Entre nous

Simone Blanc  

 

Aujourd’hui, Léonie a de la visite. Oh, pas du bien grand monde, non, juste le chœur des plus proches. Le trognon de famille: deux filles, et un gendre. Quand Léonie est seule avec les deux filles, on mange à la cuisine, mais évidemment, à quatre, c’est impossible, il n’y aura pas assez de place.

 - « Alors, puisqu’on est tous les quatre, on va s ’ mettre dans la salle à manger ! » soupire Léonie.

C’est le signal des complications.  Comme pour les cérémonies, il y a des rites préliminaires. Une vague odeur de règlement de comptes s’exhale de ces gesticulations…Quand on est entre soi,  mère et filles, on mange la soupe,  et pour les serviettes, on arrache quatre feuilles au rouleau de sopalin. Simplicité jusqu’au-boutiste et  perversité : c’est à qui privera l’autre d’un confort superflu. On ne met donc pas les petits plats dans les grands.

Mais la table  de la salle à manger mérite tous les soins, aussi  Léonie exige-t-elle aussitôt :

- « Le bull-gomme  pour ne pas abîmer la table ! » puis elle pointe le menton vers la cuisine. Hélène, la plus jeune, a compris et part chercher deux torchons « parce que, alors,  ça ira comme ça, on ne va pas faire de façons!  Les nappes, c’est trop long à repasser et j’ai trop mal aux jambes quand je reste debout. »

Début  des épreuves individuelles. Hélène ouvre le placard de la cuisine où les torchons s’ennuient sur la planche.  Alignés, sages, ils dorment dans une douce odeur d’épicerie salée -sucrée, vanillée- javellisée. A gauche, les essuie-mains, à droite, les torchons à vaisselle, blanchis,   tellement fins… purs rectangles de coton découpés maison, ourlés par les soins  de  Léonie  qui récupère ainsi les draps usés. L’oranger donne des oranges, le drap blanc lui, fournit une abondante récolte de torchons dont certains portent encore, traces de leurs loyaux services, des cicatrices de toile rapiécée. Grandeur des petites économies ! De nos jours, les filles ne font plus ça… question de génération ! D’ailleurs, elles ne savent même pas tricoter ! Et pourtant, entre nous,  deux torchons parfaitement repassés et impeccablement pliés remplacent avantageusement une nappe quand on les juxtapose.

Mais, où en est-on dans la salle à manger?  Un  sourire voilé traverse  le visage de Léonie.

C’est qu’il n’est pas commode le bull-gomme! Il ne mord pas encore,  mais… il attend son heure, depuis le dernier repas, c'est-à-dire…on ne sait plus…Ce jour-là,  il a été roulé autour d’une baguette de plastique et depuis, furieux, serré, coincé derrière l’armoire,   il étouffe ! Alors, forcément,  il va saisir l’occasion.  Enfin libéré, il s’élargit d’un coup et s’approprie un espace imprévisible. Impossible de l’en empêcher. A l’aise, vengeur, triomphant, il se vrille, fait un cornet géant, glisse sur vos pieds, baille dans vos bras. Non, décidément, c’est trop d’hostilité. Julie se bat, rattrape toute cette matière qui refuse de plier, la soulève,  l’applique de force sur la table, d’un côté,  puis de l’autre, et ça glisse , et ça déborde… Ah ! Il faut voir Julie se dépatouiller.

« Chacun son tour » pense Léonie. Observatrice, elle hausse bientôt les épaules : ces pauvres filles ont toujours été un peu dyspraxiques.

Le spectacle continue dans une ostentation  conjuratoire. Face à face pour l’épreuve collective, Hélène et Julie disposent maintenant les torchons blancs bord à bord. Chacune tire à soi jusqu’à l’équilibre parfait. Quelques caresses encore couchent les plis. Enfin une  dernière tape  calme le caoutchouc. Qui sait ? Quelques  velléités de rébellion,  et il se dresserait, en boule,  expédié soudain  par un invisible footballeur…vers une fenêtre…

 De minuscules  poussières tournent  à l’étroit dans un timide rayon de soleil.

