Quoi de neuf Monsieur Edouard ?  

André Nault

 

Le policier venait prendre sa pause café au restaurant du coin. Comme à chaque soir, il rencontra Monsieur Édouard qui faisait sa marche de santé avec son chien dans les rues du quartier.

- Quoi de neuf Monsieur Édouard?

Les connaissances de Monsieur Édouard l'abordaient toujours ainsi. Et lui, avec son accent, répondait toujours la même chose.

- Rien de nouveau.

D'origine polonaise, les gens avaient l'habitude de l'appeler Monsieur Édouard parce qu'il possédait un nom long comme ça! Sa mère, une Parisienne, lui avait appris les rudiments du français. Comme il aimait cette langue aux nuances subtiles, son adaptation au pays se fit assez facilement. Mais son nom demeurait imprononçable pour la plupart des gens.

Ce soir-là, le chien tirait à qui mieux mieux sur sa laisse. Lorsqu'il vit les fleurs devant la maison de Madame Ly, il s'agita. Monsieur Édouard pressa le pas. Ils avançaient tous les deux, côte à côte, partageant le même air détestable. Arrivé sur place, le chien leva la patte et se laissa aller d'aise sur les fleurs nouvellement poussées de Madame Ly. Le chien branla énergiquement sa queue sous les mots d'approbation de son maître. Soulagés, chacun à leur manière, le chien et Monsieur Édouard pouvaient rentrer chez eux.

Madame Ly était médium. Les gens du quartier reconnaissaient ses dons ; certains parlaient de pouvoirs. On la consultait pour mille et une raisons. Il y a quelques années, Monsieur Édouard avait décidé d'aller la voir une de ces journées où la déprime vous pend au bout du nez. Il voulait connaître son destin, disait-il. Mal lui en prit. La consultation fut catastrophique. Il en sortit plus déprimé que jamais. Les mots résonnaient encore dans sa tête: «Je ne vois pas d'argent nulle part, ni aujourd'hui, ni demain. Que de l'espoir.»

De tout coeur, Monsieur Édouard désirait devenir maître de sa vie et ne plus être à la remorque des événements. Il se voyait à ce moment-là condamné à la pauvreté pour le reste de ses jours. Ne pourrait-il donc jamais jouir des biens de ce monde? Pouvait-il aller contre son destin? Désormais, il savait. Quel poids énorme! Voilà pourquoi les fleurs de Madame Ly paraissaient toujours fanées. Non, il ne lui en voulait pas. Monsieur Édouard était un homme bon. Mais cela lui faisait tellement de bien de s'en prendre aux fleurs. Il aurait préféré de rien savoir.

Monsieur Édouard et son chien habitaient le deuxième étage d'un bâtiment vétuste. Une tabagie occupait l'espace du premier étage, son gagne-pain. Il y passait ses journées, de l'ouverture à la fermeture et ce, du lundi au dimanche sans exception. Il était une force de la nature. Jamais il ne fut malade. Jamais il ne manqua une journée. Ce petit commerce, c'était sa vie.

Il y eut bien une jeune fille qui l'aidait à l'occasion dans les meilleures années, mais aujourd'hui il ne possède plus les moyens d'embaucher quelqu'un. Tout ça parce que Monsieur Édouard est une personne scrupuleuse. Cela a commencé le jour où il arrêta de vendre des cigarettes à cause de la publicité anti-tabagiste. Il cessa ensuite de vendre des revues érotiques sous les pressions d'un comité de parents. Il interrompit aussi la vente des journaux et revues de langue anglaise à cause du fort caractère nationaliste du quartier; les graphiti sur les murs de sa tabagie furent pris aussi en considération. Il ne lui resta, somme toute, que les billets de loterie pour faire quelques sous. Heureusement, les gens faisaient leur liste de billets de loterie comme ils faisaient leur liste d'épicerie. Pour Monsieur Édouard, un homme gentil et respecté par le voisinage, le client avait toujours raison.

Monsieur Édouard n'attendait plus grand chose de la vie. Sa femme avait succombé dans un accident; lors d'une randonnée à bicyclette, elle avait été happée par une automobile. Ses enfants l'avaient délaissé depuis longtemps. Il vivait seul avec son chien, s'occupant de sa tabagie en attendant le jour où il gagnerait à la loterie.

Monsieur Édouard était un joueur.

 

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- Quoi de neuf Monsieur Édouard?

