Et vous encore, mineurs…
Isabelle Fable
Et vous encor, mineurs qui cheminez
sous terre,
Le corps rampant, avec la lampe entre les dents
Jusqu’à la veine étroite où le charbon branlant
Cède sous votre effort obscur et solitaire... Émile VERHAEREN
C’est beau, Verhaeren. Tu connais ?
- Arrête ! Arrête avec tes vers idiots ! C’est nous, les vers de terre ! C’est
nous qu’on va crever sous terre. Je voulais pas le faire, ce fichu métier. Je
leur avais dit que je voulais pas le faire. Mais les Borins, c’est têtu. Mon
père l’a fait, son père l’a fait, fallait que je le fasse.
Je criais presque dans mon désespoir. Les autres se taisaient. Qu’y avait-il à
dire ?
-Moi, je voulais être jardinier, faire pousser des fleurs. Faire vivre la terre.
Pas mourir dessous. Saloperie de mine.
Vaincu, je m’effondre, je m’assieds, les genoux fléchis, la tête entre les
mains. Sales, sales, sales. Tout est sale dans la mine. J’ai vingt ans et je ne
veux pas mourir. C’est pas un titre de bouquin, ça ? Non, quinze ans, elle avait
quinze ans, la gamine. Quinze ou vingt, de toute façon, c’est pas un âge pour
mourir. Y a-t-il un âge pour mourir ?
Une main se pose sur mon épaule. Qui ? L’air même est sale, on n’y voit rien. Le
vieil Hubert, sans doute, au poids de la main. Elle me presse d’un air qui se
veut réconfortant. Mais ça ne me réconforte pas de savoir que je vais mourir en
sa compagnie. Il dit que c’est toujours comme ça quand il y a un coup de
poussier. Il en a déjà connu. Il a toujours pu s’en sortir.
Mais cette fois, c’est foutu. Huit cents mètres de fond. Bloqués tout au bout
d’une galerie transversale, un des boyaux les plus étroits, les plus confinés,
les plus invivables. Le bout du bout des dernières branches de l’arbre immense
que la mine dessine sous la terre. Cet arbre mort où tous les hommes de ma
famille ont trouvé leur dernière heure. Cette fois, c’est mon tour et mon
estomac se tord à cette idée.
Je voulais mourir au soleil, moi. Pas dans le noir. J’ai peur du noir. Quand ça
a explosé, tout à l’heure, quand tout s’est effondré dans la galerie, j’ai cru
que ça y était. J’aurais préféré. D’un coup, une poutre sur la nuque, comme un
couperet de guillotine. Mais non. J’ai été jeté à terre par le souffle, dans
l’anfractuosité où je travaillais avec Hubert, le grand Jean et le petit Pol.
Jeté à terre, le nez dans la poussière. Et quand j’ai levé le nez, je n’ai rien
vu. J’ai eu plein de crasse dans les yeux, dans le nez. Dans la gorge, quand
j’ai ouvert la bouche pour crier. Je me suis mis à tousser, à hoqueter comme un
malheureux.
-Vot’mouchoir sur le nez et attendez, a crié Hubert d’une voix étouffée par
l’étoffe qu’il tenait déjà devant sa bouche.
Affolé, suffoquant, j’ai fouillé fébrilement dans la poche de ma salopette, à la
recherche de ce petit carré de tissu que ma mère s’obstine à me fourrer dans la
poche et dont je n’ai jamais saisi l’utilité au fond de la mine. Dame, quand on
vit dans la terre, comme un termite, comme une fourmi, comme un ver de terre, on
perd un peu l’usage des bonnes manières. On se mouche dans ses doigts, on
s’essuie le front d’un revers de bras noir, on pisse dans un coin, même si c’est
interdit. Et si elle avait oublié de me mettre un mouchoir ?
Mes doigts rencontrèrent la douceur du petit carré blanc dans la rugosité de ma
poche en coutil et je déployai à tâtons le mouchoir pour en faire un carré plus
grand, que j’appliquai fiévreusement sur mon visage comme si cela avait été un
masque à oxygène. Je respirai un peu mieux. Vraiment un tout petit peu. J’avais
la gorge tellement contractée que l’air devait s’y faufiler à travers un boyau
aussi étroit qu’un boyau de mine.
-Bougez pas, gardez les yeux fermés, grogna Hubert. Attendez que ça retombe.
