Christophe Auffray
Les
branches nues et minces du saule pleureur fouettaient l’air dans une mélodie
lugubre au dessus de moi. Il m’arrivait fréquemment de grimper le long de son
écorce rugueuse, ou bien encore, de m’allonger contre son tronc, les yeux perdus
au-delà de son faîte. En cette saison, il m’apparaissait comme un pauvre hère
tendant ses membres distordus, et à qui l’on aurait retiré tous les habits.
Gémissant dans le vent, il s’apitoierait sur le sort qui est le sien. Tantôt
mendiant, tantôt menaçant, il ne désespérait jamais d’invoquer le printemps et
sa parure de bourgeons. Aujourd’hui, ses plaintes étaient pour moi un bienfait.
Dissimulé derrière un rideau d’herbes rabougries, je glissai furtivement, mon
attention toute entière tournée vers un unique objectif. J’avais pris bien soin
de me placer face au vent. Le soleil, dont nul importun nuage ne venait ternir
l’éclat, brillait dans mon dos, au dessus de mon épaule droite. Même si ma proie
avait été alertée par un bruit suspect, elle aurait été éblouie en portant son
regard dans ma direction. J’étais un prédateur, mortel et silencieux. Du moins,
est-ce ainsi que j’aimais à m’imaginer.
J’écrasai une première brindille dans mon empressement à réduire la distance me
séparant encore de ma proie. Je maudissais cette saison de l’année qui jonchait
le sol de traquenards. On oublie trop souvent de plaindre le chasseur, préférant
s’apitoyer sur la victime. Je ne m’épargnai pas pour autant des reproches
cinglants.
Figé dans une position d’attente, le ventre touchant presque le sol, les muscles
tendus, je dressais l’oreille –ou plutôt devrais-je dire les oreilles, que
j’avais fort belles, en pavillons bien droits. Il ne semblait pas avoir décelé
ma présence. Il se contenta de lever la tête un instant, puis de regarder
sommairement autour de lui. Sans plus s’attarder, au mépris de toute prudence,
il se consacra à nouveau à son repas de graines et de miettes.
Et vous continuez à plaindre de pareilles créatures ?
Une fois les battements de mon cœur apaisés, je reprenais mon approche. J’étais
si près à présent, qu’il était improbable que je puisse échouer. Le vent qui
soufflait vers moi, m’apportait son odeur. Elle aiguisait d’autant plus mon
appétit déjà bien acéré, que ma propre négligence m’avait fait manquer le
premier repas du jour. Mes moustaches se hérissaient rien que d’y penser.
Il suffit bien souvent d’évoquer la déveine pour la voir exercer ses maléfices à
votre encontre. Autre fait dont j’avais pris connaissance, était que la
malchance prend parfois la forme la plus insignifiante qui soit, et qu’alors
pour compenser sa nature, elle se voyait pourvue d’aptitudes décuplées à générer
un préjudice. Elle venait cette fois-ci de s’incarner sous la forme d’un insecte
des plus communs et au combien négligeable. Je vous laisse donc vous reporter à
la règle précédemment énoncée et vous comprendrez alors ce que je redoutais.
Une mouche venait de se poser indolemment sur mon museau.
Imaginez-vous cela ?
Moi, un des prédateurs les plus redouté, on me traitait comme un vulgaire chaton
inoffensif. J’étais dans un tel état d’indignation que je soufflai et tentai
aussitôt de saisir l’importune dans ma gueule.
Dans un bourdonnement sarcastique, elle esquiva sans peine. Le moineau, bien
naturellement alerté, ne demanda pas son reste et profita de cette aubaine pour
s’envoler. Haut perché sur une branche de marronnier, il me narguait en pépiant
de ses trilles aigues. Je ne lui accordai guère plus qu’un regard courroucé,
avant d’aller m’étendre au soleil.
C’était déjà mon troisième échec de la journée, et le soleil était encore bas
dans le ciel. Il me fallait bien admettre que cela ne contribuait pas à embellir
ma légende de jeune félin, au renom de chasseur impitoyable et sans égal.
Ma sœur-mère vint s’étendre à mes cotés. Elle garda le silence, et pour ce
simple fait, je lui en fus reconnaissant. On aimait à me tourner en dérision,
moi et mes rêves de gloire. Je posai la tête sur ma patte antérieure droite et
poussai un profond soupir. Elle me donna un tendre coup de langue sur la
fourrure rousse du crâne. Je fermai les yeux, décidé à prendre un peu de repos.
La chaleur du soleil m’invitait au sommeil et je n’avais pas le courage, ni même
le désir, de m’opposer à lui. Mes songes s’auréolèrent d’aventures grandioses,
dans lesquelles je m’illustrais à de nombreuses reprises. Durant l’espace de
quelques heures, je redevins Endymion, seigneur parmi les siens et centre des
attentions de toutes les longues-jambes-sans-fourrure.
