L'exposition surréaliste  

Simone Blanc

 

Il fait beau. Le printemps avance à petits pas dans la rumeur de la rue. Julie aussi. Julie, et sa copine Anne Lise Bolet ainsi que le père, Monsieur Bolet. Monsieur Bolet emmène les filles visiter l’exposition surréaliste au grand palais. Il marche d’un bon pas et il explique. Un savant monologue prépare cette première rencontre. Tous les peintres y passent. Miro, Tanguy, Klee, Salvador Dali, Ernst et Picabia : ce père-là parle de choses qui n’existent pas chez Julie. Chez Julie, les hommes parlent du delco. Alors, la tête sous un capot levé, le père de Julie a le delco surréaliste ! 

« Quant à Dali, Salvador Dali ! Eh ! Bien... » Monsieur Bolet s’interrompt.

 Anne Lise s ’est brusquement arrêtée sous un arbre. Monsieur Bolet rejoint sa fille, mesure l’étendue des dégâts ! Du haut d’un platane, un pigeon apeuré a lâché sur la tête de la pauvre enfant une matière grise, verte et blanche. L’oiseau a chié cette gouache mêlée. Quelqu’un, on dirait, a marché sur un tube de peinture ! Injuste tableau. Bouderie ! Heureusement, Monsieur Bolet sort un mouchoir de sa poche. Avec application, le père nettoie plusieurs fois l’endroit souillé, et essuie, et lisse les cheveux châtains. Malgré tout, Anne Lise garde son visage des mauvais jours ! L’homme a beau promettre : 

« C’est fini ! Je te jure ! II ne reste aucune trace ! »

C’était un si beau jour ! Provocations ? C’était peut-être un oiseau surréaliste ? Julie garde pour elle ses réflexions.

Cet oiseau lui a donné des idées ou plutôt, des lunettes. Des verres spéciaux pour voir à l’intérieur. Les Bolet sont furieux. Le père trouve que ça commence mal ! Quel gâchis ! Il prévoit le pire. Ces deux petites sont trop jeunes, elles n’aimeront pas... Quelle idée il a eu ! Et comment vaincra-t-il les réticences, voire le rejet du choc surréaliste ? Peut-être aurait-il dû emmener seulement sa fille ? Vexée, ne va-t-elle pas tout dénigrer ? Elle est parfois capable du pire ! Le père Bolet développe alors des commentaires appropriés, pédagogiques et préventifs. Il explique encore  plus : « N’imaginez pas entrer de plain-pied dans une telle exposition, c’est normal... »

Au grand palais, après un tel préambule Julie est surprise. Pourquoi donc? De plain-pied, n’est-ce pas le mot qui convient à cette jambe galbée, sur une chaussure à talon aiguille et orteils ? Ça n’est guère plus étrange qu’une chevelure à la fiente !

Mais Monsieur Bolet a toujours peur. Il feint d’ignorer sa fille.

«Regarde,   vois-tu, dit-il à l’adolescente, ici, le peintre se moque de nous ! L’effarement est légitime, mais, regarde comme c’est dessiné, la merveilleuse habileté ? »

Or... Eh ! bien non ! pense Julie. Je n’ai pas envie, monsieur, de croire que l’artiste s’est moqué de nous. Et si je veux prendre, moi, cette exposition très au sérieux et la découvrir seule. Décidément, ce M. Bolet a tout du champignon. Effarant ! Les deux filles sont muettes.

Je ne vous dirai rien, monsieur, et je ne vous écouterai plus. Je n’éprouve ni peur ni dégoût. Je poursuivrai seule mon voyage. Anne Lise devine quelque chose et, agacée, accuse en confidence : «Mon père, il parle tout le temps... » Préférerait-elle entendre le mien jurer sous son capot ? Julie en doute. Puis elle s’installe devant le tableau et attend, absorbée bientôt.

Chaussures aux doigts de pieds vivants ! Insensibles frontières ! Objet, cuir, peau de bête, corps de femme. Il y a peu, Julie avait l’âge des contes. Peau d’âne ! Si Cendrillon avait porté pareilles pantoufles ! A minuit, la pauvre aurait perdu la pointe de ses pieds ! Cendrillon mutilée, seule avec ses animaux et ses légumes à Disney-citrouille, village d’enfance ! Gangrène des mal-aimés ? Lèpre ? Pieds de chinoise ? Chute d’orteils ?

Julie n’oublie sa copine. De temps en temps, celle-ci pose sa main sur ses cheveux, là où il y a marqué pigeon...

« Les chaussures, poursuit le père, catégorique, sont le symbole de l’identité. »

Pensée émue et silencieuse de Julie pour le genre va–nu-pieds. Décidément non, ces chaussures et leurs orteils ne la dérangent pas. Certaines chaussures sont vivantes, certaines vies ressemelées.