Le chauffeur d'autobus se présenta au comptoir de la tabagie, à sept heures, comme  tous les dimanches matins, pour acheter un paquet de gomme et son billet de loterie instantanée. Il gratta la petite case grise du billet avec une de ses clés. Pas de chance cette fois encore.

Monsieur Édouard partageait avec cet homme l'espoir qu'un jour il décrocherait le magot. Il se rappela cette matinée d'automne alors qu'il observait les feuilles des arbres tomber sur le sol. Il avait pris son vieux chapeau de feutre et l'avait mis à l'envers sur la table à dîner. Il avait découpé quarante-neuf petits morceaux de papier, chacun possédant un chiffre distinct, et les avaient laissés tomber comme des feuilles dans le chapeau. Il en avait tiré six au hasard. Depuis ce jour, il joue le même numéro chaque vendredi soir. Il ne joue qu'une combinaison par semaine et à chaque fois la même. Voilà maintenant plusieurs années que le même scénario se répète semaine après semaine.

Ce dimanche matin-là, rien de neuf n'était arrivé à Monsieur Édouard. Il n'avait pas gagné lui non plus. Il souriait à l'idée de devoir recommencer une nouvelle fois. Le chauffeur d'autobus partit faire son boulot. Quelques clients passèrent pendant la journée. Des jeunes. Des mères de famille avec leur bambin. Des hommes à cravate. Des personnes âgées. Un deux dollars dans la caisse. Un cinq. Un dix. Il vendit bien un exemplaire du journal local, ainsi que des bâtons de réglisse à un groupe d'enfants, mais la plupart du temps, il le passait à vendre des billets de loterie.

La journée terminée, Monsieur Édouard remercia le ciel d`avoir passé une journée sans incidents. Il était là, bien vivant, en santé, physique et mentale. Assis bien droit sur sa chaise, il versa de la soupe chaude dans un bol et prit deux tranches de pain rôties. Il mangea ce frugal repas comme il le faisait depuis tant d'années, avec le sentiment du devoir accompli.

 

 

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- Quoi de neuf Monsieur Édouard?

Très matinale comme à son habitude, la femme de ménage se présenta dans la cuisine et prépara son attirail pour l'époussetage et le lavage de la semaine. Monsieur Édouard sirotait son café Sanka et prit une cigarette d'un paquet qu'elle lui avait apporté. Monsieur Édouard ne vendant plus de cigarettes, il trouvait absurde l'idée d'aller lui-même en acheter alors qu'il possédait une tabagie. Il chargeait donc la femme de ménage de lui rapporter un paquet à chaque semaine.

Comme Monsieur Édouard gardait le silence, la femme n'insista pas. Elle comprit que rien de neuf ne s'était produit et commença son travail en laissant Monsieur Édouard à ses rêveries. Le connaissant bien, elle ne fut donc pas offusquée qu'il ne lui réponde pas, ni qu'il ne lui dise même pas un simple bonjour. Elle le comprenait.

Monsieur Édouard termina son café et sa cigarette, rinça sa tasse avec de l'eau et la posa dans l'évier, l'ouverture vers le bas. Il caressa son chien et prit le vieil escalier de bois-francs qui menait derrière le comptoir de la tabagie. Il entreprenait une autre journée, une autre semaine. Le chien le regarda descendre quelques marches et alla se coucher sous la table de cuisine.

La journée passa. La semaine passa. Pour Monsieur Édouard, la dichotomie entre la semaine de travail et la fin de semaine différait de celle des autres personnes. Pour lui, la semaine se terminait le vendredi soir à neuf heures lorsqu'il fermait la tabagie et qu'il validait son billet de loterie. La fin de semaine, elle, se terminait le dimanche matin lorsqu'il vérifiait le numéro du tirage dans le journal. Avec les années, c'était devenu un rituel qui, en aucun cas, ne devait être brisé. Dévier de ce rituel et la malchance lui tomberait dessus à coup sûr.

Voilà ce qu'en pensait Monsieur Édouard.

 

 

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- Quoi de neuf Monsieur Édouard?

Son voisin et ami, un vendeur d'assurances, passa le voir comme à son habitude, en ce dimanche soir pour prendre de ses nouvelles. Monsieur Édouard était d'humeur maussade comme cela lui arrivait souvent lorsque c'était la journée des résultats de loterie. Par contre, son chien avait l'œil vif ; il revenait de sa promenade quotidienne. Il était content parce qu'il n'avait pas manqué les fleurs de Madame Ly. Il observait son maître faire une inscription dans un grand livre noir. Monsieur Édouard avait commencé avec un petit cahier, mais avec les années, il avait dû changer de format à quelques reprises. Il y inscrivait la date du tirage et le numéro gagnant. Il avait ainsi une récapitulation de tous les numéros sortis depuis sa première mise.

