Antoine Kevisa
« Dans l’haleine des roses
tu respires la mort » (Alexander Pope)
- Monsieur Magnier, je
vous rappelle que c’est la saint Michel aujourd'hui !
C’était en effet le
jour de la fête du saint patron des parachutistes, mais surtout celle de ma
femme. Seule Mademoiselle Certa, qui travaille à mes côtés depuis dix ans,
pouvait se permettre de me recommander de ne pas oublier cette fête. N’importe
quel autre employé de ma société se serait fait souhaiter la sienne et octroyer,
sur-le-champ, plus de temps libre qu’il ne l’aurait souhaité.
Il m’est souvent
arrivé d’oublier et même, parfois, de l’ignorer délibérément dans le passé. Ce
fut, à chaque fois, payé d’un prix exorbitant que seule une femme venimeuse et
acariâtre comme Michèle savait exiger… et obtenir !
Mais aujourd’hui,
aucun risque de manquer cet événement que je prépare depuis plus d’un mois.
- Oui, je sais
Mademoiselle Certa. Justement, je voulais solliciter votre aide. Je voudrais
réserver une table pour deux à La Tupina pour ce soir. Auriez-vous la
gentillesse de vous en occuper ? Moi, je sors un moment. Je vais acheter des
fleurs pour Michèle.
Depuis plusieurs
semaines, je m’applique à convaincre Mademoiselle Certa, par des remarques ou
des attitudes anodines, que mon mariage, naufragé depuis cinq ans au moins,
avait retrouvé un heureux second souffle. Je ne manquais pas de décommander des
dîners d’affaires, expliquant à Mademoiselle Certa en rougissant presque comme
un collégien amoureux, que j’avais promis à Michèle de l’accompagner au théâtre
ou à l’opéra. Ce que je faisais consciencieusement. Au début, Mademoiselle Certa
avait manifesté un total ébahissement, ce qui se traduisait chez elle par un
imperceptible haussement de sourcils. Elle s’était rapidement accoutumée à mes
attentions conjugales retrouvées, en collaboratrice efficace et discrète, sans
qu’il me fut possible de savoir avec certitude si elle était convaincue de la
réalité de ce changement.
Un fait récent,
survenu quatre mois plus tôt, rendait cependant plausible ma métamorphose :
Michèle avait été victime d'un accident cardiaque bénin qui lui avait valu une
courte hospitalisation. J'essayais donc d'accréditer l'idée que, me sentant
coupable d'avoir abîmé sa santé en la contrariant si souvent, je faisais tout
mon possible pour me racheter une conduite.
Michèle fut tout
d’abord surprise par ma métamorphose. Puis, elle finit par accueillir cette
situation nouvelle comme une promesse de résurrection de notre couple. Elle s’en
était visiblement ouverte à son entourage puisque ses amies, qu’il m’arrivait de
croiser lorsque je rentrais chez nous, me témoignaient de toutes récentes
marques de bienveillance, sinon de sympathie. Que ce fut de la courtoisie ou de
la crédulité, ces "amabilités" m’encourageaient dans mon entreprise, car la
seule personne qui jusqu'alors ne me faisait pas sentir son mépris sous mon
propre toit, était le professeur de gymnastique particulier de Michèle qui
l'accompagnait dans sa remise en forme après son infarctus.
J’avais également pris
soin, un mois plus tôt, de rompre avec Maryline, ma maîtresse du moment. Une
douzaine, parmi la centaine qui composait l’effectif féminin de mes employés,
l’avait précédée à ce statut. Toutes avaient retrouvé, sans préjudice ni
avantage aucun et surtout sans discours superflu, l’anonymat de leur fonction
professionnelle. J’avais pourtant expliqué solennellement à la malheureuse
Maryline que je désirais reconstruire mon couple et que notre rupture devait
être radicale. Elle avait donc été licenciée, dans le cadre d’une très opportune
restructuration d’entreprise, avec une très généreuse indemnité, et
immédiatement recrutée par un de mes amis auquel j’avais déballé, confus, les
raison de ce service que je quémandais en mari "dans l’embarras".