On a attendu, comme ça, sans bouger, à suer comme des malades, à écouter les
craquements de la mine qui craquait de partout, des cris étouffés dans le
lointain, des hennissements, des hurlements, des sifflements.
-Pourvu qu’y ait pas de grisou, répétait Hubert, pourvu qu’y ait pas de grisou.
Le sol était irrégulier, caillouteux. J’avais des pointes de charbon qui me
rentraient dans les côtes, dans les hanches. Mais pour rien au monde je n’aurais
bougé le petit doigt. Peur de faire lâcher la voûte invisible qui me protégeait
des milliers de tonnes de terre qui n’attendaient qu’un signe pour m’enterrer
définitivement, aplati comme une punaise. Je faisais le mort pour tromper la
mort.
Au bout d’un temps affreusement long, où je m’appliquais à ne remuer que mes
poumons, je perçus un mouvement à mes côtés. Le silence s’était abattu sur la
mine, on n’entendait plus que nos respirations sifflantes, oppressées et c’était
plus terrible encore que les craquements de la mine qui s’effondrait sur nous.
Comme si, le travail terminé, elle posait sa pioche et s’essuyait le front, la
mine. Elle avait arraché à la vie sa ration d’hommes pour la journée et les
stockait. Je n’en pouvais plus d’attendre, d’attendre la mort sans bouger.
C’était intenable. S’il fallait y passer, autant y aller tout de suite. Autant y
aller debout, comme un homme, qui fait face à la mitraille.
Je commençai par risquer un œil mais je ne vis rien, que la poussière de charbon
accrochée à mes cils. Je battis des paupières vigoureusement, en supposant que
cela n’aurait pas d’incidence sur la solidité de la voûte. J’y voyais mal, l’air
restait saturé de poussière de charbon. A mes côtés, mes compagnons commençaient
à bouger tout doucement aussi.
J’ôtai le bâillon de ma bouche et tentai de respirer à petits coups. Cela
sentait mauvais, le renfermé, la poussière, le charbon. Mais cela ne grattait
plus autant la gorge. Et on arrivait à y voir un peu. Je frottai ma lampe, elle
donna une clarté un peu plus rassurante. Nous étions quatre, à peu près entiers,
à nous regarder d’un air hagard, à jeter des coups d’œil apeurés sur les parois
noires, brillantes de la veine. La terre n’a pas de sang. Pourquoi a-t-elle des
veines ? Moi, je sentais le mien, de sang, qui me battait aux tempes. Je crevais
de peur. J’avais envie de vomir.
-Doucement, dit Hubert, qui, fort de son expérience, prenait d’autorité le
commandement de notre navire en perdition.
Personne ne songeait à discuter. Il dit qu’il fallait que nous restions là,
qu’il allait voir les dégâts et les possibilités de sortir.
-Éteins ta lampe. Les autres aussi. Il faut économiser la lumière. On ne sait
pas ce que ça peut durer. Et le fond sans lumière, c’est terrible. On a
l’impression d’être déjà…
Il évitait de prononcer le mot fatal, par superstition, je suppose. Les trois
lampes s’éteignirent successivement, nous plongeant dans une pénombre de plus en
plus oppressante. Hubert opina et nous fit un vague sourire. Je n’avais jamais
remarqué à quel point il était ridé. Ou est-ce cet accident qui l’avait ridé
d’un coup de baguette maléfique? Une vieille pomme. Mais une pomme, même
vieille, conserve sa couleur et son odeur de pomme. Lui, il était noir, luisant
de sueur et il sentait le charbon. Tout sentait le charbon. Nous étions en train
de devenir du charbon.
Il remit son mouchoir sur le nez et s’éloigna, le dos courbé, dans la galerie,
emportant notre lumière sur son front. Et nous comprîmes ce qu’il voulait dire
par le fond sans lumière… C’est l’enfer. Nos respirations se firent soudain plus
fortes, emplissant cette horrible obscurité, qui devint dense, épaisse comme le
charbon lui-même. Le sol était plus dur, les parois plus proches. Mes mains se
crispaient sur mes cuisses pour ne pas céder à la tentation d’allumer ma lampe,
ne fut-ce qu’une brève seconde. Rien que pour être sûr d’être encore vivant. Je
lisais dans le souffle rauque de mes compagnons la même terreur, la même
tentation. La même volonté de se montrer fort, aussi fort que les autres. Aussi
fort que le vieil Hubert.