Rien de neuf ne s'était produit cette semaine-là pour Monsieur Édouard. Son ami l'assureur essaya de le prendre dans le bon sens du poil.

- Jamais je n'ai rencontré quelqu`un d'aussi entêté et d'aussi méthodique que vous, cher Édouard. Vous êtes d'une ténacité exemplaire. Je vous admire.

L'assureur se plaisait à débuter la conversation en lançant des fleurs à son ami. Il savait que Monsieur Édouard n'avait besoin que d'un encouragement pour reprendre sa bonne humeur. De fait, Monsieur Édouard sortit une bouteille de vin blanc du frigo. Ils allaient donc passer une bonne soirée.

Ils s'installèrent pour leur partie hebdomadaire d'échec. Le voisin se mit à taquiner Monsieur Édouard sur son âge. Monsieur Édouard savait où il voulait en venir, lui qui n'avait jamais pris d'assurances et qui, à un âge déjà fort respectable, était toujours en parfaite santé. L'assureur lui vanta les mérites de sa compagnie comme il savait si bien le faire. Mais Monsieur Édouard, par un silence éloquent, gagna son point, ainsi que la partie d'échec. Son ami partit bredouille, mais ce n'était que partie remise jusqu'au dimanche suivant.

 

* * *

 

Monsieur Édouard et son chien déambulaient dans les rues du quartier. Une brise du nord-est venait de se lever, refroidissant le fond de l'air. Le chien se mit soudainement à aboyer et à s'agiter. Monsieur Édouard essaya de le calmer mais lorsqu'il entendit le rire indéfinissable du Joker se rapprocher d'eux, il comprit de quoi il retournait.

Le Joker venait vers eux en marchant d'un pas rapide. Il regardait le trottoir et se parlait à lui-même. Sans avertissement, il éclatait de rire et relevait la tête vers l'arrière comme pour libérer tout ce qu'il avait dans la poitrine. Le Joker s'arrêta près de Monsieur Édouard car ils se connaissaient bien. Ils ne discutaient pas ensemble, le Joker ne pouvant tenir une conversation sensée. Mais Monsieur Édouard tenait quand même à faire un contact avec lui. Avec les années, il croyait avoir réussi.

- Quoi de neuf Joker?

Monsieur Édouard l'appelait ainsi à cause de son rire retentissant et diabolique. Ce rire vous faisait hérisser les poils sur les bras. Monsieur Édouard avait du respect pour cet homme dont la vie se résumait à un immense rire. Par contre, le chien ne le voyait pas ainsi. L'homme lui faisait peur. La queue basse, il ne cessait d'aboyer tout en gardant une distance respectable avec cet homme bien bâti, dans la cinquantaine et très imposant. Le Joker se gratta la cuisse un moment et décida de poursuivre son chemin. Tout en marchant, il se mit à dire très fort: « rien de nouveau », et il répéta sans cesse ces mots, entrecoupés de son rire si particulier.

Monsieur Édouard le regarda s'éloigner.

Le chien cessa d'aboyer.

 

* * *

 

Vendredi soir.

Huit heures cinquante-cinq.

En l'absence de clients, Monsieur Édouard décida d'inscrire son numéro sur le billet de loterie. Il avait bien le temps avant de fermer boutique pour neuf heures, pensa-t-il. Il valida son billet et le déposa sur le comptoir. Il se pencha et ouvrit un tiroir pour y prendre la clé de la caisse enregistreuse.

