Alain Brun
Dans quinze ans, place Francis Louvel à Angoulême, Simon Verger s'installera
bien tranquillement devant le café "chez wam". Bien décidé à profiter de sa
première journée de liberté, il choisira la terrasse ombragée par un immense
tilleul en plastique, plutôt que l'intérieur climatisé trop artificiel à son
goût.
En ce début Juin, les températures s'affolent et dépassent régulièrement les
40°C. Le dernier arbre en bois et racines a rendu l'âme fin Avril, assoiffé par
dix années consécutives de sécheresse. La nouvelle ébranla les angoumoisins et,
sous la pression populaire, les services techniques de la ville plantèrent une
bonne trentaine d'arbres à feuilles en PVC et tronc en fibre de carbone. Seule
la place Louvel se vit gratifier d'un tilleul entièrement réalisé en emballage
recyclable et installé en terre par un paysagiste plasticien.
Simon Verger apprécie l'ombre artificielle, lui qui vient de passer vingt ans
sous les verrous, à l'abri des coups de soleil et des cancers de la peau.
S'asseoir à une terrasse, siroter une boisson fraîche en matant les passantes,
voilà des années qu'il en rêve. Alors quand Dylan, le serveur post-satanico-démoniaque
de "chez wam" s'approche de lui, Simon savoure l'instant présent et sourit à sa
voisine de table. Il ne remarque pas tout de suite les tatouages, le short
clouté et la chemise noire transparente que Dylan arbore tristement.
– J'vous sers un cocktail courgette ou maïs ?
– Donne-moi plutôt un pastis. J'aime bien la soupe, mais à petite dose.
– Un quoi ?
– Un pastis !
– Jamais entendu parler. A la lettre P, j'ai Palmier, Pavot, Pissenlit, Pivoine,
Potiron, mais rien qui ressemble à ce que vous voulez.
– Tu te fous de moi. Va chercher ton patron, j'ai deux mots à lui dire. Et t'es
prié de t'habiller correctement, on n'est pas chez Dracula. Angoulême, c'est en
Charente, pas dans les Carpates.
Dylan, persuadé d'être tombé sur un ouf qui n'aurait pas l'esprit tendance, s'en
va raconter la scène à ses collègues.
– Y'a un bouffon, dehors, qu'est complètement aware. Il a des chaussettes
blanches sous des chaussures noires à lacets, un vieux futal en toile bleue et
il est blanc comme un vieux cachet d'ecstasy !
– Tu mythonnes ? demande Cynthia, la responsable des cocktails.
– Sur la vie de ma mère, je te dis la vérité. En plus, il veut boire un truc de
malade, du patisse ou pas triste, j'ai pas bien saisi. Mais le pire, c'est qu'il
veut causer au boss.
– Non !! Il veut vraiment parler au logiciel ? A mon avis, il te fait marcher.
A des années lumières de là, Simon Verger attend son pastaga. Il a décalé sa
chaise et regarde fixement les marches du palais de justice. La dernière fois
qu'il les a montées, il prenait perpétuité avec peine de sûreté de trente ans.
Les flashs crépitaient, Simon était une star. Les badauds demandaient la peine
de mort, et les flics avaient du mal à maintenir la foule à l'écart.
– Il ne sortira jamais de prison, avait déclaré le Garde des Sceaux de l'époque.
Heureusement, la surpopulation carcérale eut raison de la promesse ministérielle
et Simon bénéficia d'une large remise de peine.
Au lieu de profiter de cinq années de liberté supplémentaires, Simon s'apprête à
remettre le couvert. Ce n'est pas un hasard s'il cuit place Francis Louvel en
attendant son apéro préféré, alors que le soleil est au zénith et qu'un individu
déguisé en Bela Lugosi lui prend la tête. Dans sa poche, il tripote un pistolet
tchèque acheté en 1993 à un réfugié albanais. Avec un tel engin, même un myope
atteint de la maladie de Parkinson abattrait un moustique à trente pas, alors
vous imaginez une femme d'un mètre soixante-dix ne sachant pas voler.
Dylan, accompagné de Cynthia, revient à la charge. Simon leur jette un regard
mauvais par dessus ses Ray Ban. Visiblement, garçons ou filles ont une véritable
passion pour le noir et les clous.
– Vous êtes la tenancière ? demande-t-il à la fiancée de Nosfératu.
Permettez-moi d'émettre des réserves quant au professionnalisme de cet
énergumène. D'une, il fait preuve de très mauvais goût dans le choix de sa tenue
vestimentaire, et de deux, il ne sait même pas ce qu'est un pastis. Envoyez-le
dans une école hôtelière ou dans un camping.
Puis se tournant vers Dylan :
– Quelle est votre formation jeune homme ? Avez-vous étudié à l'Amandier ? J'ai
bien peur que non !
Cynthia en reste bouche bée. Ce type lui rappelle les vieux films qui passent à
la télé vers 4H du matin, entre les documentaires sur la réintroduction des ours
en Slovénie et les reportages sur la disparition des gibiers d'eau dans les
marais asséchés.
