
Emploi-Sévices
!
Simone Blanc
Léonie aurait pu
couler tranquillement des jours heureux si une sale arthrose et un cœur très
insuffisant n’avaient limité ses mouvements. Douleur et essoufflement l’ont
conduite à abandonner l’élémentaire et personnelle gymnastique du ménage.
M. Bertrand vient une fois par mois. M. Bertrand a un sacré coup de main
pour les gros travaux et le nettoyage des vitres. Il n’a pas son pareil ! Il
vous exécute les cinq fenêtres d’un seul coup, et ça brille ! Hélas ! Le
chien Colbert, vient toujours coller son nez baveux sur les carreaux.
Parfois, si Léonie est trop fatiguée, Bouville le gardien de l’immeuble,
promène l’animal, ou plutôt ce qu’il en reste, car Léonie est terriblement
attachée à son chien. Indéfectible fidélité! Colbert perd le poil, la vue,
l’oreille et même l’odorat. Il rattrape péniblement ses jambes de derrière
quand elles se dérobent sous lui. Que pourrait- il perdre encore, sinon
celle qui lui a fait cadeau de l’humanité ? En effet, installé dans son
fauteuil, il regarde chaque soir la télévision.
Mais, toujours ce ménage! Et cette poussière!
On trouve encore, en banlieue, des femmes jeunes, courageuses et portugaises
qui nettoient, moyennant une rémunération en chèques emploi- service, les
cinq pièces de l’appartement de Léonie. Léonie diminue ainsi ses impôts.
Donc,la jeune Linda est d’origine portugaise. Elle a tout à apprendre.
Décidément, l’institutrice en retraite n’en a pas fini avec l’éducation.
Linda est naïve. D’ailleurs, naïve à ce point, c’est de la bêtise. Ne
croit-elle pas tout ce qu’on dit dans les publicités ? D’après elle, il
existe vraiment des produits qui agissent seuls.
Léonie devrait les acheter. Pas si bête ! Léonie ne se laisse pas prendre à
toutes ces balivernes. Il n’y a rien de tel que le savon de Marseille et
l’huile de coude. Il faut frotter, et Léonie surveille la jeune femme d’un
œil acéré. Frotte, ma fille, après tout, tu es payée pour ça! Léonie a même
dû lui montrer comment repasser le linge: le fer, la patte- mouille, la
jeannette. Eh! bien, non! Jeannette n’est pas une personne! Et les lainages!
Sans appuyer, les lainages! Enfin, qu’elle soit ignorante, passe encore, si
au moins, elle était de bonne foi. C’est délicat, les lainages.
« Qu’est-ce que c’est que cette marque- là, sur le pull-over ? » questionne
Léonie.
-- « Non! Ce n’est pas moi! »
Léonie lève les yeux vers le plafond et hausse ostensiblement les épaules :
« Ça s’est fait tout seul alors ? Et puis… ne passez pas tout votre temps à
épousseter minutieusement les bibelots un par un… On voit que ce n’est pas
elle qui paye…Et la grande lampe à pétrole, surtout, n’y touchez pas, je
n’ai pas envie qu’elle soit cassée ! Et je rangerai moi-même les conserves
que le livreur a posées sur la table de la cuisine, ne les mettez pas dans
le placard…il faut que ça soit bien rangé ! Et pour les W. C, mettez de
l’eau de Javel… Mais non, mais non, vous ne risquez rien, il suffit de la
diluer.»
A ce train- là, Linda n’aura bientôt plus rien à faire!
Parfois, on bavarde cinq minutes, lorsque Linda apporte une bouteille de
porto, après les vacances. Parce qu’elle prend des vacances ! Enfin, c’est
bien normal ! Ce qui l’est moins, c’est qu’elle trouve l’argent pour aller
jusqu’au Portugal. Ça, mais comment font-ils donc, ces gens-là? Léonie avec
sa retraite, n’y parviendrait pas. Ce sont des gens très économes. De toutes
façons, Léonie n’aime pas ce porto -là, mais tout de même, c’est gentil de
sa part, alors, on parle deux minutes.