J’avais fait tout mon
possible pour accréditer l’image de l’époux fautif repentant et aimant. Ainsi
paré de ce bouclier presque vertueux, j’envisageais avec sérénité et confiance
l’imminence du combat que j’allais livrer, puisque j’avais décidé …d’assassiner
ma femme !
Michèle est la fille de Pierre Castanède, l’homme qui a fondé à Bordeaux la Société des Transports d’Aquitaine que je dirige aujourd’hui. J’ai intégré cette entreprise, il y a dix ans, grâce au frère de Michèle, Jean-Michel, mon condisciple à H.E.C. Ce dernier avait fait appel à moi pour le seconder, lorsqu’il avait pris la succession de son père décédé. Je pense que ce fut autant en souvenir de nos frasques communes d’étudiants, qu’en raison de mes qualités de gestionnaire qu’il savait supérieures aux siennes. Jean-Michel était un "enfant gâté", intelligent certes, mais élevant le dilettantisme au niveau d’un art de vivre. J’avais donc assumé les fonctions de dirigeant de la société, bien avant d’être officiellement investi. Pendant deux ans exactement, jusqu’à la mort de Jean-Michel, survenue lors d’un accident de la circulation sur la route de Soulac-sur-mer. Michèle, sortant tout juste d’un divorce pénible, m’avait demandé d’assurer la continuité de l’entreprise familiale.
La disparition de mon ami m’avait naturellement choqué, mais j’avais dans le même temps considéré, avec une lucidité à la limite du cynisme, les perspectives qui s’offraient à moi. Tâcheron et homme de l’ombre, j’allais devenir le numéro un de la société que j’avais considérablement développée depuis mon arrivée. Outre son activité initiale de transport de marchandises, la SOTRAQUI s’était diversifiée sous mon impulsion, en s’ouvrant au transport touristique. Des voyageurs sillonnaient l’Espagne et la France, avec des incursions au-delà des frontières allemande, suisse et belge. J’envisageais également, à brève échéance, des investissements dans des relais gastronomiques du Médoc.
Mais si un titre m’avait été octroyé, le vrai pouvoir demeurait dans les mains de Michèle Castanède, sans enfant et désormais seule propriétaire. Dès lors, célibataire moi-même, je consacrais tout mon temps libre à soutenir une femme affligée par les pertes, en à peine plus de deux ans, d’un père, d’un frère et d’un mari cardiologue qui, après cinq ans de mariage, lui avait préféré une jeune interne en médecine.
Je sus convaincre Michèle de la nécessité pour elle de s’impliquer dans l’entreprise, afin de se soustraire à sa morosité. Je requerrais sans cesse son approbation pour la mise en œuvre de décisions stratégiques, alors que rien ne m’y obligeait statutairement. En réalité, je sus lui donner l’illusion de participer à mes initiatives, alors qu’aucune disposition particulière ne l’y préparait. Nos rapports devinrent rapidement plus intimes que professionnels. Un an après le décès de Jean-Michel, j’épousais Michèle et emménageais au domaine familial des Castanède, à une quinzaine de kilomètres de Bordeaux, à proximité du fameux château de La Brède où naquit Montesquieu.
Je dois à la vérité de dire que, ni la cour assidue que je fis à Michèle, ni les trois premières années de notre mariage ne m’ont contraint à une hypocrisie excessive. Bien sûr, je n’avais jamais éprouvé une passion dévorante et mes sentiments se situaient certainement loin en deçà de ceux de Michèle à mon égard, mais Michèle était une femme intelligente, cultivée et séduisante qui me rappelait à tout instant ma réussite sociale. Sur le plan physique, cette épouse à la quarantaine resplendissante me comblait également. D’ailleurs, complètement immergé dans les tâches indispensables à l’expansion projetée de mon entreprise, je n’avais guère le temps et le goût de m’intéresser à d’autres femmes.
