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Traverses :
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Julien Dorvennes
Elle vivait retirée du monde avec son jardin pour seule
passion. Jusqu’au jour où elle découvrit, sous les roses qui cachaient le mur du
fond, cette grille. Il fallut cette circonstance inattendue pour qu’elle
s’aventurât hors du jardin. Elle y avait ses roses et sa glycine, sa fontaine et
ses allées, le cabanon de bois où elle remisait ses outils. Ses roses avaient
leurs pressants matins et elle était à leur réveil. Il ne fallait pas seulement
les nourrir et leur donner à boire, il fallait aussi apprendre à les tailler et
les attacher pour suivre la course d’un rameau, souligner l’arrondi d’une
tonnelle ou ériger le dressé d’une colonne. Lentement elles se courbaient sous
les doigts, fières et soumises. Toutes avaient un nom, un caractère et une race,
par jeu, ou par dédain. Les unes à côté des autres, elles étaient sa collection.
Qu’imaginer pour elle que ne rendît leur diversité ? Chaque nouvelle saison lui
apportait toutes les formes, les couleurs et les odeurs de la Création, et sa
musique était le gravier sous ses pas. Qu’aurait-elle jamais pu désirer d’autre
? Les roses, au contraire des hommes, sont redevables du soin qu’on leur porte.
Quand elle avait fini de s’occuper d’elles, elle pouvait rester des heures sous
la tonnelle. Les roses l’enveloppaient de silence et de parfum, la protégeaient
de leurs épines. Il n’était de soleil ni de froid si vifs qu’elles ne lui
épargnassent.
La grille avait rouillé avec le temps, mais les gants qu’elle portait étaient
parfaits. Elle l’ouvrit quand il y eut un grincement, et ce bruit singulier la
blessa. La grille ouvrait sur un autre jardin à l’abandon. À l’abandon ? Elle en
fut triste, triste et surprise aussi. Il était étrange qu’un tel jardin fût
ainsi à l’abandon. Ses formes étaient semblables au sien et on devait l’avoir
tracé à la même époque, quand on avait bâti sur le même dessin ces larges
maisons qui bordaient la rue. Le propriétaire n’avait peut-être plus de temps ou
d’argent à lui consacrer. Pourquoi ne le ferait-elle pas ? Il lui faudrait bien
sûr délaisser un temps son jardin, mais le défi valait la peine d’être relevé.
Le travail l’accapara vite, mais elle eut des raisons d’en être contente.
Quelques fleurs se fanèrent peut-être dans son jardin, mais elle savait qu’elle
pourrait bientôt y retourner. Encore quelque temps et tout prendrait forme. Il
fallait être patiente, mais il lui semblait qu’elle avait l’éternité devant
elle.
Le temps qu’elle passa dans l’autre jardin lui fit progressivement perdre le
compte des repas. Ce fut dans une robe qu’elle portait à l’occasion qu’elle vit
qu’elle avait perdu ces formes généreuses et ces rondeurs qu’elle aimait
naguère. Elle fit alors peut-être l’effort de s’attacher à ce qu’elle mangeait,
mais ce soin lui fut vite pénible.
Avec la saison nouvelle, elle fut saisie d’une étrange langueur. Il lui semblait
que chaque jour la vidait de ses forces. Le médecin qu’elle fit venir attribuait
son état à l’anémie et lui conseilla une nourriture riche et une vie saine au
grand air. Quant à la sécheresse de sa peau, elle venait sûrement d’une extrême
sensibilité. Les médecins sont peu faits pour inspirer la confiance et elle leur
préféra de traditionnels remèdes de bonne femme.
Et puis un jour, elle tomba sur cette fille. Une toute jeune fille de son âge à
elle. Le corps pâle et sec enfoui sous les mauvaises herbes de cet autre jardin.
Il n’y avait pourtant rien d’effrayant dans ce corps livide. N’était son
excessive pâleur et la sécheresse de sa peau, on aurait pu la croire endormie.
Alors elle la laissa où elle était et soigna les roses autour.
À la saison suivante, elle fut bientôt des jours entiers sans pouvoir se lever.
Les forces lui manquaient pour se consacrer à son propre jardin. De sa fenêtre,
elle le voyait lentement dépérir et mourir.
Les fois où elle le pouvait, elle se levait, s’arrachait à cette étrange torpeur
et s’occupait de l’autre jardin. Quand elle passait devant le corps de la jeune
fille, elle lui notait peut-être plus de fraîcheur au teint, plus de couleur aux
joues, plus de rondeur aux hanches. Tout juste se recueillait-elle quelques
instants sur la défunte endormie.
Elle ne survivrait pas à la saison prochaine. Alors, une dernière fois, elle se
rendit dans cet autre jardin. Elle défaillit sur le chemin, tout près de chez
elle, au milieu des mauvaises herbes. La vie la quitta comme elle tombait,
lentement, dans ce jardin à l’abandon.
Peut-être alors, par-delà la grille et dans les roses nouvelles, deux yeux
s’ouvriraient-ils et le corps sans vie d’une jeune fille endormie s’éveillerait
à une existence nouvelle.
Une existence paisible et retirée du monde avec son jardin pour seule passion…
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2005
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