En cendre  

 Kelig Nicolas

 

Parait qu’écrire c’est allumer un feu !

Lucien rentrait chez son père passer quelques jours. Il ressentait le besoin intense, pressant, urgent, de mettre le feu à ses écrits. Il sentait qu’il le fallait, il s’agissait d’une question vitale. Pas à la baraque, non, plus envie aujourd’hui, la maladie partie. Il avait passé tant de nuits d'insomnies à dérouler les feuillets invisibles dans son lit... Nuits blanches, la conscience en écorce, habité d’idées noires... La peur incrustée, l’écriture lui faisant mal, écorché il sentait la BRÛLURE. Les visions en souffrance s'affichaient tels des flashs fantomatiques et le blessaient aux yeux intimement, intensément, il n’en pouvait plus !


Arrivant à la maison, Il se jeta sur la porte tel un dératé et grimpa quatre à quatre les escaliers. Pour retrouver la trace matérielle des vieux fantômes familiers, il ouvrit tiroirs, arracha cartons, rassembla machins. Les écrits tristes se présentaient en piles composites. Des piles de papier d'écriture grillée, jaunie, maladive... Dix ans de quête chimérique, d'illusion déchirée... Il tenta de trier vite fait en apnée le fouillis mais eut rapidement mal au crâne et au bout de deux heures, à cran, il fit une pause pour reprendre ses esprits. Il prit la caisse de papier mâché avec lui, la ficha dans le coffre puis démarra la voiture prenant la direction de la mer ! C’était idiot, il fallait à tout prix qu’il s’en aille quelque part, il irait aller nettoyer ses idées grises dans l’eau salée. Mais en marchant sur les rochers, il tomba sur une plaque de mazout. Elle lui rappela le tableau noir qui collait à sa peau potache et il rentra, résigné.


La nuit se mit à couler rapidement son encre sombrero. Il n’était pas vraiment présent à table avec la famille décomposée. Il était plutôt absent, dans son truc, comme autiste. Il n’en sortirait que lorsque tout ceci serait terminé. Elles le chiffonnaient trop, ces feuilles griffonnées, elles existaient même éloignées, il les lisait comme un miroir cassé, elles résistaient contre vents et marées, elles lui renvoyaient à la figure son image de gars brisé. Sept ans de malheur à le couper du monde. Il attrapa les piles entassées au grenier. Elles se retrouvèrent bientôt éparpillées fébrilement à tort et à travers. Il descendit le tout sens dessus dessous.


Il prit plusieurs feuillets entre ses mains et alluma un feu. Il avait choisi le feu plutôt que la poubelle, au moins les cendres serviraient d’engrais pour le jardin du père. L'allumette provoqua d’abord une étincelle, une flamme se propagea timidement sur un feuillet, patiemment, obstinément. Roulés en boule, les chiffons brouillons enfin s'embrasèrent. Réaction chimique brute, primaire. Ensuite il attendit que tout se consume. Une nouvelle, histoire maladroite, malhabile, pubère. Brûlée ! Sur le barbecue, les feuillets cramaient l'un après l'autre, pris d’une espèce de frénésie contagieuse. Il pouvait parfois lire encore, en filigrane, des phrases restées collées sur la cendre. D'un souffle de vent elles crépitaient, réduites à rien. Puérils sans sublime, fragilité d’écrits verts en péril. Tant mieux, tant pis. Dispersées dans le ciel, les mots fatigués, usants. Le plus facile fut éliminé, une petite cinquantaine de feuillets sans grand intérêt. Restait un gros paquet. Au style lourd !


Le sommeil ne venait pas. C'était parti sans savoir où atterrir. Un gros accent circonflexe s’était posé sur sa tête à l’envers, il se faisait un sang d’encre. Les lumières de la ville se tenaient en veilleuse derrière les carreaux, attentives. Elles finirent par tomber, un peu somnambules, en même temps que lui dans un semi sommeil agité.


Lucien traîna la journée suivante comme une savate de plomb. Il essayait de penser à autre chose, mais continuait son obnubilation. Il parcourut les feuillets. Ah, ce mal qu’il éprouvait en tentant de déchiffrer l’écriture manuscrite et maladroite. Écrits sur le vif à l'anxiété. Maudite, se disait-il par moment, se faisant croire. Simplement ridicule ? Et le cahier intime, celui du poète. Fameux cahier bleu, celui des débuts. Celui comme Rilke, celui comme Verlaine, celui comme Baudelaire. Quelques pages à la manière de Rimbaud. Illusions sur négatifs, chimère. Pauvre chimère ce paquet étrange et jaune ne ressemblant à rien, sinon à la limite à la pathétique grimace tordue du roi Bohusch ! Restaient des brouillons par dizaines. Des brouillons sans queue ni tête. Comme les pleurs le gagnaient contre sa volonté, il conserva quelques plis sous le coude. Le reste fut jeté au travers de la flamme, roulé en boule sans démordre la poussière ! Il brûla ainsi cent trente feuillets d'une nouvelle autobiographique composée par entêtement flagrant. Au bout d'une heure entière à lire, à sourire, grimacer, tiquer, critiquer dans sa tête tous ces mots qui semblaient avoir été jetés sur papier pour s'en débarrasser, il brûla morceau par morceau, pour oublier.


Il ne restait plus dans son sac vidé que quelques poèmes et autres choses sans grande importance. Il décida de les garder malgré tout en souvenir. Et ce médiocre roman qui parlait d’une anorexique lui faisait moins mal, ce n’était pas lui. Quelques nouvelles, des tentatives touchantes et pathétiques sans conséquence. Un atelier d'écriture fut gardé entre les lignes, témoin d’un passage dans un lieu dépourvu d’inspiration. Mais, des poèmes écrits à chaud suite à la disparition tragique survenue brutalement, de façon traumatisante, de cette amie si proche à laquelle il s’était tellement lié, il ne resta rien ! Un jour il poserait peut-être les mots qu'il fallait sur le drame insoutenable, au chagrin inexprimable, indicible. Pour l’heure, les blessures étaient trop vives et la douleur intacte le dévorait littéralement de l’intérieur.


Il n’y avait plus qu’un poème, ultime, cause d'insomnies à répétition, racine d’un mal être ordinaire. En guise adieu à la maladie, au personnage chapeau pointu, il alluma doucement le concentré de tourments en y repensant. Il tremblait comme une vache folle. Mais ce poème ne pouvait pas exister, ici, avec sa vie allant. Il était plus noir que la boue, que le carbone du charbon. Il s'enflamma d’un coup. L'encre résistait sur le papier devenu carbone. Avec son souffle court et l’aide du vent, il ne resta rien du mauvais passage que poussière partie en fumée.


Feu les mauvais délires.


Un an après sa période pyromane, Lucien ne regrettait rien. Faut pas croire que ça avait tout arrangé miraculeusement, mais toutes ces phrases anthracite, mal dites, venaient moins le hanter. Il commençait à respirer un peu, envisager de réapprendre à vivre... Il eut même envie d’écrire, pour raconter tout ça, avant de tourner la page sur ses années d’errance entre parenthèses.

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