Il devait être mon beau-père, Hubert, mais il ne le savait pas encore. Je
comptais épouser sa fille à l’automne, quand la terre se couvre d’or et de
lumière mais je ne savais pas comment le lui annoncer. Il m’impressionnait, avec
sa figure creusée de sillons, ses yeux délavés qui semblaient toujours regarder
à travers moi, comme si je n’existais pas. Je n’étais pour lui qu’un petit
mineur comme les autres, un peu gouailleur, un peu frimeur et très peureux au
demeurant. J’avais peur qu’il ne veuille pas de moi pour sa fille.
Je m’efforçai de penser à ma petite fiancée, ma petite Mathilda, à ses grands
yeux sombres, qui grandissaient encore lorsqu’ils me regardaient. Savait-elle
déjà, pour l’accident ? J’eus soudain tellement envie d’elle, de sa peau, de ses
mains, de ses seins, que je me mis à gémir. Mais ce n’est pas son nom que je
murmurai.
-Maman…
Un sanglot me répondit et je ne sus pas lequel de mes compagnons l’avait lâché.
J’espérai que ma faiblesse aussi resterait anonyme. Nous avions tous une maman
qui nous attendait à la surface. Même Hubert. Une vieille maman, qui plus d’une
fois, était venue attendre en silence sur le carreau de la mine que remonte l’un
ou l’autre de ses fils, un mari, un frère, un cousin…
Hubert revenait, précédé du raclement de ses godillots sur le sol rêche et de la
lueur de sa lampe, qui dansait et nous ramenait à la vie. Nous étions pâles tous
les trois, la gorge sèche. Hubert n’apportait pas de bonnes nouvelles.
-C’est tout écroulé dans la galerie principale et je n’ai entendu personne. J’ai
appelé, cogné sur le bois, sur mon casque. Rien. Il faut attendre. Le pire, ce
sera la soif. Quelqu’un a à boire ?
On a tous une gourde ou un thermos pour descendre mais l’heure du repas était
passée depuis longtemps et les briquets étaient dans nos estomacs avec l’eau et
le café…Savoir que nous n’avions plus rien nous donna soif immédiatement. Des
histoires horribles me revenaient, de mineurs bloqués au fond et qui avaient dû
boire leur urine pour survivre.
A tout prendre, j’aurais préféré être bloqué dans un sous-marin, avec des tonnes
d’eau sur la tête, plutôt que dans ce tombeau. Dans un sous-marin, on garde un
espoir, un tout petit espoir. Si l’on sort de sa boîte à conserve, on peut
espérer regagner la surface en nageant. Mais qui peut espérer traverser la terre
? Et si on doit mourir, l’eau, ça tue vite. La terre, pas. On ne peut pas la
manger, s’en emplir la gorge et les poumons pour en finir plus vite. Il faut
attendre, mourir à petit feu, à petite terre, en manquant d’air. Mourir de faim,
de soif, sécher comme une feuille morte. Se momifier. La figure de Ramsès II me
hante. Tout noir, tout sec. Une statue de charbon, qui fut un homme pourtant. Et
un grand homme.
Qu’est-ce qu’ils font là-haut, les gens ? Ils pleurent et se tordent les mains ?
Je sais, je sais, ils font ce qu’ils peuvent. La solidarité entre mineurs… Ils
font ce qu’ils peuvent. Mais la terre est plus forte que les fourmis qui
viennent lui gratouiller les entrailles, lui arracher les tripes. Elle s’est
envoyé un vermifuge dans les boyaux, un bon coup de poussier. Ils veulent du
charbon, les petits hommes ? On va leur en donner, du charbon. Plein les yeux,
plein le nez, plein la bouche. Mourez, je vous digérerai.
Hubert est assis, le dos ployé, les genoux remontés, et recommence à réciter des
vers. Je n’ai plus le courage de rouspéter. D’ailleurs, si ça lui fait du bien…
Moi, la littérature, j’en suis revenu. J’ai lu Zola. Germinal. Ca m’a dégoûté à
jamais de la mine. Et pourtant, j’y suis. J’y fais mes armes. J’y fais mes
larmes. Je les sens qui me montent aux yeux. Je les retiens. Ainsi que ma
respiration. Ainsi que ma soif. Ainsi que ma vie. Je vais laisser passer un tout
petit filet de vie, me mettre en veilleuse, en hibernation, comme une marmotte.
