Pierre Ricour
- Enfin seul ! Et aux
diables tous ces bavardages ! soliloqua Michel en agitant de la main un « au
revoir » souriant à son épouse et ses amies qui partaient -enfin- à la Nuit des
Chœurs de Villers la Ville.
« Une belle soirée bien tranquille en perspective » pensa-t-il en se dirigeant
vers la salle de bains où il fit aussitôt couler l’eau dans la baignoire y
ajoutant sels et huiles apaisantes.
Il se dévêtit, admira son corps bronzé dans le large miroir :
- T’es encore bien pour ton âge, souffla-t-il à son double qui n’en doutait pas
un seul instant…
Bientôt Michel ferma la robinetterie et enfonça sa quarantaine dans le bain de
mousse et de douceur où tout son corps disparut. Quel bonheur ces moments de
solitude loin du blabla quotidien ! Seul à écouter les oiseaux, seul à penser
tout haut, seul à rêver les murmures de la nature, à imaginer les bruits de la
maison, à fantasmer les grincements des boiseries.
- Il en fait du tintamarre ce chat, confia-t-il à ses oreilles en entendant le
craquement sourd de la porte de la cave, il a encore réussi à la pousser !
Michel aimait bien sa femme, mais quand elle papotait avec ses amies, c’était
l’horreur. Leurs cordes vocales galopaient à plus de 200 mots à la minute
pendant de très longues et trop nombreuses heures…
- Comment peut-on parler autant pour ne relater que des banalités, se
demanda-t-il en se caressant doucement la peau avec la mousse en suspension.
A nouveau le chat se fit entendre : des marches craquaient dans l’escalier. « Ou
j’ai des marches à stabiliser, soupira-t-il ou mon « Calinou » a pris du poids.
»
Il imaginait son chat devenu montgolfière quand la porte de la salle de bains
s’ouvrit brusquement.
- Mais…
Michel n’eut pas le temps de se redresser que déjà l’agresseur le visait avec un
revolver muni d’un silencieux et lui tirait une balle dans le ventre.
D’instinct, le malheureux appliqua ses mains sur la plaie mais déjà du sang
rouge et noir tachait la mousse odorante, modifiant les senteurs de son parfum à
la lavande. Sa tête retomba sur l’oreiller plastifié de la baignoire et il
rencontra le regard de son assassin.
- Je suis désolé pour vous, affirma l’agresseur, mais votre femme a commandité
ce meurtre.
- Pourquoi ? gémit Michel dont le visage blanchissait à vue d’œil. Que lui ai-je
fait ? Je l’aime pourtant…
- Taisez-vous, Monsieur, s’écria l’intrus, ne me rendez pas la tâche plus
difficile qu’elle n’est… Je n’ai pas fini mon travail.
- Comment ? Que dites-vous ? Vous n’allez pas me torturer en plus ? Je souffre
déjà horriblement… Et ne pas savoir pourquoi…
L’inconnu ne répondit pas et s’assit sur le bidet blanc, face à sa victime.
Consciencieusement, il dévissa son silencieux qu’il rangea avec le revolver dans
une mallette de cuir brun dont il ressortit une liasse de feuilles de papiers.
- Mais enfin, que faites-vous ? Achevez-moi ou appelez des secours ! implora
Michel qui n’avait déjà plus la force de crier.
- Taisez-vous Monsieur, répéta le tueur à gages, le contrat de votre femme
m’impose de vous abattre, mais pas de vous tuer d’un seul coup car elle veut
vous faire connaître son -enfin, votre- épitaphe.
Le malheureux eut presque envie de rire de l’extravagance de ce qu’il entendait
mais un spasme de douleur l’en empêcha.
L’homme prit la première feuille et se mit à la lire d’une voix peu assurée,
maladroite, hésitante. Visiblement, la lecture n’était pas son fort...
- « Mon ex-chéri… »
Cette simple entête déjà cruelle inonda les yeux de Michel.
- « … Je t’ai envoyé ce charmant jeune homme pour qu’il mette fin à ta misérable
vie et à notre triste mariage. Je lui ai demandé, moyennant un petit supplément,
de te blesser mortellement mais de te donner le temps de souffrir et de
m’entendre sans pouvoir me répondre pendant une bonne vingtaine de minutes… »
Michel sursauta en entendant cette sadique sentence.
- Est-il possible d’avoir autant de méchanceté, pleura-t-il
- J’en ai bien peur, Monsieur, et je n’y peux rien fit le criminel gêné, je ne
fais que mon métier… En une autre occasion, je vous aurais tué, net, sans
souffrance.
- J’en suis fort aise, apprécia-t-il, mais ma femme est une vraie salope…
- Je suis d’accord avec vous. Mais laissez-moi poursuivre, Monsieur, sinon vous
ne connaîtrez pas la fin de l’histoire !
- Bon, je me tais, régurgita Michel en même temps que du sang qui lui arrivait à
la gorge.
Le « charmant jeune homme » reprit son récit :
- « …Depuis toutes ces années que nous avons vécues ensemble, tu n’as pas cessé
de m’humilier… »
- Mais ce n’est pas vrai ! s’insurgea le blessé.
- « …de me traîner dans la boue, de m’empêcher de sortir… »
- Mais c’est faux !
- « …tu m’as privé de tout, tu as refusé mes petits caprices, tu m’as laissée
sans argent… »
- Elle dit vraiment n’importe quoi !
