Une petite faim

Guy de Vanssay

 

Monsieur Rogon eut été tout à fait heureux s’il n’avait été marié à une épouse d’un tempérament batailleur. Étant professeur de français il gagnait peu, mais était passionné par son métier, sa collection de timbres et la bonne chère, à condition bien sûr de rester dans les limites du raisonnable. Les limites, on peut le dire, n’étaient jamais franchies, car madame Rogon, qui tenait la bourse du ménage, jugeait que son mari ne méritait pas de satisfaire sa gourmandise, étant donné qu’il était peu payé et avait l’air de s’en ficher. Les économies ainsi réalisées permettaient à madame Rogon d’aller chaque semaine chez le coiffeur. Moins, elle eut été humiliée, sans compter qu’elle aurait manqué les nouvelles du quartier.

Elle avait un minois qui rendait prudent les enfants et, en vieillissant, les rides qui forment une expression d’impatience agacée s’étaient creusées avec l’usage, à tel point qu’on n'aurait pas su comment madame Rogon serait si elle avait ri. Elle était grande, maigre et sèche, ce qui semblait appuyer ses propos lorsqu’elle parlait de ses sacrifices, de se saigner aux quatre veines, de manger son pain noir, de ne pas avoir la vie facile, du plus dur qui était derrière et ainsi de suite. On ne parlera pas de sa santé, mais elle avait fait beaucoup d’hôpital et le disait à qui voulait l’entendre et souvent à d’autres. Madame Rogon était soucieuse d’être respectée et aimée, aussi toutes les personnes qui la plaignaient lui donnaient la satisfaction de recevoir une forme d’attention qui lui apportait un peu de chaleur.

Monsieur Rogon, lui, n’y pensait pas assez et souvent avait la tête ailleurs, ce qui agaçait prodigieusement sa moitié. Fréquemment, elle le traitait de minable, de vieux rat, d’abruti, de fantaisiste, de collectionneur de timbres, de cancrelat, de salaud, d’égoïste et parfois même de poète. C’était très méchant.

Pourtant monsieur Rogon était bien gentil. Il était sincèrement ennuyé quand sa femme se plaignait. Il aurait bien voulu faire quelque chose, mais ne savait pas très bien quoi. Il balbutiait un mot un peu trop réfléchi, qui avait l’air calculé, et ce qui devait être attentionné sonnait aux oreilles de madame Rogon comme la plus odieuse hypocrisie. En outre, il parvenait à effacer de sa mémoire les choses les plus tristes rien qu’en regardant un timbre du Guatemala ou en lisant une fiche cuisine. Là encore, c’était pour sa compagne la preuve – en fallait-il encore ? – de l’égoïsme le plus sourd de son mari.

Elle n’imaginait pas que souvent il l’observait et, si à ces moments il la regardait avec désir et admiration, elle le priait d’oublier ses saletés. Elle était si belle, trouvait-il, que chaque jour, il pensait avoir bien de la chance de partager le toit d’une aussi admirable créature.

Le tempérament bienheureux de monsieur Rogon lui permettait également de dispenser sa passion des belles lettres dans n’importe quelle salle de classe, l’ambiance fut-elle houleuse. Il détestait les punitions et n’en donnait jamais. Sa bienveillance faisait que la turbulence de ses élèves les plus dissipés lui apparaissait comme un terrain mal défriché, mais promis à la poésie. Le grand Michet, par exemple, qui était un redoublant notoire et qui n’hésitait pas à montrer ce que l’on cache, aux filles de la classe pendant les cours de français, n’avait jamais été inquiété, le professeur souriant de ces débordements bon enfant.

Telle était la vie de monsieur Rogon. Jamais personne n’en aurait parlé, jamais rien n’aurait changé, si un jour pourtant, il se passa un incident d’apparence anodine.

Ce soir-là, le programme de la télévision proposait une émission « Spécial Rimbaud » sur la deux, et la finale d’Intervilles sur la une. Rimbaud était l’auteur préféré de monsieur Rogon et il avait chaudement recommandé à ses élèves de regarder l’émission sur le poète qui faisait partie des écrivains étudiés. Madame Rogon n’aurait manqué à aucun prix la finale entre Le Croisic et Pithiviers. Le Croisic s’était sorti avec les honneurs de la demi-finale où, grâce à une vachette distraite, les Bretons avaient gagné à plate couture contre Mimizan. Pithiviers de son côté, n’avait gagné que d’un point et faisait figure d’outsider. Mais madame Rogon qui avait suivi cela de près, prévoyait qu’à chances égales Pithiviers ne ferait pas grand cas du Croisic. On peut dire, à la décharge de madame Rogon que, pour qui s’intéresse à Intervilles, son analyse et son pronostic étaient tout à fait défendables.