Lorsque j’avais pu prendre le temps de souffler et de me retourner sur le chemin parcouru, le bilan m’était apparu incontestable. Elevé dans un milieu de petits fonctionnaires, je vivais maintenant dans une somptueuse demeure plus que centenaire, occupée précédemment par Jean-Michel, et par son père avant lui. En guise de pied-à-terre à Bordeaux, je disposais d’une maison de style Louis XV dans le quartier Saint-Pierre, où Michèle avait habité avant son divorce. Les biens propres de Michèle, ajoutés aux valeurs immobilières et boursières dont elle avait héritées des défunts me plaçaient, par la communauté de notre régime matrimonial, à la tête d’une des premières fortunes bordelaises, voire d’Aquitaine.
J’avais en quelque sorte chaussé les sabots des morts et raflé des œufs que d’autres avaient couvés…Mais la SOTRAQUI ? Le décuplement de son chiffre d’affaires depuis mon arrivée n’était pas dû aux Castanède, mais à moi seul ! Et surtout pas à une épouse qui m’apparaissait soudainement comme un boulet trop longtemps supporté !
Nos liens s’étaient alors distendus. J’avais eu des aventures, mais sans jamais m’attacher. Michèle l’avait appris et j’eus droit à des scènes terribles allant des menaces de suicide à celles de divorce. J’avais toujours nié, énergiquement d’abord, distraitement par la suite, pour finir par ne plus répondre. Nous avions fait chambre à part et il m’arrivait fréquemment de passer des nuits à Bordeaux, pour être proche de notre siège en ville et à pied d’œuvre aux aurores le lendemain, prétendais-je. Bien sûr, Michèle ne me croyait pas et je m’en fichais éperdument. Mes liaisons étaient d’ailleurs notoirement connues, puisque le seul endroit où je ne m’étais pas affiché avec mes maîtresses était le domaine de La Brède.
Nous n’avions pas d’enfant. Je n’en désirais pas. Michèle ne pouvait pas en avoir et le fait d’avoir été mariée à un médecin n’y avait rien changé. J’étais rassuré sur ce point. Les choses auraient pu durer en l’état, avec les régulières crises de colère ou les allusions perfides de Michèle, ses reproches et parfois ses insultes que j’accueillais stoïquement. Mais Michèle avait à nouveau brandi la menace du divorce. Le fait me semblait devoir, cette fois, être pris au sérieux. Michèle avait pris conseil auprès d’un avocat et n’aurait certainement eu aucun mal à me faire attribuer tous les torts. Quitter La Brède, abandonner richesse et vie confortable ne m’effrayait pas démesurément. Ce qui, en revanche, me terrifiait, c’était la possibilité de me séparer de la SOTRAQUI qui n’avait plus rien en commun avec le mammouth ronflant et végétant des Castanède. D’une certaine manière, j’avais créé la SOTRAQUI. Jamais, je ne supporterais de la perdre. Cela, Michèle l’avait parfaitement compris. Elle m’avait clairement exposé que son objectif principal était de me retirer tout ce pour quoi je vivais.
Sous les apparences d’une capitulation et d’une contrition, j’avais décidé de contre-attaquer. Il n’était nullement question de démanteler la société en vue d’un partage ou devenir l’employé de mon ex-femme. L’analyse de la situation n’avait pas été longue, avant de considérer le veuvage comme issue la mieux seyante à mes ambitions intactes.
Je repensais à tout cela chez le fleuriste, d’où je faisais expédier à La Brède un énorme bouquet de roses blanches et jaunes parsemé de quelques magnifiques orchidées. J’achetais aussi trois roses rouges et un vase translucide que je gardais avec moi.
J’avais quitté le bureau exceptionnellement tôt, pour revenir à La Brède vers seize heures trente. Je savais Michèle absente à cette heure-là puisqu'elle m'avait confirmé qu'elle participait, comme tous les jeudis, à une réunion de son club féminin d'aide sociale avec les riches mégères désœuvrées de son acabit. Tant mieux ! Il m’importait d’être seul : j'étais allé à la cuisine verser de l'eau dans un vase pour y placer les roses rouges et l’avais transporté dans la chambre où je dormais encore seul. Après avoir procédé à quelques autres préparatifs, j’avais refermé la porte à clé et j’étais allé attendre Michèle dans le grand salon.
