des vocations de martyrs, la rédaction du journal a préféré taire l'info. J'apprécie.
Je replie le journal et décroche à nouveau le téléphone. Ma grand-mère ne répond toujours pas. Mon inquiétude grandit et j'ai l'imagination qui carbure à plein régime. Et si le corps en feu était celui d'une femme ?
J'allume mon ordinateur portable et je reprends les photos de la veille. Je zoome autant que possible à la recherche du moindre détail. Même en très gros plan, j'ai beaucoup de mal à identifier un vêtement ou une paire de chaussures. Ce dont je suis certain, c'est l'âge de la victime. Le dos voûté, les hanches un peu larges, il ne s'agit pas d'un ado en mal de reconnaissance.
Je rappelle, toujours rien ! Cette fois, c'est sûr, ma grand mère s'est sacrifiée pour moi.
On sonne à la porte. Sans doute un flic venu m'annoncer la mauvaise nouvelle. Mes jambes me portent tant bien que mal jusqu'à l'entrée. J'ouvre.
– Mamie ?
– On vient de me couper le téléphone et je n'ai pas pu t'appeler pour te féliciter ! Alors, ça y est, tu l'as ton scoop ? T'as vu comment elle a flambé la voisine !


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