L'entretien

Frédéric Gerchambeau

 

 

Quelqu'un avait frappé à la porte.
L'homme installé derrière son vaste bureau encombré de dossiers et de papiers divers releva la tête.
- Oui... Entrez !
Une jeune femme en tailleur de grande marque et un foulard léger noué autour du cou fit quelques pas dans la pièce après avoir refermé doucement la porte.
- Asseyez-vous, je vous en prie.
La jeune femme fit encore quelques pas vers une des chaises se tenant devant le bureau et s'assit sans rien dire.
- Vous êtes à l'heure, j'aime les gens à l'heure. C'est une question de politesse et d'efficacité.
La jeune femme ouvrit la bouche et commença à parler avec des accents d'hésitation.
- Monsieur, je suis...
L'homme, d'un geste de la main, la fit taire immédiatement.
- Ecoutez. Soit dit entre nous que ce que j'ai à vous dire est assez pénible pour ne pas avoir à prolonger inutilement cet entretien.
- Mais...
- S'il vous plaît...
- Mais je...
- S'il vous plaît vous dis-je...
La jeune femme se cala au fond de la chaise et ne dit plus rien.
- Bien...
L'homme regarda du coin de l'oeil une de ses fiches disposées sur le bureau.
- Hum... A ce poste je m'attendais plutôt à un homme... mais il est vrai que le prénom Dominique peut être aussi féminin.
La jeune femme ouvrit la bouche, comme pour répondre, mais finalement, elle se ravisa et ne dit rien.
L'homme chercha quelque peu ses mots.
- Voilà... En tant que Directeur des Ressources Humaines de cette entreprise, j'ai souvent de grandes joies... Mais aussi, parfois, des devoirs pénibles à accomplir... Vous avez dû recevoir ma convocation et lire sa raison. Cela a dû être un terrible choc, j'imagine. J'en suis désolé, croyez-le bien. C'est pour vous fournir une explication à cette décision que je vous ai tous et toutes convoqués pour des entretiens individuels.
Il fit une pause avant de recommencer à parler.

- Vous n'êtes pas sans savoir que dans notre secteur, la compétition se fait de plus en plus dure... Et que notre activité réclame un personnel de plus en plus pointu... Bien sûr, nous aurions pu vous former aux techniques nouvelles, mais les nouveaux rois de ce domaine ont un esprit si différent, si tourné vers l'avenir que nous ne pouvions pas l'envisager pour votre poste... Vous comprenez ?... Je...
- Pourtant nous avons encore augmenté notre résultat net cette année, non ?
L'homme n'avait pas pu empêcher la question. Il se devait donc d'y répondre.
- Il ne faut pas considérer ce chiffre en lui-même. Nos actionnaires nous le réclament. Oui, nous sommes passés de 6 à 7,2% soit 165 millions de bénéfices nets. Mais savez-vous seulement quel chiffre on nous demande maintenant d'atteindre ? 10% !... Oui, 10%... Et 11 à 12% l'année suivante...
L'homme baissa la tête.
- Vous comprendrez alors, sans mettre une seule seconde en cause vos qualités professionnelles, que non seulement il ne nous faille plus recruter que des talents hyper-pointus mais...
Il y eut un court silence.
- Mais aussi nous séparer, malheureusement, d'une grande partie de notre personnel...
La jeune femme fit une moue interrogative.
- Vous croyez vraiment à votre discours ?
L'homme fut surpris de la question. Il hésita avant de reprendre.
- Encore une fois, je suis désolé. Mais les faits sont les faits. SkyOmega Electronique S.A. doit changer et évoluer vers un nouvel horizon si elle veut survivre et perdurer...
Il se gratta la base du menton.
- Ecoutez... Je sais ce que vous ressentez... Mais vous ne partirez pas comme ça. D'abord il y a la prime. Et puis il y a les mesures d'accompagnement... Nous vous aiderons à retrouver un poste... Dans une autre entreprise...

On frappa timidement à la porte.
L'homme la fixa, étonné.
- Oui... Entrez !
Un jeune homme passa la tête dans l'entrebâillement.
- Dominique Planchon... Excusez-moi, je suis un peu en retard...
- Dominique Planchon ? Mais....comment ça ?
Il regarda droit dans les yeux de la jeune femme. Celle-ci réajusta sa position sur la chaise.
- Vous ne m'avez pas laissé parler tout à l'heure, quand je suis entrée. Je suis Suzanne Boulain, la nouvelle assistante de Monsieur Martinot.
L'homme, tout à coup inexpressif, s'adressa au jeune homme.
- Pourriez-vous nous laisser, s'il vous plaît... Revenez dans... Euh... Je vous téléphonerai...
Le jeune homme disparut et la porte se referma.

