Agnès Schnell
C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar...
Non ! C'était à Houdeng, petite ville de Wallonie, dans une maison ouvrière...
Depuis longtemps, trop longtemps, elle est debout, immobile, le nez contre le
mur, les mains croisées dans le dos. Elle a été collée là par l'autorité
parentale et elle attend que se termine le repas de famille, que s'apaisent les
rumeurs des convives attablés et sans doute un peu avinés.
Elle essaie de reconnaître aux sons le moment du repas. Elle respire lentement,
espérant capter les effluves des aliments. Elle attend avec impatience celui du
café qui annonce la fin proche du festin...
Un festin ? Pour les autres, peut-être, pour elle certainement pas !
Cela lui arrivait souvent d'être mise en quarantaine et pour des raisons très
diverses. Aujourd'hui, c'est parce qu'elle avait osé critiquer le repas préparé
par sa mère en présence des cousins invités.
Elle n'aimait pas cette cuisine trop grasse, lourde, trop épicée où le goût
naturel des aliments était irrémédiablement masqué, la texture détruite par une
cuisson bien trop longue et la présentation qui mêlait trop de choses...
Elle l'avait dit ce midi, à voix haute, ferme et bien claire.
Elle avait critiqué le pain (c'était la seule chose qu'elle aimait) trop rassis,
l'eau tiède de son verre, la qualité de l'entrée... Elle avait reçu quelques
feuilles d'une salade verte, froissée, chiffonnée, généreusement additionnée
d'huile, des tranches de tomates trop mûres et molles et ces choses gris rose
qui puaient... des crevettes.
Elle avait eu un irrésistible et bruyant haut le coeur qui avait scandalisé la cousine Georgine (qui n'avait pas d'enfant), ce qui avait motivé sa réclusion dans ce coin de la pièce.
De
toute façon, elle n'avait pas faim. Elle n'avait jamais faim quand elle passait
à table. Elle glanait toute la journée des nourritures inédites, de préférence
dans les jardins.
Ainsi, ce matin, elle avait mangé une poire un peu dure encore mais déjà
goûteuse. Elle avait aimé le fruit croquant qu'elle avait dû mâcher longuement ;
un peu granuleux vers la queue, il était de plus en plus sucré vers le centre.
Elle en avait croqué soigneusement chaque pépin, appréciant la finesse de
l'amande. Puis, elle avait sucé quelques tiges d'oseille. Leur acidité avait
agacé sa bouche et sa salive... Elle n'avait pu s'empêcher de frissonner et de
fermer les yeux sous la morsure acide.
Elle
avait de nouveau ressenti ce picotement, presque douloureux, derrière les
oreilles. Elle était toujours rassurée par la stabilité des choses...
Ensuite, elle avait testé un bâton de rhubarbe, pour comparer les deux saveurs.
Quelques pétales de roses, un peu de lavande terminèrent son repas.
Elle
avait pu alors rêver de nourritures plus étranges...
Elle avait goûté à tout, ou presque : eau de mer, mouche, fourmi, toile
d'araignée, neige, savon, peinture écaillée des conduites d'eau, sève des
pêchers du voisin...
Elle
aurait aimé goûter les nuages. Elle en imaginait le goût : barbe à papa, oeufs
en neige, lessive mousseuse, crème fouettée, noix de coco, absence, vide, néant
? Quel goût pouvait avoir le néant ?
En ville, la neige avait un arrière-goût de poussière, fade, un peu décevant.
La mouche ? Après le craquement agréable sous la pression de ses dents, elle
avait reçu une giclée d'amertume brutale. C'était dit, elle n'y goûterait plus !
La sève des pêchers... quel bonheur ! Il fallait d'abord la cueillir à la
surface des branches fraîchement coupées ; rouler entre les doigts cette boule
collante et ambrée et l'enrober lentement de salive. La sève alors se délitait
en laissant longtemps, très longtemps une impression huileuse, un peu gluante...
Comment se contenter alors de la nourriture que servait sa mère, chaque jour ?
C'est décidé : croix de bois, croix de fer, la prochaine fois, elle cracherait dans son assiette ! La cousine Georgine - qui venait trop souvent - en aurait les yeux écarquillés et le cou tout rouge...
© 2002 — Agnès Schnell – Tous droits réservés.