- « … pire, tu m’as trompé avec la voisine, ma sœur et l’amie de ma sœur,… »
- Vous êtes là témoin d’un véritable délire…
- Écoutez Monsieur, commenta le meurtrier, moi je n’en sais rien et ce n’est pas
mon problème. Je vous lis ce qui est écrit, un point c’est tout. Par contre -et
hélas pour vous- il existe une certitude : il ne vous reste que quelques minutes
à vivre. Alors, autant connaître complètement votre chef d’accusation ?
- Oui, d’accord. Vous avez raison. Mais ma tueuse de femme ment. La preuve ?
Combien vous a-t-elle payé pour votre geste infâme ?
- Cinq mille euros plus mille pour le bonus.
- Vous voyez bien qu’elle avait de l’argent !
- Je vous crois, Monsieur, admit le meurtrier, et je le lui dirai si vous
voulez. Mais je vous en prie, laissez-moi terminer cette besogne qui ne me plaît
guère.
Michel ferma les yeux. Résigné. Il avait pitié de cet être maléfique qui devait
tuer pour vivre. En tous cas, il tirait mieux qu’il ne lisait ces pages de
reproches, ces lignes de haine, ces mots cruels et inutiles qui annihilaient sa
vie. Quant à son monstre d’épouse, elle n’aurait même pas eu la décence de lui
faciliter son dernier départ, de lui pardonner avant le grand saut… Mais lui
pardonner quoi ? Car toutes ces phrases, qui meurtrissaient à la fois et sa vie
et son cœur, expliquaient les mauvais gestes qu’il aurait eus envers elle,
détaillaient les attitudes qui l’auraient blessée, les actes qu’elle lui
reprochait. Et pourtant, il n’en avait guère de souvenirs. Était-il vraiment le
salaud qu’elle dénonçait à son presque cadavre ? Comment ne s’était-il pas rendu
compte du mal qu’il lui avait fait inconsciemment ?
Comme sa femme avait dû souffrir pendant toutes ces années pour commanditer un
tel meurtre, le préparer avec tant de soin, avec un tel sadisme, un tel calcul…
Géniale l’idée de cette soirée - spectacle avec toutes ses copines… Quel alibi
en béton !
Michel ouvrit les yeux. Il regarda l’homme qui lui ôtait la vie et, par cette
balle meurtrière, le privait de toute défense, l’empêchait de discuter
franchement avec son épouse et peut-être de se réconcilier avec elle… Il voulait
l’interrompre, s’expliquer, se justifier, lui donner une meilleure image de lui
que celle décrite dans la lettre où il ne captait qu’une suite d’excès,
d’erreurs, de malentendus, de mauvaises compréhensions… Mais il n’en avait plus
la force. Il subit donc l’assaut des dernières lignes qu’il ne comprenait plus,
épuisé par la perte de sang et l’infection qui le gagnait et le conduisait
inexorablement vers l’au-delà, vers le paradis des maris injustement assassinés.
Le malfrat arrêta un instant sa pénible lecture, épongea son front en sueur et
reprit sa respiration. Soudain, il entendit un bruit, fixa la porte en portant
la main à son arme.
- Pas de panique, c’est mon chat Calinou, écorcha Michel dans un souffle.
- Ah bon ! J’aime mieux ça, répondit la brute. Puis voyant l’état du blessé,
s’apitoya :
- Encore quelques lignes, et la lettre sera terminée.
- Je vous en prie, je suis tout à vous ! balbutia Michel en hochant
affirmativement la tête.
- « …Et voilà, mon ex-chéri, pourquoi j’en suis arrivé à cette extrémité. Enfin,
je veux dire, à ton extrémité car, si mes informations sont correctes, tu
l’atteindras bientôt !... »
L’air contrit, l’homme redressa la tête, fixa sa victime qui s’affaiblissait.
- Tenez bon… On arrive à la fin ! Vous ne souffrez pas trop ?
Une telle sollicitude de la part de son assassin étonna Michel qui, plongé dans
ce réquisitoire en avait oublié sa douleur. Il s’en inquiéta. C’était drôle mais
il ne ressentait plus rien. Son corps s’était engourdi : il allait mourir dans
une odeur et un bain de sang mousseux à faire rugir de plaisir les vampires
gastronomes, mais sans aucune souffrance.
- Non, je vous remercie, murmura-t-il en hoquetant.
- « …j’espère que tu seras bien accueilli en enfer mais, s’il y a des femmes,
méfie-toi d’elles car la vengeance, ça les connaît ! »
Le meurtrier sourit pour lui-même et assura :
- Tu parles !
Puis il termina la lettre :
- « …Il ne me reste plus qu’à te formuler mes adieux. Et donc, si tu vis encore,
je n’hésite pas à te le dire de suite : « Adieu mon cher Marcel ! »
Michel eut un dernier sursaut nerveux, se redressa un peu et s’écria :
- Mais… je ne m’appelle pas Marcel !
- Comment ? fit le tueur éberlué se relevant d’un seul coup comme propulsé du
bidet par un puissant ressort.
- Mais non, mon prénom est Michel. Marcel c’est mon voisin… conclut le
malheureux dans un dernier souffle alors que sa respiration, son cœur et sa vie
s’arrêtaient de concert.
- Merde, soliloqua l’affreux jojo, quelle méprise ! Je vais devoir me farcir une
deuxième fois la lecture de cette lettre… et pour le même prix. Foutu métier !
©
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août 2006 - Pierre Ricour -Tous droits réservés.