Pauvre Elie     

Simone Blanc

 

                         « Vite,  Pulchinella ! Sauve-toi !  

                           Où ça ? Où ? Où ? Là ? Là bas ?

                            Diable ! Diabolo ! Diablatas ! Vite !

                            Criez bien fort les enfants,

                                 Et le diable partira ! ! »

                 Mais le soir, quand  les bambins sont partis, les mots restent muets. Refrains sans écho. Cris et bravos ont déserté le théâtre.

A la nuit  tombée, sous les pantins maigres et pendus, les arlequins ternis et autres Gnaffrons,  Gépetto travaillent encore.  Dans l’atelier secret,  imprégné de tabac,   la lumière tombe sur une mèche blanche et ricoche sur les lunettes. Ici tout est vieux.  Dehors, le jardin fermé sommeille.

Seul, Gépetto veille Colombine évanouie. Bientôt, entre ses mains,  elle reprendra la vie intermittente, articulée, des  marionnettes.

Théâtre du mercredi,  théâtre des petits,  matinées sages.

Dans la frange fragile des mensonges éphémères et des voix multiples,  Gépetto improvise depuis des années, tour à tour montreur, conteur,  metteur en scène,  créateur, artisan   manipulateur.

Gépetto est le surnom d’Elie Delyle.   Elie  possède   depuis toujours   la faculté indéfiniment renouvelée d’animer les récits. Vibrations,  fulgurances,  tourbillons, peurs,  colères, farces et attendrissements illuminent les mains magiques du virtuose. Au bout de ses doigts naissent les rires des enfants.

« Vite,  Pulchinella,

   Sauve-toi ! »

 

Chaque fois,  l’âme d’Elie tombe avec le rideau.  L’homme replie ses ailes.

Comme ses personnages,  il s’éteint loin de la scène, s’effrite dans les gestes habituels et silencieux d’une fin de  journée.  

Après le spectacle, l’artisan reprend ses devoirs. Méticuleux, le technicien entretient une activité  souterraine,   tenace, incrustée dans le local exigu et désuet.

Enfin, au moment de partir, rituel dérisoire,   le vieux Gépetto dispose une couverture de feutre gris sur sa créature favorite : mi Colombine, mi Gelsomina, la poupée Fantoccinette .

Dans sa jeunesse, Elie Delyle a été un des premiers à redonner vie aux théâtres de marionnettes. Il en connaît par coeur toutes les ficelles. Il en a approché toutes les ombres.
Tiges,  fils ou tringles et claviers : il sait tout faire !  Etonner une simple marotte,  endormir le tendre pierrot rêveur. Marioles et autres fantoches ressuscitent entre ses mains.

« Pétrouchka, sauve-toi !

  Où ça ?

  Où ?  Là - bas ? »

Revers ou timidités, Elie limite aujourd’hui ses activités au petit théâtre du Parc, trois jours par semaine. Inspirations multiples. Pantomimes originales. Gépetto  multiplie les prouesses mécaniques.  

Rires inquiets.  Surprises.   Délicieux cris de terreur. . . .

Mais le vieil homme se fatigue. La mort est proche, pense-t-il souvent. Et  il  survit, au milieu des  pantins inanimés. Même Fantoccinette l’effraye parfois par son inertie et ses postures incongrues. Comment effacer cette hantise qui glisse vers son art ? Les personnages mentent.  L’autre jour, l’insupportable guignol s’est effondré, cessant soudain de vivre dans le silence immobile des rires éteints.

Alors, une insensible résignation mène Elie vers le jardin.

Harmonies, sortilèges. Fraîcheur humide des matins d’automne. Flammèches cuivre et rouille. Les acacias immenses filtrent les rumeurs de la ville.

 Assis sur un banc, le vieil homme s’absorbe dans la contemplation des enfants agités. Ecoliers travestis.  Une fillette agile joue dans le bac à sable. Elle a un teint et des cheveux qui ne sont pas d’ici, un regard auquel rien n’échappe et qui dessine sans peur le monde autour d’elle. Fasciné, Gépetto invente secrètement une poupée et oublie Fantoccinette,  trop rustique et si fidèle !

« Sauve-toi ! Karakouche !

      Karakouche ! 

       Sauve- toi. . »

Mardi,  le théâtre ne joue pas. Gépetto se repose dans le parc. Soleil et calme. Vestiges d’été. Soleil et rosée. L’enfant est déjà là, avec d’autres. Une femme les surveille. Ils ont trois ou quatre enfants du même âge.  Tranquilles,  ils s’amusent. 

Les grands arbres se répondent.  Soudain  aventureuse, la petite s’éloigne.

Elle sautille, emporte la clarté avec elle. Aussitôt,  la femme l’appelle : 

« Amna,  Amna ! Viens  là ! »

 Comme ça lui va bien, constate Elie.  Elle ne s’appelle pas bêtement Anna.  Amna,  c’est beaucoup plus joli !  L’enfant rayonne,  efface les routines.  A son retour, elle ne prête, semble-t-il,  aucune attention au vieil homme. Elle approche cependant. La voilà ! Chut ! Ne pas effaroucher cet oiseau extraordinaire !

