L'exil

Frédéric Lair

 

Je n’ai gardé aucun souvenir précis de l’endroit d’où je venais. Ni de cet endroit, ni de ma mère. Par contre, je revois sans trop de peine les images de mon arrivée chez mon père.

Je devais avoir deux ans. On m’avait installé sur une selle minuscule, fixée elle-même sur le cadre d’un vélo d’homme.

Nous avons quitté la route empierrée pour nous engager sur un large sentier herbeux en légère descente. Le jeune homme qui m’accompagnait – et qui s’avéra par la suite être mon oncle – marchait à côté de sa bicyclette en me tenant par l’épaule. Je suis presque certain qu’il a parcouru de la sorte tout le trajet par crainte de me voir chuter de mon fragile strapontin.

Nous nous rapprochions d’une longue bâtisse ceinturée par une haie de troènes odorants. Tout d’abord, je n’aperçus qu’un immense toit en tuiles brunes. Puis, lorsque mon oncle s’arrêta devant une étroite grille en fer amarrée à la haie, je découvris la façade d’une ferme. Une vieille ferme grise aux portes et fenêtres vert foncé. Au centre de la cour en terre battue, un gros tas de fumier dont les relents me firent grimacer. Quelques poules picoraient aux alentours. Des pigeons se reposaient sur le faîte du toit. Un chien se mit à aboyer.

J’étais toujours installé sur mon siège, les mains rivées au guidon. A cet instant, les premiers signes de vie se firent jour dans cette demeure inconnue. Précisément au centre de la façade, où se trouvait une étrange porte coupée en deux. La partie basse était fermée. Dans l’ouverture supérieure apparut d’abord le buste d’une femme vieille et menue. Puis, en arrière-plan, la silhouette plus élancée d’un homme encore jeune aux cheveux frisés.

Tous deux s’avancèrent lentement vers nous, le regard méfiant… ou hostile. Un autre homme beaucoup plus âgé et chauve les rejoignit.

La vieille dame portait un chignon gris et présentait au milieu du dos une énorme bosse. Outre son étrange façon de piquer de la tête vers le sol, ses joues creusées, ses lèvres pincées et ses yeux de fouine enfoncés dans leurs orbites lui conféraient un air de sorcière.

- Vous avez bien tout rapporté ? demanda-t-elle sèchement au garçon qui m’accompagnait.

Le regard embué, ce dernier acquiesça sans lever les yeux. Alors, la vieille dame au chignon gris ouvrit la grille et m’arracha de mon petit siège. Sans un mot. Sans ménagement. En une fraction de seconde, je me retrouvai pressé contre sa poitrine, la tête dans le vide.

Puis elle se tourna vers le monsieur frisé, resté gauchement à l’écart.

- Allez chercher son baluchon ! décréta-t-elle.

Le sac en toile posé sur le porte-bagages passa des mains maladroites du monsieur frisé à celles du vieux monsieur chauve qui me caressa les cheveux au passage. L’attitude attendrie de ce vieillard au visage buriné, comparée au comportement sévère des autres personnages, m’aida sans doute à ne pas trop pleurer.

Ensuite, ce fut à mon tour de changer de bras.

- Allez près de votre papa, dit la vieille dame en me tendant au jeune homme frisé.

Je me sentis soulevé, transporté, secoué jusque dans la cour. La grille battit lourdement contre son cadre. La vieille dame s’adressa une dernière fois à mon oncle :

- Maintenant, retournez d’où vous venez ! lança-t-elle.

Mon oncle souleva son vélo pour rebrousser chemin. Le monsieur qui se présentait désormais comme mon père m’empêcha de le regarder disparaître derrière la haie. On referma aussitôt les deux parties de la porte coupée et je découvris, jour après jour, ce lieu d’exil où j’allais passer ma jeunesse.