Elle s’installa devant le poste allumé, mit la une et monta le son. Monsieur Rogon déjà installé, fit ce qu’il n’avait jamais fait. Saisissant la télécommande il sélectionna la deux. Stupéfaite, son épouse marqua quelques secondes d’hésitation, puis lança :

-     Mais, tu es fou ?

Monsieur Rogon répondit calmement :

-    Je suis chez moi, j’ai décidé de regarder la deux, je regarderai la deux et personne au monde n’y changera rien.

Elle se leva aussitôt, puis se dirigea rapidement vers la prise du poste pour le débrancher. Dans sa précipitation, elle se prit les pieds dans le fil électrique et plongea droit devant l’escalier en faisant une assez belle culbute. La réception fut moins brillante, madame Rogon ne pouvant se rattraper à rien devant elle, et c’est ainsi qu’après quelques soleils elle arriva assommée à l’étage du dessous.

Monsieur Rogon était très ennuyé et regrettait vivement son aplomb de tout à l’heure. Appelé, le docteur Gallipot, médecin de famille décida l’hospitalisation et madame Rogon partit dans une ambulance qui ne traînait pas, pour les urgences de l’Hôpital Central.

Monsieur Rogon resta seul quelques jours avec son chat Arthur. Il était allé plusieurs fois au centre hospitalier faire des visites à son épouse en étant dans ses petits souliers. Alors qu’elle remerciait ses hôtes avec une politesse chétive du plus bel effet, le petit professeur de français, lui, se fit accueillir très froidement. Madame Rogon qui ne pouvait jusqu’alors faire des reproches que sur un comportement général, tenait avec cet accident un argument de poids pour médire sur son mari.

Une fois sortie de l’hôpital, elle s’enhardit dans la publicité d’un époux égoïste puis violent et dont les intentions meurtrières étaient cousues de fil blanc. D’habitude monsieur Rogon reconnaissait ses torts. Il aimait sa femme et si elle était malheureuse il devait y être pour quelque chose. Comme assez vite des bruits fâcheux se répandirent à son encontre, il fut pris d’un doute concernant le caractère angélique de sa moitié.

Deux jours après sa sortie de l’hôpital, il dit à sa femme :

-  Ma colombe, j’aimerais que tu cesses de propager des rumeurs qui, en fin de compte, pourraient arriver aux oreilles de gens bêtes et peut-être même me nuire.

-  Propager des rumeurs ! Propager des rumeurs ! Il s’agit bien de cela ! Tu as essayé de me tuer. Oh ! Au début, juste me faire de la peine te suffisait, et puis avec le temps et l’inactivité que te laisse ton travail, tu es devenu de plus en plus méchant. Tu es tout juste comme ce chat qui me déteste, lui aussi ! Ah vous faites bien la paire tous les deux ! Maintenant tu veux me détruire. Mais je ne me laisserai pas faire, j’ai des amis ! Ils savent à quoi s’en tenir pour ce qui te concerne. Ce n’est pas un petit professeur minable qui va m’impressionner.

-  Il ne faudrait pas dépasser les bornes ! Plus ça va plus tu es méchante, bête et petite aussi.

Madame Rogon fut désarçonnée par cette remarque et en manque d’inspiration courut dans sa chambre en claquant la porte derrière elle. Elle croisa son regard dans la glace de la grande armoire et éprouva une légère surprise. Elle se mit bien droite et se regarda à nouveau. Décidément quelque chose n’allait pas. Elle sortit de la chambre et se rendit à la toise au fond de la maison. La femme du professeur constata avec stupeur qu’elle mesurait deux centimètres de moins.

Ce soir-là, elle se coucha sans dîner en se promettant d’y retourner le matin suivant. Les médecins recommandent toujours de se peser le matin pour avoir une donnée fiable, et elle pensa qu’il devait en être de même pour la taille.

Une fois monsieur Rogon parti au lycée, elle vint à la toise avec un peu d’inquiétude. Elle se tint très droite, si droite que les talons levaient un peu, puis regarda la mesure. Elle put se rendre compte avec effarement qu’elle avait encore perdu un centimètre. Très bouleversée, elle se rendit en hâte chez le docteur Gallipot. Celui-ci la reçut poliment, l’examina et put se convaincre qu’elle disait vrai. C’était un bon médecin et donc lui dit que ce n’était pas grave. Il lui prescrivit un traitement avec des dosages compliqués et qui avait l’air d’avoir été fort réfléchi. Madame Rogon suivit les recommandations du docteur Gallipot à la lettre, mais malgré son application, elle constata après deux jours de traitement qu’elle avait perdu cinq centimètres depuis son accident. Cela la rendait assez nerveuse. Les gens qui perdent un centimètre par jour au mois de mai ont des fêtes de fin d’année une vision plutôt négative. 