Beaucoup d’animaux hibernent ainsi et ne considèrent pas la terre comme une
ennemie mais comme un lit pour l’hiver. Bien sûr, ce n’est pas à huit cents
mètres de profondeur. Mais eux, c’est pour des mois…
Je décide que ce doit être possible pour un gars de vingt ans de réserver sa vie
et je m’installe du mieux que je peux sur le sol dur pour la longue attente. Je
regarde les autres. Il y a là le grand Jean, qui pleure sans bruit, à sillons
blancs sur ses joues noires, en se tordant les mains. Et le petit Pol, qui sue,
qui pue en roulant des yeux blancs et qui regarde Hubert comme s’il était le bon
Dieu, avec sa lampe sur le front.
Il ne dit rien, Hubert. Il se réserve.
- Faites comme Pierrot, dit-il finalement. Dormez. Je veille.
Je regarde mon bras. Pas d’heure. Pas de bijoux dans la mine. Pas de temps. Les
contremaîtres seuls, qui donnent le signal de la remontée. Les porions… Ils sont
remontés sans doute ? Y a-t-il d’autres naufragés, désespérés comme nous,
coincés dans les entrailles de la terre ? De la terre-mère ? De la terre-mort…
Mère, mort... Mer Morte. Je m’endors. Elle s’est ouverte, la Mer Morte, sous le
bâton de Moïse. Ou était-ce la Mer Rouge ? Mais je ne m’appelle pas Moïse et je
n’ai pas de bâton. D’ailleurs, il n’y a pas d’eau. Rien que la soif. La soif. Le
charbon colle aux lèvres, colle aux dents. Et aux naseaux. Aux naseaux. Encore
de l’eau. De l’eau nase… N’importe quelle eau, pourvu qu’elle mouille.
L’air que j’inspire me semble épais. Le poussier tue moins vite que le grisou.
Mais il tue. Il donne le temps de voir venir la mort. De savourer la mort. Il se
faufile dans les replis du nez, se colle à la gorge, assèche les muqueuses, se
coince dans les bronches et vous tapisse tout l’intérieur jusqu’à ce que votre
âme demande grâce et abandonne ce corps devenu terril. Devenu stérile. C’est
arrivé à mon père. On l’a remonté un jour, tout raide, tout noir, les jambes
brisées, le visage tordu. Il avait dû agoniser longtemps tout seul dans le noir.
Sa lampe était brisée.
Il m’attend au ciel, bien tranquillement maintenant. Et ma mère m’attend sur
terre, en implorant la Bonne Mère de lui rendre son enfant et en lui promettant
n’importe quoi…
Et ma petite fleur, ma petite Mathilda, que fait-elle, que pense-t-elle ? Je me
sens fondre en l’évoquant. On a fait l’amour hier pour la première fois. Elle
voulait. Parce que c’était le jour du printemps. Elle disait que ça nous
porterait chance. Ce beau corps tout blanc, tout chaud, tout tendre, tout ce
mystère, cette émotion…
Et si je ne revenais pas… Et si elle était enceinte… Son père la tuerait. Non,
il ne pourrait pas, il serait mort avec moi. J’ouvre les yeux, je le regarde.
Est-ce une impression ou la lumière a-t-elle faibli ? Depuis combien de temps
sommes-nous ici ? Impossible de s’en faire une idée. Ca sent mauvais. L’air est
très confiné dans notre réduit. L’appendice de la terre. Nous sommes la petite
saleté qui s’est logée dans son appendice. Le petit noyau de cerise qui va lui
causer une bonne crise d’appendicite. Mais qui va l’opérer ? Qui va déloger la
petite saleté que nous sommes ?
Hubert me regarde, il voit que je respire mal. Si seulement nous avions un peu
d’air. Ou quelque chose à boire, quelque chose de frais à toucher. Tout est
chaud, tout est moite, l’air est gluant, notre peau colle. Hubert soupire et
fouille pour la douzième fois ses poches, sa musette désespérément plate, la
gourde dont il a essoré les dernières gouttes il y a longtemps déjà. Il se passe
la langue sur les lèvres. Le mouvement devient malaisé, tant la bouche est
sèche.