 Phase ultime et sportive. Multiplication des allées et venues. « Ne reste pas  là, le chien, tu gènes ! » Julie apporte les assiettes, croise Hélène, Hélène qui vient avec une grande efficacité de déposer les verres sur la table et qui file, après un demi- tour impressionnant, vers la cuisine, où elle pourra, encore quelques mètres,  ouvrir le tiroir des couverts.

- « Ca- y -est ?  Y’a du pain ? La carafe d’eau ? Et tu as regardé s’il reste des cornichons au frigidaire ? achève Léonie.   Pendant  que tu y es,  apporte- moi aussi mon pain  de mie en tranches !»

Bon appétit !

Verres et assiettes sont dépareillés, ébréchés, mais ça ne fait rien, puisqu’on est entre nous. A chaque plat, Léonie jette son  verdict. Le sirop d’Hélène,  il ne coûte peut être pas très cher, mais ça se sent,  ce n’est pas du vrai sucre!  Et puis c’est trop sucré ces sirops. Quant à la tarte de Julie, elle n’est pas assez cuite! Au moment du café,  Hélène offre des petits fours. Comment seront- ils ?  Léonie manque de s’étouffer :

- « I font pas bons » souffle-t-elle, la main devant la bouche. S’étouffera-t-elle ?

Non,  elle commente : « C’est pas parce qu’on est entre nous, en toute simplicité, qu’on a pour autant perdu le goût des bonnes choses ! »

Rarement, la famille se réunit  au grand complet. Petits- enfants, arrière petits- enfants, et, parmi les pièces rapportées, monsieur l’ingénieur. Ce jour-là,   Léonie est à son affaire. Car les qualités, comme des maladies, ont sauté une génération. Les petits- enfants ont  hérité de l’heureuse  ténacité et de l’ambition grand-maternelles. Léonie reçoit donc  comme il faut monsieur l’ingénieur qui porte diplôme sous le bras, la démarche gênée encore par les langes de l’école. L’ancêtre s’inquiète des préparatifs. Il lui faut tout vérifier. Et en effet ! Est-elle sotte cette Julie !

- « Laisse- moi ces torchons, siffle Léonie, et prend une nappe dans le buffet de la salle à manger. La nappe bleue, et les serviettes assorties. Tout de même,  pour une fois qu’on est  tous là !  » 

Il y aura des fous rires dans la cuisine. On se vengera. Le mois prochain,  on viendra pour la fête de Léonie, entre nous !  Nous, le noyau dur, on mettra  deux torchons et un vase fleuri. Des anémones du marché. Bonne fête, Léonie ! Les filles prépareront le dîner, on fera cuire des pâtes, des spaghettis, hein,  entre nous, on ne fait pas de chichis, bonne fête ! Il n’y a pas de petites mesquineries !

Mais, allez, il y aura le jour du grand pardon. A Noël, les petits plats ont du mal à tenir dans les grands.  Le saumon fumé,  jambon de la mer sous son papier d’alu, les œufs de lompe, l’oie confite,  les marrons…  On aura mal au cœur ! C’est dommage, le gâteau est si bon ! Mais on n’a plus faim. Allez, allez,  il faut déballer les cadeaux, les chocolats, les pâtes de fruits,  les papillotes, remercier, et… s’interroger. Car, voilà, c’est malin, au milieu des embarras affectés et   des embrassades rétrécies,  Julie ne sait plus du tout qui lui a offert ce livre relié. La tante ou la mère ? Elle a bu trop de vin Julie, elle n’y est pas habituée. Voilà ce que c’est…Il est tard, les deux filles feront la vaisselle dans la cuisine. Mais elles ne toucheront pas aux verres en cristal, elles les casseraient !   Léonie l’a bien dit, elle les lavera elle -même  demain, elle préfère. Ces pauvres filles ! 

Quand on naît maladroit !


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