Au cours d’une de mes neuf vies, je fus un tigre, un de ces grands et majestueux
félins. Un seigneur, tombé éperdument amoureux de la reine Elyssa de Carthage,
m’avait offert à elle comme gage de son émoi. La reine fut fascinée, et même si
elle n’entendait pas rendre son amour au courtisan éploré, n’en accepta pas
moins le présent qu’on lui faisait. Elle me nomma Endymion, du nom d’un roi d’Elide
dont on dit que Séléné, la Lune, tomba amoureuse et qu’elle le plongea dans un
sommeil éternel pour le garder de la mort. C’est ainsi que les jardins de la
reine Didon –l’autre nom donné à Elyssa de Carthage– devinrent ma demeure. J’y
vivais dans une oisiveté qu’on venait parfois égayer de jeux de cours. En effet,
Didon aimait à me montrer lors des festivités qu’elle donnait. Elle ne manquait
jamais de mener ses illustres invités jusque dans le parc où je me prélassais.
La reine en personne venait me nourrir. Alors, après que je fus repu, je
m’étendais à ses pieds dans la douceur du soir. Sa main courrait languissamment
sur mon crâne massif.
Elle ne m’avait jamais craint. Je devenais un chaton en sa présence. Didon
n’était pas uniquement reine de millions de sujets, je lui avais moi aussi juré
allégeance. Je me trouvai grandement rétribué de mon indéfectible loyauté, des
heures qu’elle passait à mes côtés. Assise sur un banc de pierre blanche, non
loin du bassin où j’aimais à me baigner durant les heures les plus brûlantes du
jour, elle restait là, silencieuse. Et moi, je me tenais immobile, massive
sculpture à la fourrure soyeuse, me berçant de sa respiration douce et
régulière. Les feulements ravis que parfois je poussais, la faisaient rire aux
éclats.
C’est durant un de ces soirs bénis, alors que nous n’étions que deux ombres
nocturnes et qu’au dessus de nous s’illuminait le velours de la nuit, qu’un
assassin s’introduisit dans les jardins. Lorsque j’étais seul en présence de
Didon, elle prenait toujours soin de m’ôter mon collier et ma chaîne. On aurait
fort désapprouvé son geste si l’on en avait eu connaissance. Sauf en cette
occasion, car ce fut justement à cela qu’elle dû d’avoir la vie sauve.
L’assassin aussi téméraire et habile qu’il fut, ne se serait pas risqué à
affronter un tigre. Il escomptait surprendre la reine seule, loin de sa garde
armée. Il se serait alors approché d’elle sous le couvert des ténèbres, puis lui
aurait donné la mort de sa dague.
J’avais senti son odeur alors même qu’il se laissait tomber du mur qui ceignait
les jardins. Pour les sens de ma reine, il était aussi silencieux que la brise
qui faisait ondoyer ses cheveux comme un voile de soie. Pour moi, il était
presque aussi bruyant que ces paons qu’on me donnait en festin au cours des
banquets. Subrepticement, le meurtrier approchait dans le dos de la reine. Là où
j’étais étendu, j’étais totalement invisible à ses yeux. Didon sursauta quand
soudain je me levai et bondis. Dans un feulement de colère, je me jetai sur
l’homme. A ma vue, il resta tétanisé de saisissement. Je ne lisais pas de peur
dans ses yeux. Il était comme moi, un prédateur, et je me dressai entre lui et
sa proie.
La lutte fut terrible et même si j’en sortis vainqueur, une douleur glaciale
courait dans tout mon corps. Le goût du sang de l’assassin dans la gueule, je
parvenais à rejoindre ma reine, avant de perdre conscience.
Quand je revins à moi, je souffrais atrocement. Nous, les félins, nous ne
pouvons nous mentir ou nous bercer de douces illusions. Je savais que j’étais à
l’agonie. Seule la souffrance me séparait encore du trépas. Didon, les yeux
baignés de larmes, tenait ma tête sur ses genoux. Je m’en voulais tellement
d’être la cause de sa peine. J’étais trop faible pour hâter ma fin et ainsi la
délivrer du chagrin que je lui infligeais.
Didon approcha de ma gueule une cuvette de bronze emplie d’eau. Ses mains
tremblaient et des sanglots secouaient sa poitrine. J’eus le sentiment que ce
geste lui infligeait une profonde blessure. Je lui en fus pourtant
reconnaissant. J’avais si soif. Je lapai tant bien que mal l’eau, puis reposai à
nouveau ma tête. La fraîcheur du liquide m’apaisa presque aussitôt. Une douce
chaleur coulait dans mes veines. Tout irait mieux bientôt me pris-je même à
croire.
- Endors toi, Endymion mon seigneur. Pour toujours je te garderai de la mort, me
murmura ma reine avant que mes yeux ne se ferment et que je ne m’endorme.
Un bruit métallique résonna et me fit dresser les oreilles. J’émergeai aussitôt
de ma rêverie. Je ne connaissais que trop bien ce son ! Il annonçait le repas.
Je me précipitai vers la porte qui s’était entrouverte. Mon songe fut chassé par
la douceur de la pâtée contre mon palais. Je ne manquai pas de surveiller mes
frères qui se hâtaient comme moi d’en finir avec leur repas pour pouvoir ensuite
chaparder dans l’assiette des autres.
Je n’étais plus à Carthage, mais mes aventures ne s’arrêtaient pas pour autant.
Je vous ai dit que nous avions neuf vies.
Mais ceci est un autre rêve.
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2005 -
Christophe Auffray -
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