-Personne n’a rien, vous êtes sûrs ? On partagerait…
Jean secoue la tête. Il a l’air épuisé, ses longues mèches lui collent au front
comme des brins de fumier. Il ouvre la bouche mais ne dit rien et se contente de
regarder tristement ses mains posées à plat sur ses genoux en respirant soudain
plus fort. J’ai l’impression qu’il peut claquer là, d’un moment à l’autre.
Pol reste affalé, torse nu, son ventre replet reposant sans honte sur ses
cuisses, à suer sans retenue. Il doit en avoir perdu, de l’eau, ce pauvre Pol.
Plus rien à l’intérieur. Comment son sang arrive-t-il encore à circuler ? Il a
tant besoin de boire, Pol. C’est un mou, un mouillé. Il a toujours soif. Il pue
de plus en plus. Je le plains.
Ai-je aussi mauvaise allure ? Aussi mauvaise odeur ? Hubert secoue les musettes
l’une après l’autre. Elles sont pleines de poussier, cela nous fait tousser.
Mais son œil s’allume tout à coup. Il a senti quelque chose. Quelque chose de
lourd dans une des musettes. La mienne. Il y plonge la main et en ressort
triomphalement… une pomme. Une pomme verte, brillante, acidulée rien qu’à la
voir.
La pomme de Mathilda ! Je l’avais oubliée. Elle m’avait dit hier avec un beau
sourire : « Tiens, croque la pomme ! » Elle est très symbole, Mathilda. Mais je
n’aime pas les pommes. « Alors, garde-la, ça te portera bonheur. »
Je me sens rougir au souvenir de son corps nu, rougir sous les yeux de son père,
qui ne peut pas savoir pourtant, rougir sous les yeux de mes compagnons
d’infortune que je privais de cette manne céleste, une pomme. Heureusement, il
fait noir, personne ne le voit. Hubert sort son couteau d’un air réprobateur,
coupe la pomme en quatre et nous en tend à chacun un morceau.
-Je… je ne savais pas qu’elle était là, bredouillai-je. Je n’aime pas les
pommes.
Qu’elle est belle, cette pomme, ronde, verte, juteuse, brillante. Noircie de
charbon. Les yeux allumés, les mains se tendent, les bouches s’ouvrent. Chacun
mange son quartier à sa guise. Jean le suce longuement, en grignotant une
minuscule parcelle à la fois, comme une souris. Pol l’engloutit d’un coup mais
le mâche tellement longtemps qu’il doit avoir l’impression d’en avoir eu un
panier plein. Hubert le déguste consciencieusement, en homme raisonnable, qui
sait ce qu’il fait.
Je tiens toujours mon morceau à la main. Je n’ose pas le manger, c’est la pomme
symbole de Mathilda. Engloutie dans leurs estomacs impies. Si son père avait su…
sa pomme aurait pris un goût d’inceste. Un goût de fureur. Les yeux des autres
commencent à lorgner mon quartier mais Hubert lève soudain la main d’un air
attentif… Il écoute.
Un bruit. Lointain. Des sabots. Un des petits poneys qui tirent les chariots.
Toute leur vie sans remonter. Jamais de soleil. Jamais de vent frais. Jamais
d’herbe verte. Jamais de pluie sur les naseaux, de chants d’oiseau ou de galops
dans la prairie. Le travail tout le temps. Jusqu’à la mort.
La mine, défigurée par l’éboulement, ne permet pas d’entendre comme d’habitude
et de localiser le bruit. Où est ce poney ? J’ai envie tout à coup de le voir.
Je l’aime, ce poney, ses yeux doux, sa crinière, son courage. Surtout son
courage.
Un souffle, un frôlement, ma pomme a disparu, happée d’un coup de dent, croquée
bruyamment à mon nez et à ma barbe. Il hennit, son cri emplit nos oreilles. On
le voit à peine, dans la lumière falote qui est la nôtre. Il est déjà reparti.
Il file comme s’il avait peur d’être puni pour son larcin. Hubert se dresse,
s’élance à sa poursuite, trébuche dans le noir et nous crie :
-Debout, vite, vos lampes ! Allumez vos lampes, nom de Dieu, la mienne est
fichue. Allumez vos lampes, je vous dis… Courez, dépêchez-vous !