Luc Martinot était le P.-D.G. de SkyOmega Electronique S.A.
Un P.-D.G. à la fois motivé et motivant. C'est lui qui avait fondé l'entreprise 19 ans auparavant, avec simplement quelques copains et l'aide de son épouse.

L'homme se tourna vers la jeune femme.
- Je vous écoute...
D'abord elle ne dit rien.
...C'est difficile après ce que je viens d'entendre...
Elle se concentrait, contemplant un presse-papiers en forme d'éléphant.
- Monsieur Martinot, qui je sais est un très bon ami à vous, vous verra plus tard pour vous en parler... Disons qu'il ne savait pas comment vous l'annoncer... C'est pour ça qu'il m'envoie... Avant de vous mettre ça par courrier... C'est plus humain...
La mine de l'homme devenait soucieuse.
- ...Vos fonctions... Vos fonctions prendront fin en mars prochain... le 15... Et... Et monsieur Martinot... Enfin... Il vous a déjà trouvé un... Un remplaçant...
L'homme s'était subitement effondré dans son grand fauteuil de bureau en cuir.
- Moi ?... Mais pourquoi moi ?... Je ne comprends pas...
Il était devenu livide.
- Je suis là presque depuis le début. Plus de 16 ans que je suis ici. Et que des compliments sur mes recrutements.
L'homme se rehaussa sur son siège.
- Tenez, John Goodsmith, le Directeur Commercial, c'est une de mes trouvailles. Débauché par mes soins de chez FutureDream and associates, un joli coup, vous ne trouvez pas ? Et René Piamonti, le Directeur de Recherche, c'est aussi moi. Et quand nous avons dû licencier le personnel de notre filiale à Londres, cela s'est passé en douceur, sans un accroc... Non ?
La jeune femme posa les mains sur ses genoux.
- Mais.....Vous avez vous-même donné l'explication... Tout à l'heure...
L'homme semblait abasourdi.
- Les talents......comment avez-vous dit déjà ?... Hyper-pointus, qu'il faut recruter... Vous ne pourrez pas... Vous n'en avez pas les capacités... Vous vous y perdrez... C'est trop nouveau... Trop compliqué... Il faut un jeune... Eux, ils baignent dedans...
La jeune femme se pencha en avant.
- Son contrat a été signé hier. Il s'appelle Laurent Grandmaison... Il viendra vous voir lundi...
L'homme se tenait la tête entre les mains.
- 16 ans... Que des félicitations... Et hop ! On me vire ! Comme ça !... Et c'est un jeune blanc-bec qui prend mon poste... Dans quelle époque vivons-nous ? Dites-le moi. C'est le monde à l'envers !...
La jeune femme était devenue aussi pâle que l'homme derrière le bureau.
- Ce doit être cela que l'on nomme le Progrès. On avance avec lui, mais un jour il finit par nous rattraper... Et il nous laisse sur place.
L'homme se leva et alla vers la baie vitrée.
- J'ai deux enfants de 4 et 7 ans et encore une grosse partie du crédit de mon pavillon à rembourser... Regardez-moi... J'ai 49 ans... Personne ne me reprendra... Vous comprenez ?... S'ils font ça, c'est foutu pour moi... La jeune femme suivait des yeux l'homme qui marchait de long en large.
- Ne soyez pas si pessimiste... Vous retrouverez... C'est sûr...
Elle essayait de sourire. Lui ne cessait de marteler le sol de ses pieds.
- Foutu, vous dis-je......Pour eux, je serai de l'ancienne génération... Autant dire une momie... Mais j'ai encore plein de choses à montrer, à prouver... Si on me coupe les ailes, que pourrai-je faire ?

Dans un élan de solidarité avec l'homme, la jeune femme avait proposé d'aller continuer la conversation dans la cafétéria de l'entreprise, tout en buvant une boisson chaude et en se restaurant de quelques petits sandwichs avec du pain de mie.
Pendant que la jeune femme, assise en face de lui, mettait un sucre dans son thé au citron, l'homme regardait vers une autre table.
Il y avait là un jeune homme d'environ 25 ans, très blond, dans un costume gris impeccablement coupé. Il étudiait calmement un volumineux dossier dont il tenait quelques pages, avalant de temps en temps à petites gorgées un café qui devait déjà être froid.

Il ne l'avait jamais vu.

Mais il l'avait reconnu.
   
 


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