Julie continue seule la visite. Monsieur Bolet l’a perdue, il le sent. Ni le père ni la fille ne perturberont plus Julie. Voyage ! Julie attache sa ceinture et se jette à coeur perdu vers les tableaux. 1948 Huile et gouache. Petit meuble ou, quand l’essentiel se fait incongru !

1934, Vénus de Milo aux tiroirs. Variations sur le thème du tiroir. Béances ! Les tiroirs du corps s’ouvrent avec violence. Éventration ! Le petit meuble, comme un homme amputé, sans tête !

Girafe à tiroir unique, poignée-nombril et tissu ensanglanté !

Polichinelles dans les tiroirs ? Oh ! Le petit meuble où Julie range ses sous-vêtements et ses papiers secrets. Comment le peintre a-t-il deviné ? Son petit meuble béant, et les coups de tiroirs vides ! Comme il ferme mal ! Un des tiroirs a sauté hors du tableau ! Julie recule. Une main sans tête a jeté le tiroir. Une main de maman. C’est jeudi noir. Jour de ménage. Grand crac des tiroirs qu’on arrache pour en éparpiller le contenu non-aligné. Julie a toujours mal au ventre quand maman renverse les tiroirs ! Le vomi intérieur dégringole. « Ramasse ! » A quatre pattes, Julie récupère le contenu de son ventre répandu à ses pieds. Pauvres affaires ! Tiroir, miroir, mobilier d’intérieur, là, devant moi. Hein ! Monsieur Bolet, vous ne pensiez tout de même pas que j’allais vous raconter tout ça !

Superbement, avec quelque chose qui ronfle comme un accent daliesque, aujourd’hui, le tiroir mal rangé et Julie prennent leur revanche, accrochés au mur du palais des expositions. Fascinant tableau organique, très palpitant, tiède encore ! Déchet chaud, vivant, humiliant, comme celui qu’Anne Lise a reçu sur la tête ! A partir de cet instant, Monsieur Bolet ignorera définitivement la jeune fille. Mystérieuses transmissions ?

Ces tiroirs-là, pense Julie anéantie par tant d’évidences, c’est moi ! Mon moi-corps, meublé squelette ! Mes tiroirs d’intérieur ! Mon placard aux souvenirs, aux secrets. Qui pourrait s’en douter,  hein !  ? Pourtant c’est vrai, je suis ici chez moi ! Surréalisme ? Tiroirs et crotte de pigeon !

Tiroir-miroir. Devant tout ça, Julie a esquissé une main levée, vaine protection. Puis, elle se détourne. Là-bas, de l’autre côté de la grande salle aux tiroirs, un homme s’éloigne. Entre ses omoplates, le long de sa colonne vertébrale, une vibration file, qui le plie légèrement en avant. Des spasmes sous la veste grise, des vagues de plis. Il ondule. Va-t-il se trouver mal ? Sa posture intrigue Julie qui réalise enfin. Cet homme rit ! Il est secoué d’un rire intérieur qu’il s‘efforce de dissimuler et qui le reprend chaque fois. Cet homme est-t-il lui aussi la proie du tiroir ? Ce n’est plus qu’un dos qui s’enfuit vers le calme, entre deux galeries.

Cet intermittent du fou rire assombrit l’adolescente. Rire de tiroir, tiroirs entrouverts, étagés. Le chiffon rouge ondule lui aussi sur la toile, comme un tapis très sanguin dans un escalier.

L’esprit de l’escalier coule encore après que l’homme a dégringolé. Une odeur de cigare subsiste, de la marque Avida Dollars. Odeurs d’hommes.

L’individu est passé dans la salle suivante. Vais-je le retrouver par terre ? s’inquiète Julie. Effondré, mort de rire, informe, immonde sac à rire ?

Julie a déjà surpris de telles dérobades.

Là-bas, devant Picasso,  une femme a chancelé ! Pour éviter les formes contagieuses, elle recule, puis, penchée vers son compagnon, elle rit,  jaune : 

« Heureusement, s’exclame-t-elle, les femmes ne sont pas comme ça... » Et sa main dessine sans fin des courbes effrénées. Accélération.  Plus loin Bacon, plaque Julie dans un démarrage trop rapide.

Les occasions de voir à l’intérieur sont rares. L’accès n’est pas permanent. La jeune fille conservera-t-elle les lunettes à lire dans les pensées, fantasmes, souvenirs et autres parchemins grumeleux ? Monsieur Bolet et sa fille  raccompagnent Julie qui  remercie et dit au revoir, bien poliment, sur un trottoir, devant une porte rouillée Sociologie. Malaises. Humbles douleurs. Politesses. Mais oui, Julie a bien aimé l’exposition. Dernier regard. Monsieur Bolet, le dos muet et Anne Lise, qui se recoiffe encore, oh ! juste une mèche, comme tout à l’heure, discrètement, dans le reflet de la vitre sur le tableau de Chagall, la petite maison isolée, bleue et pleine de larmes. Mais :« Chut ! »

© 2003Simone Blanc – Tous droits réservés.