Eberlué, je lui obéis et lui emboîte le pas en trébuchant à mon tour. Il devient
fou ? Pourquoi suivre ce poney ? Après tout, c’était mon morceau et j’avais dit
que je n’aimais pas les pommes. Et puis, il avait bien le droit d’avoir soif
aussi, ce poney… De toute façon, le morceau était avalé, il n’allait pas lui
faire rendre gorge.
Hubert s’est arrêté, il s’appuie contre la paroi. Il semble hors d’haleine. Il
me fait signe de passer devant.
-Ne le perds pas de vue surtout.
Qu’espère-t-il ? Que je lève la main sur cet animal ? Je passe devant. Il me
suit, en hélant les deux autres, qui suivent vaille que vaille cette lamentable
chasse à courre. Je ralentis le pas, volontairement. L’idée de l’hallali me
soulève le cœur. Hubert va-t-il lui plonger son couteau dans la gorge et se
repaître de son sang ? Je m’arrête, incapable d’imaginer la suite.
Hubert me rattrape et me fait signe d’avancer. Il a l’air fébrile, ses mains
tremblent, ses yeux brillent. Le poney s’est arrêté et nous regarde. On le
distingue mal. Il est noir de charbon, lui qui avait une belle robe couleur
d’automne et une crinière claire. Il s’ébroue, tape du pied, s’impatiente.
Comment Hubert peut-il lui vouloir du mal ? Il connaît ce poney. C’est lui qui
le soignait, lui apportait son fourrage le soir, changeait sa litière,
l’étrillait…A-t-il si soif ? Et si le poney l’égorgeait, que dirait-il ?
Le Shetland secoue sa crinière, hennit et reprend sa marche tranquille dans des
couloirs que nous ne connaissons pas, que nous n’empruntons jamais. A quoi bon
poursuivre cet animal dans ce labyrinthe de galeries désaffectées ? On ne nous
retrouvera pas, à condition que quelqu’un descende jusqu’à nous. Je m’arrête, il
faut rebrousser chemin. Mais Hubert me pousse dans le dos et, du menton,
m’intime l’ordre de continuer.
-Allez.
-Et les autres ?
-Ils suivent.
On les voit à l’angle du boyau, deux points lumineux qui dansent, avançant
cahin-caha. Nous sommes en train de nous perdre. L’un avance trop vite, les
autres trop lentement. Je ne veux pas mourir seul dans la mine. C’est trop dur.
Le poney s’est encore arrêté, comme s’il nous narguait. Chaque fois que nous
sommes sur le point de le rattraper, il file. D’un petit trot allègre. Il a
l’air de se moquer de nous. Et Hubert qui ne prétend pas lâcher prise. La folie
des hommes n’a pas de limite décidément.
J’ai le cœur qui bat trop fort mais, curieusement, je respire mieux. C’est
toujours ça. Ce conduit est mieux aéré. Plus large. Il monte. Il monte en pente
douce. Le petit cheval hennit une dernière fois et se met au galop. Là, non.
Courir, je n’en suis pas capable.
Je me retourne pour le dire à Hubert. Il me désigne le chemin d’un index
autoritaire. Après tout, mourir ici ou ailleurs. Autant mourir en poursuivant un
cheval qu’en croupissant comme une larve dans un coin. Mais il ne faut pas
compter sur moi pour tuer ce cheval. Ni pour boire son sang.
Il a filé, on ne le voit plus. On l’entend galoper, de plus en plus faiblement.
C’est fini, il a pris trop d’avance, on ne le rattrapera plus. Mais Hubert n’en
démord pas, en proie à son idée fixe. Il a pris la tête et marche vite, comme un
cheval qui sent l’écurie. Hubert… Saint Hubert, patron des chasseurs. Je n’y
avais jamais pensé. Mais chasser dans ces conditions, quelle honte.
-Hubert ? Tu as ton couteau ?
-Pour quoi faire, un couteau ? halète-t-il.
Il ne compte tout de même pas l’étouffer à mains nues et le saigner à dents nues
? Pourvu qu’il s’échappe, le poney…. La vie de ce poney me semble soudain aussi
importante que la mienne. On n’entend plus son pas mais on l’entend hennir au
loin et son cri se répercute sur les parois.
-Il est arrivé, fait Hubert.
Il a l’air soulagé au lieu d’être fâché. Il se retourne, nous hèle d’un grand
geste du bras, comme un général qui rameute ses troupes avant l’assaut final.