Lorsque Michèle est revenue, à 18 heures, elle m’a remercié pour les fleurs livrées plus tôt dans l’après-midi. Ce fut avec une gentillesse teintée d'une certaine condescendance. D’ailleurs, je n’avais pas vu les fleurs qui devaient être dans la chambre de Michèle. Ma chère épouse avait donc préféré ne pas les laisser en vue. Elle voulait sans doute me signifier ainsi qu’elle restait sur ses gardes. Elle accepta néanmoins sans difficulté mon invitation à dîner dehors. Deux heures plus tard, nous étions dans ce fameux établissement de la Porte de la Monnaie. La Tupina est une des grandes tables de Bordeaux, mondialement renommée, mais sans l’aspect guindé de la plupart des établissements de ce rang. Son décor de ferme, sa cheminée centrale dans laquelle rôtissent des volailles au tournebroche à côté du chaudron où mijote une soupe odorante, garantissent la chaleur et l’intimité que je tenais à donner à cette soirée en tête-à-tête avec Michèle.
Le dîner se déroula dans d’excellentes conditions. Je fis honneur au caviar d’Aquitaine, au foie gras des Landes poêlé au raisin garni de pommes sarladaises et à la crème brûlée au pain d’épice. Un sauternes blanc château Rieussec grand cru 1987 contribua largement à créer l’atmosphère détendue que je recherchais. Je parlais beaucoup et mangeais tout autant ; Michèle très peu, mais elle m’écoutait avec une attention comme seules les femmes amoureuses savent véritablement accorder. Je n’avais pas revu telle attitude depuis longtemps. J’évitais de parler de travail, évoquant plutôt des sujets plus futiles et insistais sur mon envie croissante de prendre des vacances en Espagne ou au Maroc. Avec Michèle, évidemment ! Cette hypothèse sembla rencontrer son approbation, car elle souligna, qu’en cette saison, mieux valait descendre le plus au sud possible.
Dans la voiture, sur
le chemin du retour, je mis en route le lecteur laser dans lequel j’avais pris
soin de programmer la 5ème symphonie de Beethoven afin de maintenir l’ambiance
de cette soirée. Michèle semblait somnoler, mais j’étais convaincu qu’il n’en
était rien. Sans doute devait-elle évaluer cette nouvelle soirée réussie, la
sincérité de mes prévenances et les bienfaits de ces premières vacances que nous
pourrions prendre ensemble prochainement.
Je conduisais
lentement, en silence, passant en revue les actes que je devrais effectuer à
notre arrivée à La Brède.
L'année précédente, j’étais allé passer un week-end avec Maryline à Condom, dans le Gers, chez mon ami Christian Desarmagnac. Celui-ci, en gentleman-farmer du dimanche, élevait pour le plaisir des volailles en semi-liberté. Son élevage avait été la cible d’attaques répétées de chiens du voisinage. Christian avait donc décidé d’éliminer les prédateurs. Etant chimiste industriel, il avait eu l’idée d’utiliser de fines ampoules remplies d’un mélange gazeux à l'effet létal. Quand Christian m’avait expliqué les déboires de son élevage et le procédé pour y remédier, j’avais spontanément prétexté des attaques similaires contre Cyrano, le cheval de Michèle, trop vieux pour être encore monté et qui finissait paisiblement son existence dans le pré jouxtant notre parc. Christian eut d'abord quelques réticences à me donner les trois ampoules qui lui restaient à Condom, mais finit par céder en prenant soin de me mettre en garde sur les dangers de ce gaz. En dehors de l'ingestion par un animal, le dispositif pouvait également être mortel lors du bris de l'ampoule. Le gaz incolore et inodore se dilatait alors au contact de l'air, mais plus dense que celui-ci, stagnait en un volume égal à peu près à deux ballons de football. L'inhalation pendant deux ou trois secondes suffisait à provoquer une issue fatale, selon un processus agissant sur le sang - que Christian me résuma dans les grandes lignes - et qui aboutissait à un arrêt cardiaque. Si l'ampoule venait à se casser par accident, il convenait donc de demeurer à un mètre de l'émanation qui se dissipait, dans un espace non confiné, au bout d'une demi-heure environ, sans plus aucun risque.