 L'étable captiva en premier lieu mon attention. Elle hébergeait deux vaches blanches tachées de noir que mon grand-père - c'est sous ce vocable qu'on m'apprit à désigner le vieux monsieur chauve - utilisait pour cultiver le lopin de terre annexé à la ferme. Dociles, paisibles, elles tiraient de concert et sans jamais rechigner la charrue au soc brillant ou la herse triangulaire en bois. Grand-père les accompagnait plus qu'il les guidait. A force d'arpenter notre unique champ, habituées aux moindres directives de leur maître, elles auraient pu effectuer seules leur besogne ingrate et monotone.

Au fil du temps, grand-père m'installa sur leur dos. Accroché à leurs  cornes, fier comme Artaban, je me sentais porté par des épaules de géant. Et peu m'importait si nos voisins plus fortunés travaillaient leurs terres avec chevaux ou tracteurs… "nos" bêtes étaient les plus belles du monde !

La journée de labeur terminée, elles retrouvaient leur gîte et leur mangeoire en pierre. Le piétinement bruyant de leurs sabots sur les pavés de l'étable faisait fuir les hirondelles dont les nids s'accrochaient aux voussettes en briques chaulées. Elles étaient légion, attirées par les mouches. On m'a toujours soutenu qu'elles portaient bonheur. A la réflexion, je le crois toujours.

Un autre endroit, encore plus insolite, m'attirait. Mystérieux, sombre, encombré : la grange !

Dans un coin s'amoncelaient les betteraves rouges et longues qui serviraient de pitance aux bêtes une bonne partie de l'année. Chaque soir, grand-père actionnait la manivelle rouge d'une large trancheuse aux couteaux d'acier. Les betteraves s'y déchiquetaient avec des crissements saccadés. Elles tombaient en lamelles dans une manne ajourée en fer blanc.

A côté de la trancheuse gisaient les collets et les restes de fanes que grand-père avait sectionnés auparavant à grands coups de serpe. Aux alentours, quelques machines obsolètes et fragiles que nous étions sans doute encore les seuls à utiliser au village : un tamis à grain, un semoir en bois, un long soc en bois destiné à creuser les rigoles pour y planter des pommes de terre.

Au-dessus de cet espace, disposés sur un enchevêtrement plus ou moins régulier de rondins, la paille et le fourrage pour l'hiver.

Curieux et impatient, je gambadais derrière grand-père à longueur de journée. Jusqu'au jour où je trébuchai sur le sol inégal et chutai la tête la première sur la serpe abandonnée par mégarde au pied de la trancheuse. Mon front en porte encore la cicatrice… le visage en sang, je reçus les soins énergiques de grand-mère tandis que mon guide catastrophé essuyait les foudres de la vieille dame.

Le dernier endroit insolite où j'allais chaque jour traîner mes savates se trouvait à l'extrémité gauche de la ferme. Grand-père y avait aménagé un pigeonnier au-dessus de l'ancien fournil transformé en atelier. On y accédait à l'aide d'une simple échelle, par une étroite ouverture pratiquée dans le plancher.

La première impression était plutôt désagréable. Sous l'effet de la chaleur, une odeur piquante d'excréments me prenait à la gorge. Puis, à mesure que je progressais dans les cages, d'autres senteurs atténuaient mon dégoût : celles du maïs concassé et des graines choisies qui constituaient le repas des oiseaux ; celle de la chaux dont on badigeonnait les murs ; l'odeur à la fois chaude et poussiéreuse des pigeons eux-mêmes.

Certains portaient une bague en métal gris. D'autres nichaient dans de larges soucoupes en terre cuite au fond desquelles grand-père avait préalablement déposé quelques œufs en plâtre blanc. Leur roucoulement harmonieux, interrompu lors de notre intrusion, reprenait crescendo pendant que nous remplissions d'eau fraîche les abreuvoirs.

Grand-père leur parlait, les bichonnait, leur déployait minutieusement les ailes, attentif au moindre bobo. Il lisait dans leurs yeux et sélectionnait en silence les valeureux mâles qui participeraient au prochain concours. Une dernière caresse, un dernier regard… Puis, nous quittions à reculons et silencieux nos hôtes indolents.

 
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