Est-il coincé dans un cul-de-sac, le petit poney ? Se pourrait-il que le vieil
Hubert connaisse ces galeries ? J’avance sans joie. J’ai si soif, j’ai si chaud,
je suis si fatigué. Les autres sont loin derrière nous.
-Courage, dit Hubert. On va les attendre.
Et il s’assied, les mains jointes. Il a de grandes mains noueuses. Assez grandes
pour étrangler un cheval ? Sa lampe est morte mais la mienne éclaire bien son
visage. Je vois un homme qui va tuer. C’est drôle, un homme qui va tuer. Il a le
visage éclairé. Pas seulement par ma lampe mais par une sorte de joie sauvage.
Je ferme les yeux. Attendre les autres. A trois, on saura bien l’en empêcher.
Oui. Mais s’ils prenaient son parti ? De toute façon, le cuir d’un poney, ce
doit être très dur à percer. Je leur dirai. Ca ne vaut pas la peine de le tuer.
Je leur dirai.
Voilà les autres. Ils ne sont guère vaillants. Noirs et vacillants. Tenant à
peine sur leurs jambes. Faudra que le poney compte sur les siennes, de jambes,
pour s’échapper. Mais lui, il avait l’air en forme. J’ai confiance.
-Allez, en route, les petits gars, on y est presque. Vous savez qu’il y a plus
de douze ans que ce poney est ici ?
Ca n’en rend la poursuite que plus cruelle. Pour un quartier de pomme qu’il a
volé ! Pour le punir ? Ou pour le saigner ? Mais je ne veux pas envisager cette
éventualité. Hubert est un brave homme, ce n’est pas possible.
Le boyau est toujours large, dégagé, aéré. Des Champs Elysées, après ce qu’on a
connu. Ce n’est pas désagréable d’y marcher. Pas de poussier, l’air est clair,
fluide, presque frais. Oui, presque frais. De plus en plus frais, d’ailleurs,
comme... comme…comme si…Le cœur me manque.
Comme s’il venait … du dehors. De l’air, du vrai, de l’air du dehors. Je n’ose
pas y croire. Je regarde Hubert et alors, je sais. Je sais que je peux y croire.
Son visage rayonne.
-Il est descendu dans la mine il y a douze ans. Par ici. Et il s’en souvient. Il
a refait le chemin en sens inverse. Il nous a montré le chemin. Il nous attend
dehors. Tu peux être sûr qu’il nous attend.
-Alors…tu ne voulais pas le tuer ?
-Le tuer !? Quelle idée !
Nous avons débouché dans les broussailles, dans la fraîcheur du printemps et
c’est plus merveilleux que de venir au monde. Nous sommes tout noirs, tout
moches, crasseux mais si heureux. Le poney nous attend en secouant sa crinière,
d’un air de dire : et alors, qu’est-ce que vous pensez de ça ? Jean tombe à
genoux et Pol… tombe dans les pommes, comme un sac de patates.
Un gamin, qui était sur les hauteurs voisines, nous aperçoit et dévale en
direction de l’entrée de la mine en hurlant :
-Y en a qui sont sortis… Du côté des Basses-Brousses, y en a qui sont sortis...
Il n’y a plus qu’à attendre. Je me laisse couler dans l’herbe. Elle est si
douce, l’herbe. Elle est si fraîche. Le poney s’approche en broutant. Allongé de
tout mon long, je lui tends une petite touffe, pas très haute en cette saison.
Il l’accepte, avec plus de douceur que ma pomme tout à l’heure. Ma pomme
porte-bonheur. Merci, Mathilda. Merci, Poney.
Il arrive du monde. De l’eau. Hubert se lève pour aller à leur rencontre. Il
tient le poney par le cou.
-Lui d’abord, dit-il, lui d’abord. Il a plus soif que nous. Il a douze ans de
mine.
Et il a bien raison. C’est lui, le petit poney, qui avait le plus d’expérience.
C’est lui qui a opéré la terre, qui l’a purgée de son noyau de cerise. Lui qui
nous a sauvés, montrant un cœur que les hommes ne lui avaient pas montré.
Car, j’en suis convaincu, il nous attendait. Et s’il a chipé ma pomme,
n’était-ce pas pour nous amener à le suivre ? Qui sait ?
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2008
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