Jean-Claude Grivel
Le soleil écrasait la nature de chaleur et la baignait de lumière aveuglante.
L’herbe des champs verts tressaillait dans le souffle d’un vent chaud qui brûlait comme un baiser fiévreux. Et les œillets pourpres, les marguerites éclatantes, les coquelicots graciles se balançaient mollement ; leurs parfums subtils embaumaient cette prairie dans laquelle murmurait une source à l’eau claire.
Jean, colosse barbu, regarda Marie.
Il était heureux au milieu de cette nature, au pied de sa montagne, à côté de la personne qu’il adorait.
Lorsqu’il embrassa la bouche pourpre de Marie, Jean aspira une bouffée de parfum de fleurs, entendit la source parler d’amour et leva les yeux vers sa montagne dont la cime, recouverte de neige éternelle, faisant front au temps qui fuyait, semblait se rire de l’homme à la vie éphémère alors qu’elle, elle côtoyait l’éternité balayée par des haleines invisibles.
Jean crut qu’il n’oublierait jamais ce moment dont l’amour lui avait brûlé les entrailles au fer rouge de la passion d’une marque indélébile, éternelle.
Jean et Marie restèrent ensemble la journée entière, le cœur plein d’amour et d’allégresse.
Silencieux, afin de ne pas déranger leur bonheur tout neuf et de ne pas rompre la magie de leur félicité, ils entendirent bruire le vent, tinter une clochette, gazouiller une alouette qui se baignait dans l’azur du ciel bleu.
- Veux-tu devenir ma femme ? demanda Jean un peu gauchement.
Marie se serra davantage sur la poitrine musclée dans laquelle elle entendit tressauter le cœur de son amoureux qui battait la chamade.
- Tu sais, continua-t-il en hésitant, je ne possède pas beaucoup...
Marie leva ses yeux dorés et, avant de lui offrir ses lèvres pleines, murmura :
- Notre amour nous suffira, chéri !
Jean ferma les yeux, entendit gueuler le silence de la montagne et eut envie d’hurler sa joie, son bonheur, son amour...
*************
- Alors, tu veux combien pour ta bicoque ? demanda l’homme de ville, plein d’une graisse malsaine de bureau climatisé, et qui puait le suint des requins immobiliers, de ceux qui salissent tout ce qu’ils touchent.
Le financier transpirait abondamment et chaque pas faisait siffler sa respiration.
- Mon chalet n’est pas à vendre ! Rétorqua violemment Jean, la joue rouge sous l’injure faite à son habitation.
- Mais, avec le prix, tu pourrais mieux vivre, susurra d’une ingénuité cauteleuse l’homme dont les yeux à la lueur fourbe n’osaient pas fixer son interlocuteur.
- C’est que, c’est justement cette vie que j’aime ! S’enflamma le montagnard.
- Une existence de crève-la-faim, ajouta obligeamment le requin des cimes.
- Regardez donc autour de vous, cette montagne, ces fleurs, cette source, ces chèvres heureuses, cette nature intacte, cette liberté unique...
- Tu ne veux pas te marier ?
- Que si ! Répondit d’une jet le montagnard amoureux.
- Qui pourrait bien venir s’enfermer dans cette solitude ? S’enquit d’une manière provocante le citadin en s’allumant une cigarette avec un briquet à gaz doré.
- Ne vous en faites pas, répliqua fièrement Jean. Moi, j’ai ma Marie...
Et, fermant les yeux, il revécut leur première étreinte, le premier baiser, leur serment, alors que l’haleine maligne du vent chaud affolait leurs cœurs et fouettait le désir de leurs corps pantelants.
- Alors, c’est qu’elle est d’ici ?
- Oui. ! Elle travaille au Chamois, le seul café du village ; et c’est la plus jolie !
- Réfléchis quand même bien, recommanda, en s’épongeant le front d’un mouchoir immaculé, le citadin qui jeta le mégot de sa cigarette dans la source limpide.
- C’est tout réfléchi et c’est non ! répondit catégoriquement Jean.
L’homme d’affaires partit avec un petit sourire en coin.
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Les jours suivants, Marie parla à Jean de la cherté de la vie, des dangers de la montagne, de la solitude de la région, des avantages de la ville...
- Si tu vendais... commença-t-elle après un préambule soigneusement étudié.
- Jamais ! Hurla Jean en crispant ses poings.
Ce fut leur première dispute.
Ils ne se revirent plus pendant deux semaines.
Puis, lorsque Jean, un bouquet de fleurs des champs à la main, se rendit au Chamois, la propriétaire eut mal au cœur de devoir lui avouer :
- Elle est partie.
- Où ?
- Je ne sais pas.
- Avec qui ? S’enquit le montagnard incrédule ne sachant plus que faire de ses fleurs qui passaient d’une de ses pattes d’ours à l’autre.
- Avec le promoteur immobilier....celui qui détruit les vieux chalets et les remplace par des prisons en béton pour vacanciers...
Alors, Jean ne dit rien.
Il jeta ses fleurs, traversa les prés, arriva à la forêt, continua en direction de la montagne à la cime étincelante de neige éternelle.
Il suivait la Marie, sa Marie d’avant qui le précédait d’une démarche éthérée.
Puis il l’enlaça et l’embrassa d’un long baiser ardent qui lui fit oublier la morsure du froid qui allait le figer pour l’éternité.
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2005 -
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