Je ne savais pas
pourquoi j’avais inventé cette histoire. Certainement, parce qu’avait déjà germé
dans mon cerveau l’idée encore confuse du plan que je m’apprêtais à réaliser.
J’avais libéré toute la rage d’un véritable mort de faim au service de mon
ascension. Je n’allais pas, à quarante-deux ans, me résigner à tout perdre, sans
lutter, sur un simple caprice de Michèle et au gré de ses ressentiments.
A notre arrivée, je
continuais à me montrer prévenant et je proposais à Michèle de nous servir une
coupe du champagne que j'avais mis au frais pendant qu'elle irait se changer
pour être plus à l'aise. Elle me répondit avec un sourire un peu absent, comme
si elle flottait entre rêve et réalité :
- D'accord. Donne-moi
quelques minutes.
- Prends ton temps ma
chérie.
Dès qu'elle eut quitté la pièce, je me précipitais dans ma chambre; pour y chercher les roses, ainsi qu'une des trois ampoules de gaz cachées dans le tiroir de mon meuble de chevet et une règle triple décimètre en fer. Mes gestes étaient mécaniques et précis, tant de fois j'avais répété mentalement et même simulé cette scène en situation. Je revins dans le salon et disposais le vase, non pas sur la table basse, mais sur une commode assez haute pour que les fleurs soient à peu près à hauteur du visage de Michèle. A la tige de l'une d'elle, j'avais noué une cordelette de velours qui passait à l'autre extrémité dans l'œillet d'une carte de vœux, sur laquelle j'avais écrit "avec mon amour, joyeuse fête Michèle". Je ne voulais pas donner la possibilité à Michèle de s'éloigner du piège pour lire ce message d'amour empoisonné. Je laissais tomber l'ampoule au fond du vase et j'ai introduit la réglette dans le vase. A travers la paroi transparente, je n'ai eu aucun mal à en diriger le bout carré au dessus de l'ampoule et, d'un coup sec, à écraser celle-ci; je me suis reculé vivement pendant qu'un gros mais bref bouillonnement se produisait dans le récipient, en éjectant quelques gouttes. J'ai prestement jeté la tige de métal sous le canapé et je me suis rendu dans la cuisine pour aller y chercher le champagne. En prenant les coupes, je me suis aperçu que mes mains commençaient à trembler et j'étais trempé de sueur.
J'étais revenu au salon depuis cinq minutes au moins, la bouteille et les coupes remplies étaient sur la table basse et j'attendais Michèle debout, en essayant de me retenir de faire les cent pas et je m'efforçais de faire le point sur la suite des opérations.
Si tout se passait bien, j'irais chercher ses cachets qu'elle n'aurait pas pu prendre parce qu'elle avait perdu connaissance; j'attendrais un quart d'heure avant d'appeler le docteur Sorant qui est un ami et aussi le médecin traitant de Michèle; compte tenu de l'éloignement, le temps mis par les secours pour parvenir jusqu'à La Brède devrait être suffisant pour garantir une "issue favorable" même en supposant que le produit n'ait pas été efficace immédiatement. Compte tenu du passé médical récent de Michèle, il n'y aurait aucune raison de supposer autre chose qu'une banale crise cardiaque. Il faudrait que je me débarrasse sans tarder du vase, des roses, de la règle et des ampoules de gaz restantes… Mon esprit s'emballait, à la limite de la panique, mais ce n'était pas plus mal, puisque j'aurais à jouer le rôle du mari complètement dépassé par la situation.
Lorsque Michèle est
entrée dans la pièce, j'ai été étonné de constater qu'elle ne s'était pas
changée. Elle portait toujours son ensemble tailleur et même ses bijoux.
- Je nous ai servis ma
chérie. Mais d'abord je voudrais te donner ceci… dis-je en lui désignant les
roses.
