Dripping  

Jean-Pierre Schamber

Texte primé en 2000 : Prix Pégase

 

           Quel rivage au monde peut mieux donner l'image de la paix heureuse que les douces collines de Normandie, déroulant leur nuancier de verts jusqu'à la mer. Que, le plus souvent, cette douceur se brise en une falaise ne la remet pas en cause. Au moelleux du vert, se substitue la pâleur délicate de la craie qui amène l'œil, sans à-coup, jusqu'à la palette, sans cesse changeante des gris, verts et bleus de la Manche.
À l'avant d'une péniche de débarquement, ce huit juin 1944, Ronald Wilkinson avait pu constater - de très loin - que les paysages de Normandie n'étaient pas sans évoquer sa Nouvelle Angleterre natale, quittée il y avait si peu, sous les acclamations de la foule qui saluait les “boys” allant défendre le monde libre, où s’étaient déroulées une enfance et une adolescence adulées, au sein d’une famille appartenant à la haute société Bostonienne. C’était surtout les doux rivages des plages autour de Hyanisport ou de Marthas’ vineyard que lui rappelaient les ondulation de la côte normande.
Ronald faisait partie d'une des énièmes vagues d'assaut qui déferlaient sur les plages dont les noms resteront pour toujours dans la mémoire: Sword, Juno, Omaha, etc. Loin derrière lui, l'Amérique, l'école de peinture et les découvertes des premiers abstraits américains. Devant lui, la France, avec la perspective de retrouver les Père fondateurs de l’art contemporain, les très connus mais surtout ceux dont quelques petits cénacles américains commençaient à découvrir les noms ; Bazaine, Lapicque, Manessier, Pignon….
Par vagues successives, les troupes qui les précédaient étaient jetées dans la mer pour courir vers les plages quadrillées par les impacts de balles, les poteaux antichars et les frises de barbelés. La plupart ne l'atteignaient d'ailleurs pas. Ceux qui prenaient pied étaient, au sens propre du terme, hachés par les rafales de mitrailleuses qui venaient des blockhaus situés à la frange des dunes et de la verdure. D'autres, soudainement, disparaissaient dans une gerbe de feu sans que rien n'ait pu le laisser prévoir. Les mines.
Le vacarme était indescriptible. Fracas de l'air déchiré par les obus, sifflements des projectiles, sourdes explosions des mines, crépitements secs des armes automatiques et, surtout, les hurlements guerriers de ceux qui se jetaient à l'eau ou ceux, inhumains, des blessés dont le sable absorbait le sang, la cervelle ou les entrailles.
L’avant de la péniche s'abattit. Précédé par deux cents de ses camarades et suivi par deux cents autres, pressé dans une foule devenue inhumaine, poussé par des gradés hurlant les consignes de regroupement, Ronald Wilkinson sauta à l'eau, tenant son fusil au dessus de sa tête comme on le lui avait appris en Angleterre, n'ayant pour tout objectif que celui de se réduire à une petitesse infinitésimale afin d'offrir le moins de prise possible à l'acier brûlant de la réalité.
Le saisissement de l'eau glacé, la course en zigzag, comme un lièvre dans ses prairies de Nouvelle Angleterre, l'asphyxie à odeur de métal brûlé, le sable fuyant sous les pas, la peur, les hurlements de peur, de douleurs... comment décrire l’horreur ?
Dans ce cauchemar, il vit un spectacle encore plus insoutenable. Aplati dans le sable, reprenant son souffle avant de continuer sa course, il aperçut William Jenkins, avec qui il s'était lié d'amitié en Angleterre pendant leur entraînement. Ce dernier poursuivait des études de musique contemporaine à Boston. Le soir, dans les baraquements en toile, au milieu des autres soldats endormis et ronflant, alors que Ronald lui parlait à voix basse de Picasso, Matisse, Masson, Léger... William lui citait Messiaen, Varèse, Dutilleux. Dans l'angoisse du lendemain, ils s’en remettaient aux arts en devenir. Apparemment, William avait repéré Ronald et se dirigeait vers lui... Soudain, il ne fut plus là. Ou, plus exactement, il fut cisaillé en deux, le haut de son corps disparu dans un éclaboussement de gerbes rouges dessinant de grandes arabesques vermillon, tandis que le bas s'affaissait sur la plage, à vingt centimètres de Ronald. Le sang continuait à gicler de cette béance en jets qui creusaient dans le sable, de minuscules cratères dont la couleur variait avec la profondeur en des camaïeux de rouges et de bruns qui étaient ensuite recouverts par d'autres giclées qui teignait l'alentour d'un rose moins soutenu. Tétanisé par la peur et l'horreur, Ronald était incapable de réfléchir ce qui lui évita de devenir fou.
Il réussit à s'arracher à cette hébétude, à traverser la plage et se retrouva avec quelques autres soldats de sa section sur une bordure d'herbes hachurées, au pied d'un blockhaus. De la meurtrière de celui-ci, un soldat allemand, essayait de leur tirer dessus maladroitement, gêné par le surplomb. Avec une efficacité très professionnelle, le sergent décrocha une grenade de sa ceinture, la dégoupilla, attendit une éternité avant de l'envoyer avec précision dans la meurtrière. Le fracas fit résonner la paroi de béton, et fut suivi par des hurlements. Le sergent hocha la tête avec une satisfaction modeste.
- Heureusement que j'ai pas loupé mon coup, sinon on se la récupérait sur la gueule, dit-il avec sobriété. Allez boys, on continue vers l'intérieur maintenant, le plus dur est fait. On va essayer de se farcir quelques salauds de nazis.