– Vous êtes qui, au juste ?
– Ma pauvre petite ! Si je te disais mon nom, t'en ferais des cauchemars pendant
des semaines. Mais, si toi et ton copain le vampire, vous me ramenez pas tout de
suite un Ricard avec des glaçons, l'hémoglobine va couler à flots. Vous aurez de
quoi vous soûler sans être obligé de planter vos canines dans la première
carotide venue. C'est quand même un monde. Jamais vu des cocos de votre espèce,
et pourtant, je viens de passer quelque temps dans l'antre du bizarre.
Pour éviter d'éclater de rire devant le client, Cynthia attrape le bras de Dylan
et l'attire à l'intérieur.
– Incroyable. T'as pensé à filmer la scène ?
– Et comment ! On peut se faire des max de tunes si on l'envoie au 20H
d'Angoulême TV. L'autre jour, ils ont fait la une sur un type qui a sauté depuis
le pont de Magnac. Soi-disant que dans sa jeunesse, l'eau coulait dessous.
– Quelle époque on vit !
Simon Verger, loin d'imaginer passer un casting, sent monter en lui la tension
meurtrière.
– Vingt-cinq ans à l'ombre, quand on est innocent, ça donne des idées. Après
tout, la justice m'a condamné pour un triple meurtre, si je rajoute les
intérêts… j'ai bien droit à quatre ou cinq cadavres. Mon chargeur est plein et
j'ai prévu de n'en vider que la moitié sur l'unique responsable de cette bavure
judiciaire. Le surplus pourrait bien atterrir dans les estomacs de la famille
Adams, si je n'ai pas mon apéro.
Il est exactement 11H53 quand Caroline Dupas-Breton sort du palais de justice.
Avant de descendre les marches, elle ouvre un immense parapluie. Son visage,
d'un blanc laiteux décoré de cicatrices, doit être protégé du soleil, sous peine
de transformer l'ex-canon de beauté en homard thermidor.
En un demi-siècle, Caroline Dupas-Breton a beaucoup changé, mais elle a conservé
cette démarche hautaine et ce port de tête incomparable. Simon ne s'y est pas
trompé, et depuis sa terrasse, il a reconnu sa future victime du premier coup
d'œil.
Caroline était une jeune et jolie juge d'instruction, à l'époque où Simon avait
la fâcheuse manie de se trouver toujours au mauvais endroit au mauvais moment.
Un soir, à cours de sel, il était allé quémander le précieux chlorure de sodium
chez ses voisins, les Gauron. Manque de bol, à l'intérieur de la maison, le père
Gauron, sa femme et le fiston baignaient dans une mare de sang. Pris de panique,
Simon avait fait demi-tour, laissant sur place ses empreintes de pas et leurs
cousines, les digitales.
Madame le Juge instruisit uniquement à charges et boucla l'affaire en un temps
record. Simon, jugé coupable, passa vingt-cinq ans à la prison de Gradignan,
près de Bordeaux. Dans la quiétude de sa cellule, le matricule 11234B se
promettait, jour après jour, de venger son honneur, s'il parvenait à sortir de
tôle.
Et ce matin-là, à 11H53, œil pour œil fusionne enfin avec dent pour dent. Le
pistolet tchèque sort de sa cachette. Simon est impatient, mais il attend encore
un peu. Il veut la voir descendre les marches, ce qu'elle fait quelques secondes
plus tard.
A mesure que Madame le Juge perd de l'altitude, Simon se détend. Un immense
sourire gagne son visage et ses zygomatiques font des pompes. Soudain, il éclate
d'un rire incontrôlable.
Dylan se précipite vers lui :
– J'étais sûr que vous faisiez une blague. On s'est bien marré avec les
collègues. Le coup de la boisson qui n'existe pas, c'est génial !
Simon regarde le serveur et lui met son flingue sous le nez.
– T'as du pot que je sois de bonne humeur.
Dylan retourne à l'intérieur raconter la suite à Cynthia. Il est mort de rire.
Caroline passe à quelques mètres de Simon. Son visage a bien changé. Ses lèvres
ont doublé de volume et chaque matin elle use un demi bâton de rouge à lèvres.
Son front est aussi lisse qu'une boule de billard avec des sourcils en plein
milieu. Les multiples injections de collagène et biotox ont rendu Caroline
Dupas-Breton aussi laide que cette chanteuse, ancienne reine des nuits
parisiennes, et dont Simon a oublié le nom.
– Inutile de la tuer, je vais plutôt lui offrir un miroir. Son image la fera
souffrir bien plus qu'une balle en plein cœur, et ce, jusqu'à la fin de ses
jours. Madame le Juge, je vous condamne à perpétuité… sans peine de sûreté.
Simon se lève au moment où Dylan se pointe avec un verre contenant un liquide
jaunâtre troublé par un couple de glaçons.
– Cynthia a montré la vidéo de votre canular à son père. Il avait encore une
bouteille de patisse dans sa cave. Par contre, votre tête ne lui est pas
inconnue. Vous passiez sans doute à la télé au siècle dernier.
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