Elle avait une
attitude étrange. Elle s'était immobilisée à distance respectable de moi. Elle a
porté le regard vers les fleurs et esquissé un sourire dans lequel j'ai cru
déceler une sorte d'ironie qui a déclenché chez moi un malaise indéfinissable.
- Il y a un petit mot
pour toi… tu … tu ne veux pas le lire d'abord ? ai-je hésité.
Michèle ne m'a pas
répondu et m'a fixé, avec quelque chose dans les yeux qui maintenant
m'inquiétait réellement. Puis, elle a tourné la tête vers l'entrée du salon.
J'ai regardé dans la même direction et ce que j'ai vu m'a stupéfié : Dans
l'encadrement de la porte, se tenait un homme dont le visage me disait vaguement
quelque chose…
- Mais qu'est-ce que…
En même temps que je me rappelais qui était cet homme, je m'apercevais d'un détail qui m'avait jusqu'alors échappé: Cet individu, dont je n'avais sûrement jamais su le nom, était le prof de gym de Michèle… et il avait un revolver pointé sur moi!
Il est venu se placer au côté de Michèle, en me menaçant toujours de son arme. L'évidence m'est alors apparue lumineuse : Ma fragile et vertueuse épouse et son complice, peut-être son amant ! J'aurais pu, dans d'autres circonstances, trouver la tournure des événements grand-guignolesque, mais plus encore que le revolver, c'était Michèle qui me terrifiait. Elle exprimait une haine silencieuse d'une intensité que je ne pouvais concevoir.
J'ai voulu établir un
contact :
- Michèle, mais
qu'est-ce qui se passe ? Michèle, parle-moi…
Elle n'avait
visiblement pas l'intention d'entamer un dialogue, ni de me donner la moindre
explication. Elle a seulement dit à son acolyte
- Vas-y ! Tue-le!
Une faible détonation
a précédé un choc violent dans ma poitrine. Plus que la douleur, le flot
inondant ma bouche et le goût du sang m’ont fait mesurer la gravité de ma
blessure. Je me suis dit que l'arme ne devait pas être de gros calibre, car
l’impact ne m’avait pas rejeté en arrière, ni même fait reculer. J’étais demeuré
sur place, le souffle coupé. J’ai baissé les yeux pour contempler un instant ma
chemise blanche qui s’était ornée d’un plastron écarlate, avant de fixer à
nouveau Michèle. Incrédule, je la découvrais telle que je ne l’avais jamais vue.
Tous ses accès de violence verbale, voire physique, s’étaient toujours déroulés
dans des moments d’hystérie. Or, j’avais face à moi une femme parfaitement calme
et glacialement lucide. Lui, maintenait à deux mains son arme braquée sur moi.
J’ai voulu prononcer le prénom de Michèle, ne parvenant à produire qu’un
chuintement incongru, tandis qu’une brûlure atroce déchirait mes poumons qui ne
semblaient plus fonctionner. J’ai pensé que, d’une quelconque autre manière, il
me fallait renouer un lien avec elle pour gagner du temps. Ne pouvant lui
parler, j’ai fait un pas pour m'approcher d'elle. C’est alors que l'autre a tiré
pour la seconde fois. Atteint à nouveau à la poitrine, j’ai basculé en arrière,
renversant dans ma chute le canapé auquel j’ai tenté de m’agripper.
Michèle et l'homme
étaient hors de mon champ de vision. J’ai essayé de tourner la tête pour les
voir, sans y parvenir. Je ne pouvais que fixer les roses à quelques mètres de
moi. Seules les fleurs demeuraient nettes, au cœur d’un halo. Les alentours
devenaient vaporeux, la réalité évanescente. Michèle a toujours adoré les roses.
J’ai tenu pour certain qu'elle irait bientôt respirer leur parfum et lire mon
dernier message. Je n’éprouvais plus aucune douleur et je me suis même senti
sourire. Mais je gage qu’aucun muscle de mon visage n’a frémi. Joyeuse fête
Michèle…
©
2002
— Antoine Kevisa – Tous droits réservés.