Léonie s’étonne de l’inculture infinie de la petite portugaise. Linda croit
même en Dieu, c’est un comble pour la vieille institutrice : athéisme et
laïcité. Le jour du bac, parce que, hein, qui le croirait ? Linda a passé un
bac, eh bien, elle a fait une prière!
Linda s’extasie parfois devant la bibliothèque de la vieille institutrice.
Elle interroge innocemment : « Vous avez lu tout ça ? Puis elle confie, (ça
fait tellement plaisir à Léonie) moi, je préfère les magazines, et la
télévision, surtout Capital, c’est mon émission préférée.» Linda connaît
bien les chanteurs, les personnalités. Elle aide Léonie à identifier les
visages entre les mots fléchés sur le journal de la télé.
Un jour, elle l’a même corrigée : « c’est Frank, pas Albert, Einstein !»
Léonie en a encore le souffle coupé.
--« Vous irez à la pharmacie, Linda, c’est payé, il n’y a plus qu ‘à prendre
les médicaments, et, je voulais vous dire, pour la vaisselle, il ne faut pas
gratter le fond de l’évier avec le côté abrasif de l’éponge, parce que ça
raye, et après, l’évier est tout terne. Et pour les dalles, dans la cuisine,
n’oubliez pas de frotter autant les noires que les blanches !»
Léonie a des années de ménage derrière elle; elle connaît toutes les
particularités de sa maison, les recoins, les nids à poussière. Elle en
détient tous les secrets. Mais, elle a perdu ses forces, tandis que Linda
est costaude. La jeune fille empoigne les tapis et les secoue à la fenêtre.
Elle est si vigoureuse, trop même dans certains cas.
Et surtout, elle s’en vante : «Moi, c’est mon caractère !»
« Oui mais, proteste Léonie, ici, tout est vieux, c’est comme moi, alors
allez-y doucement. L’aspirateur, si on le malmène, il ne tiendra pas le coup
longtemps, or, je n’en rachèterai pas un autre à l’âge que j’ai, vous vous
débrouillerez ! »
Linda s’obstine: « Moi, c’est comme ça, je suis énergique !»
--«Il faut vous contrôler!» répond Léonie
--«Mais, j’ai toujours été ainsi… »Linda sourit, écarte ses bras ronds qui
retombent en signe d’impuissance. Mais Léonie ne désarme pas, c’est dans sa
nature :
« Tenez, fait -elle, venez voir quelque chose.» Et elle appelle :« Colbert,
viens ici mon chien, ici Colbert.»
Bien que ce ne soit pas l’heure, Léonie fouille dans un paquet de gâteaux
secs qu’elle garde à côté d’elle pendant que le vieil animal râpeux
s’approche d’une démarche raidie puis s’assoit pour un rite mille fois
recommencé, en courtisan résigné. « Tiens, Colbert ».
Colbert, servilité oblige, allonge le cou et découvre deux incisives pour
saisir le petit sablé du bout des lèvres. Au regard de sa maîtresse,
connivence mécanique, il envoie le tout au fond de sa gueule, après avoir
attendu le signal de la déglutition. Satisfaite, Léonie a un geste de la
main et se tourne vers Linda ahurie: « Vous voyez, si le chien peut se
contrôler, vous aussi, vous devez y arriver! »
Linda sent combien Léonie est heureuse de sa démonstration, elle hoche la
tête pour ne pas la contrarier. Ces vieux, tout de même…
Alors, M Bertrand qui a tout entendu depuis le balcon où il astique la
grande baie vitrée, met son grain de sel. Il a lu les pensées de Linda.
« Tout de même, fait-il, si j’étais vot ’femme de ménage, j’aimerais pas
qu’on m’ compare à un chien !»
Léonie m’a raconté cette histoire. Alors, je m’interroge, puis je
l’interroge : « A-t-elle vu le film Taty Danielle ? ».
Mais oui, Léonie a déjà vu ce film, d’ailleurs elle s’en souvient très bien,
elle connaît le nom de l’actrice principale là… comment déjà…oh, elle l’a
sur le bout de la langue… en tous les cas, elle jouait drôlement bien !
Elle est comme ça, Léonie.
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