parue aux éditions Le Bateau Ivre et chez Publibook
Joseph Ouaknine
J'adore les chats ! J'aime les câliner,
les dorloter, me blottir contre eux et les entendre ronronner dans mes bras, au
creux de mon épaule. Les yeux mi-clos, ils relèvent doucement la tête pour
accompagner leur approbation quand mes mains glissent paresseusement sur leur
fourrure si soyeuse et délicate.
Les chats ont une grâce à couper le souffle
! Quand ils marchent lentement, comme s'ils cheminaient sur des œufs, on dirait
des fées en robe de chambre au paradis. Ils ont dans leur allure quelque chose
de surnaturel, d'angélique et de divin, une classe indéniable ! Ils sont mignons
à croquer, toutes races confondues ! Même les chats de gouttières, ceux dont les
yeux sauvages, oblongs et brillants, sont aussi purs et lumineux qu'un diamant
reflétant tout le bonheur de l'univers.
Leurs oreilles triangulaires tressautent à
chaque souffle de vent sur leur moustache ; une poussière suffirait à les
réveiller, mais, par leur nez humide et gracieux, on dirait qu'ils ont peur de
respirer, peur de déranger leur monde, figés dans une attitude digne et fière,
semblables à des anges sur les vitraux d'une cathédrale par un jour de
printemps. Ils sont beaux comme des dieux, comme des sphinx ; les noirs comme
les blancs, les angoras comme les siamois !
J'adore leur voix claire et chatoyante.
Quand un chat miaule, on dirait une fée qui pleure et demande pardon pour tous
les péchés de la terre ! Lorsqu'ils sont en chaleur et poussent des cris
craintifs si poignants, on aurait envie de les cajoler, les consoler, les serrer
très fort dans nos bras. Pourtant, ils ne montrent jamais leur peine, leurs
tourments, leur émotion, par respect, par déférence, eu égard à la race humaine.
Il paraît que les chats noirs portent
malheur… Mais bon sang, c'est archi-faux ! Il suffit de les regarder dans le
fond des yeux pour se rendre compte qu'ils sont auréolés d'une puissance
céleste. Ils promènent la bonne fortune sur leurs pattes de velours. C'est une
bienséance du Tout Puissant de les avoir inventés !
Ce sont des muses, des nymphes, des
lumières de l'olympe, des créatures sereines et pacifiques ! Ils sont dignes et
tranquilles, se prélassent tout le temps comme des nénuphars sur un étang figé
dans la glace, baillent et s'étirent de leur colonne vertébrale souple et agile
comme des toboggans accueillant des pétales de roses en guise de chérubins. Ils
sont d'une propreté à toute épreuve, font leur toilette d'un bout à l'autre de
la journée en se léchant leurs pattes, même s'il n'y a plus une poussière à
aspirer.
Comme le disait si bien mémé Simone, ils
miaulent discrètement leur déception lorsque la maîtresse de maison passe devant
le réfrigérateur sans l'ouvrir. Ils ronronnent comme des bébés à l'aube de leur
vie et viennent se frotter aux mollets des mères pour quémander le minimum
vital. Une sardine suffirait à leur bonheur et ils remercieraient d'un mouvement
de queue gracile et affable.
S'ils fouillent dans les poubelles, lapent
le lait jusqu'à la dernière goutte de leur petite langue toute rose, c'est
qu'ils n'ont pas le choix, se refusant à quémander ce qui ne leur est pas dû !
S'ils sont infidèles et lèchent l'arrière-train de leurs congénères sans
distinction de parenté, c'est qu'ils n'ont jamais appris autre chose. Chez les
chats, ils n'y a ni de père ni de mère, il n'y a pas de sœur ni de frère, il y a
des chats tout court ! C'est ainsi depuis la nuit des temps, mais ce n'est pas
grave en soi.
