Simone Blanc
« Prête- moi ton crayon rouge ! Tu vois , là , c’est le mur du bureau , et sur le mur , les dessins des enfants . . Celui de Chloé , de Maxime. . . Et là , c‘est le bureau de la sipicologue , avec les cubes !»
Le soleil traverse la pièce , ranime des odeurs d’école et des mots d’enfants.
--- « Ne quittez pas, je vous passe le service concerné »
Ronde, coulée au creux du fauteuil, Hélène incline la tête, le regard précipité dans le vide. Concentrée malgré les apparences , Hélène Raynoux s’apprête à communiquer. Maximum de données et minimum de mots.
Une voix d’homme, enfin !
« Bonjour. Le Docteur Raynoux à l’appareil, annonce-t-elle , rapide. Je vous appelle de l’école maternelle Les Buissonnets , à Courcy . . . Je suis psychologue et je viens d’examiner un petit garçon de cinq ans Fabien Long .Sa maîtresse me l’a amené pour que je le réconforte . . . que je le fasse parler . Sa petite sœur a été admise hier soir dans vos services parce qu’elle est tombée par la fenêtre. La petite Audrey Long, deux ans. Aux dernières nouvelles , il y a plus de peur que de mal. Mais voilà, j’aurais quelque chose à vous demander. Les parents vont venir voir leur fille. . Je leur ai dit d’emmener leur fils. J’aimerais que ce gamin soit vu par un médecin. A mon avis , il est très choqué. Il faudrait l’intercepter, car les parents ne comprennent pas. Ils sont uniquement préoccupés par la petite fille. Ils sont partis il y a un moment, ils ne devraient pas tarder à se présenter. . . Vous serait-il possible de . . ?. . . Ce gamin ne va pas bien. . . »
La voix masculine résonne :
--« Je comprends votre problème, mais ici , vous êtes en chirurgie, je suis orthopédiste et malheureusement , je ne peux rien pour vous sinon vous passer le service compétent. Ne quittez pas, je vous prie. »
Hélène remercie puis écarte légèrement le combiné de son oreille. A l’école, c’est la récréation, on entend les enfants. Est-ce que Wedad joue là-bas elle aussi ? Wedad est une petite fille qui ne parle pas. Hélène est allée la chercher dans sa classe ce matin pour un entretien. Interrogée ,l’enfant a précisé qu’elle ne veut pas parler, qu’elle n’est rien ! Wedad flotte , dans le tiers supérieur d’une grande feuille , au dessus de l’armoire.
Puis, un terrible petit geste clignote au bout de son bras : Au revoir ?
Quelle angoisse, ce no man’s land.. . . entre elle et les autres. . .
--« Ne quittez pas ! »
Que se passe-t-il ? C’est bien long. Fabien doit absolument voir quelqu’un. Fabien , petit bonhomme blafard , cafardeux. Ses yeux cernés attestent qu’il a passé une mauvaise nuit. Lui non plus ne parle pas .Assis devant le bureau , il hésite. Mais , papiers et crayons sur la table , quelques traits ,une petite forme étalée. , et le dialogue s ’engage.
Hélène lève les yeux vers le mur aux dessins. Des soleils jaunes , rayons débordants , des maisons , et toute une tradition de têtards humains , bigarrés . Tracés maladroits des artistes premiers , sans détours , aux prises avec le chevalet. Une main de toutes les couleurs écrase un pinceau qui dégouline. La baguette magique ébauche un arbre , non , c’est un champignon ! Que verra l’enfant dans ces taches ? De frêles et fières esquisses de lui- même ? Une forêt de troncs denses et identiques s’ alignent . Dans un étang bleu , flottent les contours d’un homme . Et la famille : des lapins , si nombreux , éparpillés par le fils unique ! Un bébé -jaguar immense , une énorme matrone simiesque et son sourire à barreaux ! Au bas d’une page, tout un petit peuple de silhouettes filiformes . . .
Dans un tiroir de son bureau , Hélène conserve d’autres dessins .. . . . Inoubliables auteurs ! Luc, leucémique met son nounours sous perfusion. Victor baisse la tête , écrasé par la main démesurée d’un géant ,marguerite menaçante . . . Frank , enfin , et deux tristes traits noirs.
--« Allo ! »Mais que se passe-t-il donc ? La psychologue est prête à oublier ces maux qui prennent forme par mégarde dans les graphismes enfantins Elle voudrait agir.
« Allo ? »
La lettre à Elise , en boucle ! Retour aux petits bateaux épinglés , en équilibre sur la crête des vagues.
Ils sont débordés là- bas ? Il faut pourtant s’en occuper. Ce n’est pas une urgence , mais tout de même. . . . .Fabien va arriver. Quelle histoire ! Dédramatiser.
Mais non , tu sais , la petite sœur ne s’est pas fait mal ! On l’a gardée à l’hôpital pour la surveiller, la rassurer . . . Elle a basculé ?
Fabien confirme :
--« Oui elle est tombée , sur l’auvent de l’épicier en bas , et elle a rebondi , comme ça ! » Il prend le feutre noir , trace une façade en rectangle, des fenêtres , une surtout. Pour plus de clarté , il dessine le trajet de la chute , jusqu’au store , puis repart vers la forme allongée sur le trottoir. Un bonhomme à la fenêtre , puis d’autres , autour de la victime .
« C’est les voisins , dit-il , et puis , les pompiers , enfin , il montre la fenêtre , le bonhomme la haut : là , c’est moi . . . quand je l’ai poussée ! »
Les yeux étonnés , la main ouverte , tachée , il ajoute :
« Il fuit , ton feutre. ! »
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