Il se trouve que ce jour-là, monsieur Rogon venait de se porter acquéreur d’une série de timbres du Costa-Rica. Ce qu’il préférait, c’étaient les timbres des pays exotiques avec des papillons, des oiseaux ou des paysages de bananeraies et de cannes à sucre. Il s’imaginait mercenaire ou trafiquant d’armes tel Rimbaud quelque part vers les Somalies. Les petits carrés de papier lui faisaient faire de délicieux voyages d’où il ressortait un peu étourdi. C’est dire à quel point madame Rogon avait été mal intentionnée lorsque, sous prétexte d’un ménage efficace, ils s’éparpillèrent d’un geste vigoureux. Le professeur de français se refusa net toute excuse pour son épouse et dès lors la guerre était déclarée. Pour la première fois il considéra non plus sa femme comme une créature gracieuse mais plutôt telle une sale chipie. Comme un animal qui sent le vent, il eut l’intuition qu’il était passé à côté de ce que la vie lui offrait pour se consacrer bêtement aux servilités quotidiennes d’un ménage minable. Il constata en lui un engourdissement qu’il rejetait maintenant comme quelque chose d’étranger et se sentit retrouver une âme jeune et orgueilleuse. Il se prit même à douter qu’il y eut quelque chose de commun entre lui et madame Rogon.

Aucune amélioration dans le ménage ne survint les jours suivants, au contraire. La petite femme était si gênée de décroître qu’elle ne sortait plus, même pour aller voir le docteur Gallipot. Bien sûr, il vint tout de même l’examiner deux fois et constata une décroissance spectaculaire mais régulière. Il consulta un spécialiste parisien qui le rassura en lui apprenant qu’il s’était déjà produit des cas identiques rarissimes et que personne n’avait su soigner.

Madame Rogon après avoir raccourci ses habits, entreprit de décrocher ses rideaux pour s’en faire un ensemble, mais au moment où il était prêt, il s’avéra déjà trop grand et elle s’attaqua finalement à un drap de bain. A cette époque elle avait perdu cinquante deux centimètres, ce qui est considérable. Monsieur Rogon regardait sa femme avec des désirs nouveaux, et qu’elle fut plus petite lui donnait des envies perverses. Il l’en informait avec de rauques soupirs, les yeux brillants et un sourire plein d’appétit qui la terrifiait. Avec cette cruauté nouvelle, monsieur Rogon se découvrait une nouvelle personnalité qu’il estimait plus pure et plus vraie puisque débarrassée de la tyrannie. Il ne portait plus de cravate et ouvrait large le col de sa chemise pour se donner une élégance italienne. Il ne but plus d’eau et vota communiste. Il jugea bon au troisième trimestre d’inclure Sade, Marx et Pierre Perret au programme du bac français. Même le grand Michet était devenu tout sage depuis que monsieur Rogon lui ait proposé un sombre concours d’organes. A la semaine anglaise, il disparaissait et ne rentrait que fort tard le dimanche soir.

Puis vint l’été. Monsieur Rogon, débarrassé de ses élèves, avait l’habitude avec son épouse, d’aller à Saint Jean De Monts passer les vacances. Cette fois-ci, et parce que madame Rogon venait de passer en dessous du mètre, ils décidèrent de rester à la maison. Par fierté elle ne voulut qu’aucune de ses connaissances la vît dans cet état décroissant et ainsi elle ne sortit plus du tout. Sa vie recluse n’était ponctuée d’aucune surprise, et la petite fête qu’avait voulu organiser son mari pour le passage du mètre avait été assez mal reçue. Monsieur Rogon apprécia ses vacances à domicile où il était près de ses livres, ses timbres, ses fleurs et avec son ami Arthur qui ronronnait près de lui.

Les voisins et les gens du quartier remarquaient que le petit jardin qui séparait la maison de la rue, si bien tenu jusqu’alors, était jonché de livres et de bouteilles vides, et même que monsieur Rogon y faisait la sieste sans avoir l’air gêné. Arthur s’accommodait très bien de cette nouvelle vie et il pouvait maintenant entrer et sortir de la maison à sa guise. Ce fut un bel été d’une liberté totale et d’une anarchie intéressante. Sans sortir de son pavillon et de son jardin, monsieur Rogon y vécut les délices du Bateau Ivre et la langueur des journées sans programme.

Un jour de fin septembre, le docteur Gallipot qui était de passage dans le quartier décida de faire un détour pour passer devant la maison des Rogon. Il vit Arthur qui dormait mal d’un sommeil perturbé de hoquet et non loin de lui monsieur Rogon qui avait l’air heureux, heureux…

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