Un homme entra soudainement dans la tabagie comme un chat sur une allée de quille. Il était jeune et de petite taille. L'arme qu'il tenait était trop grosse pour lui et il la manipulait avec maladresse. On aurait dit qu'il se cachait derrière son fusil. Monsieur Édouard avait la clé dans sa main et ne réagissait pas. Le temps allait plus vite que ses pensées. Le jeune homme balbutia quelques mots que Monsieur Édouard ne comprit pas, mais le canon du fusil pointé sur sa figure ne laissait place à aucune équivoque. Tout se passa très vite. Monsieur Édouard prit l'argent dans la caisse enregistreuse. L'homme ne tenait pas en place et continuait à gutturer des mots sans aucun sens. En donnant l'argent, Monsieur Édouard échappa la clé qui était demeurée dans sa main. Elle tomba sur le billet de loterie posé sur le comptoir. Le temps s'arrêta un instant. Les deux hommes ne quittaient pas des yeux la clé et le billet de loterie. Monsieur Édouard n'osait pas bouger ou dire quoi que ce soit. Il avait trop peur. Et s'il prenait son billet? Non, pensa-t-il, ce qu'il veut, c'est l`argent. L'homme tenait en effet l'argent de la caisse dans sa main. Mais il hésitait. Finalement, le temps repartit. L'homme prit le billet et la poudre d`escampette. Monsieur Édouard était consterné, figé sur place, les yeux fixés sur le comptoir. Désespéré, il alla barrer la porte d'entrée. Puis il téléphona à la police.

Ce fut son ami le policier qui vint le voir pour la constatation de l'infraction. Celui-ci ne comprenait pas le désespoir de Monsieur Édouard. Ce n'était pourtant pas la première fois qu'il se faisait voler. Avec le temps, il avait pris l'habitude de ces visites importunes. Monsieur Édouard revenait toujours sur l'histoire de son billet de loterie. Le policier l'écoutait poliment mais il ne faisait pas le rapport avec le vol.

- Ne vous en faites pas Monsieur Édouard. Vous n'avez jamais gagné! Ce ne sera pas cette fois-ci non plus.

Monsieur Édouard dormit peu cette nuit-là. Les événements de la journée se présentaient dans sa tête sous toutes sortes d'angles distordues. La nuit suivante fut chaude et humide, ce qui n'arrangea pas les choses. Il se leva plus tôt que d'ordinaire, n'en tenant plus de faire des exercices d'astronaute dans son lit. Il sirotait son café et fumait sa cigarette en attendant impatiemment le moment où il irait chercher le journal pour vérifier le numéro du tirage de la loterie.

Monsieur Édouard posa le journal sur le coin de la table en se laissant tomber sur sa chaise. Il attendit un moment, puis prit le journal, feuilletant quelques pages ici et là, ne pouvant se décider. Finalement, il alla directement aux résultats des loteries. Il figea un instant et referma le journal d'un coup sec. Son cœur se mit à battre plus rapidement. Il ouvrit le journal de nouveau et revérifia le numéro gagnant.

Le monde de Monsieur Édouard venait de basculer. Pourtant, il fut surpris de sa réaction. Il avait repris son calme naturel. Il avait tout de même gagné mais pas tout à fait comme il l'avait imaginé. Il voyait le jeune voleur sur sa motocyclette toute rutilante s'éloigner sur une route sans fin. Il souriait intérieurement car il était gagnant lui aussi. Il avait conjuré son destin. Tout était bien après tout. Désormais, il laisserait en paix les fleurs de Madame Ly.

Il descendit le vieil escalier menant à la tabagie. Derrière le comptoir, il prit un carton et un crayon de feutre. Il y inscrivit : FERMÉ POUR CAUSE DE RETRAITE. Il apposa l'écriteau sur la fenêtre de la porte.

Monsieur Édouard remonta au deuxième étage et remit son pyjama. Enfin, il pouvait réaliser un vieux rêve : s'offrir une journée de sommeil après toutes ces années de labeur. En s'allongeant sur son lit, son chien vint le rejoindre. Celui-ci le regardait avec étonnement, cherchant à comprendre ce qui n'allait pas avec son maître.

Monsieur Édouard caressa son chien pendant un moment et ensuite il s'endormit comme un enfant.

 

* * *

 

Le groupe de personnes avançait lentement et péniblement sous un soleil de plomb. Puis ils s'arrêtèrent à l'endroit qu'on leur avait indiqué. La femme de ménage et l'assureur se taisaient et regardaient d'un oeil réprobateur le policier et le chauffeur d'autobus s'entretenir de la partie de base-ball de la veille. Des hommes firent descendre le cercueil solennellement. Madame Ly y jeta un bouquet de ses plus belles fleurs. Le chien se mit à aboyer pendant que le prêtre récitait machinalement les mots qu'il avait tant de fois répétés dans ces circonstances. Monsieur Édouard ne s'était pas réveillé, comme à son habitude, le lundi matin.

On entendit un retentissant éclat de rire au loin, puis, plus rien.

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