J'aime les chats lorsqu'ils courbent le dos
et se hérissent jusqu'aux babines avant de sauter sur les ignobles souris dont
ils nous débarrassent d'un leste coup de griffes. Je les adore lorsqu'ils les
dévorent d'une bouchée avant de se lécher gracieusement les moustaches ; on
dirait qu'ils n'ont peur de rien. Pourtant, ils sont craintifs et sautent sur un
mur ou sur une branche devant le moindre petit caniche, pour de là-haut,
attendre le retour au calme, essayant de faire comprendre au monde entier que
rien ne sert de japper dans le vide.
Ils sont gentils, cajolent leurs petits avec une tendresse toute particulière.
Leurs griffes qu'ils sortent à la moindre alerte, même devant un enfant ou un
bébé, ne sont là que pour protéger leur progéniture, déjà qu'ils ne sont pas
assez nombreux… S'ils en avaient la possibilité, ils n'hésiteraient pas à en
faire des milliers pour bâtir un monde extraordinaire où il n'y aurait plus que
des chats. Les chats pourraient être les maîtres du monde ; ils ont sept vies et
peuvent renaître de leurs cendres, comme le Sphinx !
Les chats, je les empaille. Attention, je
ne les tue jamais ; Dieu m'en préserve ! Je ne fais que récolter leur corps sans
vie à la SPA, chez les vétérinaires et autres lieux de dépôt des chats en fin de
vie. Dans mon quartier, tout le monde sait que trouver un chat mort signifie me
le rapporter !
Je connais un taxidermiste extraordinaire, juste derrière la place de l'Odéon :
Au chat perché. Oh ! Il n'empaille pas que des chats, loin de là. Il est de
réputation internationale, pour la qualité de son travail. Il empaille tout ;
vous empaillerait même une baleine ou un éléphant, ce qu'il a du reste déjà fait
pour des musées ! Mais il est vrai qu'avec moi, les chats lui donnent du
travail…
Il ne faut pas être pressé, car on vient de partout pour ses services, de toute
la France… que dis-je ? Du monde entier ! Des rois, des ducs, des comtesses, des
hommes d'affaire, des hommes d'État parmi les plus connus de l'univers, viennent
déposer chez lui leur animal de compagnie malheureusement décédé. On se bat pour
réserver un créneau afin de naturaliser une créature fétiche. Nul ne peut
recourir à ses services sans avoir fait patienter, au minimum un an ou deux, la
dépouille de son animal de compagnie dans un congélateur ! Le tout Paris, le
gratin de la haute société est client chez lui ! Certains n'hésitent pas à
verser des arrhes longtemps à l'avance pour donner à celui qui fut leur
compagnon le plus fidèle, une autre vie plus éternelle, et parfois pour des
animaux incroyables, comme des serpents, des mygales ou des panthères.
- Vous avez fait un travail incroyable ! lui avait dit un jour une bourgeoise en
caressant un animal dont je n'oserais pas dire ici le nom, on dirait qu'il est
encore vivant…
Chez moi, j'expose mes chats partout.
Cloués, vissés aux murs ou posés en vitrine et sur des étagères. Je les bichonne
jour et nuit, les coiffe, les brique, les brosse, et pour certains, je vais
jusqu'à les frictionner avec de la cire à moustache si nécessaire. Je polis
leurs griffes, les fais briller avec de la laque.
J'ai créé un magnifique décor, représentant des scènes de la vie d'artiste de
mes petits félins. Ils sont figés dans toutes les positions, prêts à sauter
d'une étagère à l'autre, recroquevillés derrière un bougeoir, tapis dans l'ombre
d'un vase de Chine, lapant du lait derrière une porte. J'en ai même un dans le
réfrigérateur, celui-là même qui avait trouvé l'astuce pour l'ouvrir. Eh ! Il
faut dire que certains chats sont particulièrement intelligents !