Appuyée contre le banc, elle désigne du doigt la cane sculptée : 

« C’est à toi ? »

Puis sans attendre la réponse, elle  plisse les yeux. Sourire ébloui de lumières, auréole des cheveux cendrés,  bouclés. Miraculeux tableau. La petite s’est assise à côté du vieillard.

Mais,   secousse ! La fillette se lance dans le vide. Elle bascule ! Là-bas, un gamin s’empare de son petit seau. La colère décuple l’élan d’Amna ! Elle tombe. . .

Brusquement penché, Elie lance la main et saisit l’enfant par le bras pour tenter d’atténuer la chute. Il a serré un peu fort peut-être. Il n’a plus la précision ni l’habileté d’antan. Pour un peu, il allait chavirer l  Son genou se dérobe.  Voilà pourquoi il  tient le petit bras si longtemps.

« Hé !  Là, attention ! » Dit-il, et il reprend sa position.

Mais  Amna a le regard fermé, hostile. Elle enlève son bras vers le haut, et il reste là, menaçant, défensif.  Pourquoi l’empêche-t-on de récupérer son bien ?

 Elle n’a rien  deviné de  la chute probable.

Désormais, Elie appartient à ces êtres  aux contours répulsifs. Confiances perdues. Poupée cassée.  L ‘enfant- muse  a disparu. Tout s’obscurcit. Une ombre terrible approche. Elie relève la tête.

 Une voix criarde que la peur et la haine enflent de vulgarités. Suraiguë, elle déverse un  flot  d’injures : 

« Vieux dégueulasse ! Dégoûtant ! Vous n’avez rien à faire ici ! Il y a des bancs plus loin ! Foutez le camp ! Si vous croyez que je n’ai rien remarqué ! Salaud ! Pédophile ! C’est une honte ! Foutez le camp tout de suite,  j’appelle la police ! Fichez-  moi le camp ! Sale type ! Ordure ! Ordure ! »

Elie a  peur. Il est sans voix. Polichinelle et Gnaffron se sont étouffés. Une étreinte blanche,  convulsive,   étouffe sa parole, étrangle le monde.

L’homme se lève,  blessé, voûté,  écrasé par ces cris,  ces mots, ces accusations  devant les enfants.

« Diable ! Vidouchaka ! Sauve-toi !

                    Où ? »

Le regard fixe, rompu,  Elie avance mécaniquement sur le chemin.

Une douleur muette dévore son corps. Des braises rougeoient sous ses pommettes. Une serre implacable étreint son cœur. Indicible opacité.

 Le vent bouscule les buissons. Un chien aboie sous les décombres.

Le petit théâtre restera fermé  quinze jours.  Le temps pour son directeur de se remettre.  Mardi soir,  Elie a été admis à l’hôpital à la suite d’un malaise.  Il est tombé dans une allée du parc.

« Comment vous sentez- vous, Monsieur Delyle ? Comment ça va ? »

Elie voudrait répondre : exilé ; mais exilé ne sort pas. 

Ce n’est rien.  Le vieil homme  sortira  bientôt.

Pour l’instant, un poids pèse sur sa poitrine. Un cauchemar. La bête nocturne aux relents d’enfer et de honte abandonne le vieil homme aux confins du dégoût .

Il s’assoit,  tente en silence de recueillir au fond des cicatrices entrelacées, un peu de lui –même.  Il s’est confié à Viviane, l’aide soignante.

Installé au bord du lit qui se creuse profondément,  le vieil Elie a  un sourire triste et conclut :

 «  Voilà,  je n’ai rien pu faire. . . .  Il faut soixante ans pour faire un homme et quand il est fait,  il n’est plus bon à rien ! »

 Couleurs de  vie lointaine,  égrenée goutte à goutte. Pastel.

La jeune femme compatit,  mais…  ne garde-t-elle pas l’ombre d’un doute ?

Viviane est avenante,  attentive. Elle se tient à contre- jour devant la porte ouverte sur la lumière du couloir.

Brusquement aspirée par l'imagination du vieil homme, elle s’anime,  aérienne,  tourne dans la chambre,  main gauche sur la hanche ; puis elle lève  le bras droit et   frappe du talon.  La danseuse espagnole a quitté le sol. Gépetto se l’approprie.

 Il étudie déjà le mouvement de la longue robe à volants rouges.

 A côté,  un danseur de flamenco,  serré dans son pantalon noir,  mi-homme mi-torrero.

Ah ! Les castagnettes ! Des voix d’enfants… comme une odeur d’épices…

Viviane devine la distraction,  considère les doigts qui jouent sur l’ invisible  clavier du drap. Elle se retire : 

« Bon après-midi. Monsieur Delyle !   Il faudra dormir un peu, vous reposer. A plus tard… »

Allongé,  perfusé,  Gépetto passe tout l’après-midi en préparatifs,  dans un imbroglio de fils,  de tringles,  de tubes,  au bout desquels s’animent,  transformés, tous ceux qu’il a un jour libérés de leur pesanteur.

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