C'est vrai, je n'ai pas que des vrais chats ; j'ai aussi des photos de chats,
des canevas, des statuettes d'une félinité extraordinaire, des bibelots à tête
de félin. Vous dire que le postier connaît à l'avance le calendrier qu'il doit
me réserver pour le jour de l'an serait inutile ! Même les pompiers feraient dix
fois le tour de France pour toucher le royal pourboire que je mets à leur
disposition lorsqu'ils m'apportent un calendrier revêtant le portrait de mes
illustres félidés d'amours !
Mes assiettes, mes couverts, mes verres et même mes casseroles sont à l'effigie
de mes adorables petits chatons. Les rideaux et les tissus du salon représentent
ce qui se fait de mieux en termes de béatification du minet dans toute sa
splendeur. Mes coussins sont des chats en peluche ! Mes plus belles couvertures
sont faites en peau de matou ! J'ai même un manteau en fourrure de chat
spécialement cousu pour mon épouse, malheureusement, je n'en ai jamais trouvée
une qui puisse avoir la même passion… Pourtant, j'ai fait toutes les annonces !
L'avis aux amatrices fut lancé dans le monde entier… Je me serais presque
travesti si j'avais trouvé l'âme sœur dans le clan des homosexuels !
Enfin, je suis trop vieux, désormais… De
femmes, je n'en aurai plus. Ni des femmes, ni des enfants pour continuer l'œuvre
pour laquelle j'ai donné toute ma vie…
Alors que je trépassais en regardant déjà
d'un air nostalgique tous mes souvenirs, me disant qu'un saligaud, riant comme
un malpropre, allait jeter tout cela à la poubelle et que mes pauvres chatons
devraient sans doute finir à la fourrière, j'ai regardé d'un œil terne, les
docteurs du SAMU faire un diagnostic des plus pessimistes.
Mes chats ronronnèrent une dernière fois à mes pieds, mais un vilain bonhomme,
je n'aurais guère voulu vous avouer que c'était mon neveu, les a envoyés
valdinguer d'un coup de savate :
- Ouste ! C'est infesté de chats malades ici ! Il faudra tout désinfecter ! Ça
pue la pisse à cent lieues à la ronde ! Quelle horreur ! Comment a-t-il pu vivre
dans un foutoir pareil ?
- Monsieur, expliqua un type en blouse blanche, nous devons emporter le corps de
votre oncle à la morgue… Voulez-vous nous suivre ?
Sur le coup, je me suis demandé comment je
pouvais entendre et voir si j'étais déjà mort, et puis j'ai compris… J'étais
devenu, ou redevenu une âme en attendant la réincarnation. Des idées folles me
sont alors passées par la tête :
" La réincarnation existe-t-elle vraiment ? Peut-on choisir ? "
Nul doute que j'aurais demandé à passer à l'état de chat, même si vous
considérez que c'est une régression, malheureusement, le sort en a décidé
autrement… Peut-être Dieu est-il un chat ! Qui sait ?
Lorsque je vois passer les touristes mal
fagotés devant moi, transpirant jusqu'à la dernière goutte de leur sueur fétide
avant de visiter les pyramides, j'ai envie de crier mon amertume. Oui, vous
l'avez bien compris, je me suis réincarné dans le Sphinx de Gizeh, condamné à
veiller sur Khephren. Je fais 57 mètres de long et 20 de haut ! Moi aussi je
n'aurais jamais cru cela possible ! Peut-être les dieux des chats ont-ils voulu
m'honorer, mais enfin, de la pierre, rendez-vous compte, moi qui avais
l'habitude de vivre à cent à l'heure avec mes chats ! Tu parles d'un
remerciement !
Je sais que je suis là pour très longtemps,
alors, pensez à moi quand vous passerez devant… Même un simple regard, un clin
d'œil, ça fait plaisir, et puis, si vous pouviez me caresser… du bout des
doigts, du bout des yeux… j'adore ça !
© 2001 — Joseph Ouaknine
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