Après l'enfer de la plage, la route de campagne paraissait presque paisible. Des bruits divers mais lointains, ne perturbaient pas trop la douceur du paysage. On voyait des vaches, des pommiers et de grands peupliers bougeant doucement au vent. Marchant de chaque côté d'un chemin creux, ils regardaient par dessus les haies les toutes petites maisons désertes avec leurs toits de chaume. De temps en temps néanmoins, après un sifflement, une gerbe de terre se soulevait, faisant courir les vaches affolées d’un bout à l’autre du champ.
Soudain, tout s'accéléra. Le sergent entendit un bruit, ordonna aux hommes de se coucher et d’armer le bazooka. Un véhicule à la croix noire apparut au bout du chemin. Des soldats verts les aperçurent et ouvrirent le feu. Pendant que le tireur du bazooka envoyait son projectile, que le véhicule et les soldats verts explosaient dans une gerbe de flammes, Ronald Wilkinson ressentit une douleur, violente comme la mort, dans sa jambe droite. Il hurla. Le sergent et trois hommes se précipitèrent sur lui pour étouffer ses cris et examiner sa plaie. Rapidement, on déchira sa jambe d'uniforme et on lui fit une piqûre. Le sergent bouillait d'impatience. A bout de douleur, Ronald s'évanouit.
- Grave ? dit le sergent
- Non, pas trop, mais probablement très douloureux, je ne pense même pas qu'on aura à l'amputer, dit le caporal préposé à l'infirmerie de campagne, mais sûr, il ne peut plus marcher. Il faut l'emmener à une antenne chirurgicale sinon...
- Bonhomme, l'antenne chirurgicale, elle est pas encore arrivée et ces fumiers de toubibs, ils sont pas dans les premiers à aller au casse-pipes. Alors on peut pas attendre. Il ôta son casque, se gratta la tête, jura fortement et jeta un regard alentour.
D'une petite ferme paisible provenaient des meuglements et des bruits de basse-cour. Le sergent se décida.
- On va le cacher dans cette ferme. On lui laissera ses armes au cas où les fumiers reviendraient. Faut bien que ces putains de Français nous aident un peu quand même, on est ici pour eux... Je le signalerai à la première antenne médicale qu'on verra et ils reviendront le chercher. Bon, Denis et Mike, vous le portez jusqu'à là bas et vous dites aux péquenauds de s'en occuper. S'ils ne veulent pas, vous montrez vos flingues... Nous, on part devant, droit vers le village, vous rappliquez vite. Exécution.
Dissimulés derrière les rideaux de macramé couleur jus de pipe de la salle commune, les Bernouis avaient assisté à toute la scène. Le Père Bernouis, avait été fort impressionné par le bazooka. La Mère Bernouis, voyant les deux soldats approcher, couvait d'un regard anxieux la Françoise, leur belle et plantureuse fille de vingt ans. Le fait que ce soit des alliés ne la rassurait qu'à moitié. Quant à Raymond, seize ans, il était dans un état d'excitation indescriptible à la vue des “amerlots”. Très vite, le Père Bernouis, lorsqu'il vit que les deux militaires pénétrant dans le jardin en portaient un troisième, compris qu'on allait lui demander d'héberger ce dernier.
Même dans les pires catastrophes, un paysan, et normand qui plus est, ne s'affranchit jamais totalement du souci de l'augmentation et de la protection de son patrimoine. À la vue de ces américains, il supputa le parti qu'il pouvait en tirer pour l'avenir. Délibérément jovial, il alla les quérir à la porte avec un sonore "Ben, entrez donc les gars" qui leur fit chaud au cœur. Les deux GI's expliquèrent, tant bien que mal, qu'il fallait garder leur copain blessé, le cacher au cas où les nazis reviendraient, et que l'armée passerait le récupérer le plus vite possible. La Mère Bernouis et Françoise couchèrent Ronald dans une petite alcôve, tandis que le Père Bernouis faisait goûter un coup de calva "qu'il n'y en a pas des comme ça en Amérique" et que Raymond palpait toutes les armes qui pendaient au harnachement des soldats. Ceux-ci donnèrent du chocolat, du chewing-gum, des cigarettes et montrèrent la photo de leurs femmes. Ils allèrent constater que Ronald était bien installé, dans un petit lit, veillé par la charnue et rousse Françoise. Ils pensèrent que c'était bien lui qui avait la meilleure part et s'en allèrent en courant rejoindre le gros de la section.
Dans la ferme des Bernouis, le calme revint. Ronald Wilkinson fut tiré de son évanouissement par une horrible douleur et vit à son chevet un bon docteur normand qui lui fouaillait la chair pour en retirer les éclats de métal. Françoise tenait bravement la cuvette d'eau rougie et les serviettes. Elle eut la charge de veiller sur lui. La Mère Bernouis était rassurée, ne pouvant rien craindre d'un tel soldat, blessé et l'air d'un gosse.
La douce, rousse, blanche et dodue Françoise gardera toute sa vie le souvenir des moments de bonheur qu'elle passa auprès de "son Américain". Se remettant rapidement, dans un français élémentaire, il lui parlait de l'Amérique, de la peinture, de ses parents, de la guerre et surtout, surtout, de cette horreur sans nom ; d'avoir vu William Jenkins, qui serait certainement devenu un des plus grands musiciens de sa génération, sectionné en deux sous ses yeux et son sang se répandre en gerbes de gouttelettes dans le sable;
- Françoise, it was so dreadful, son sang qui faisait des dessins comme des fireworks. Je ne pourrai plus jamais peindre que ça, you know. It was just like drippings.
C'était la première fois que le mot était employé en peinture, mais il était promis à un riche avenir.
Le Père Bernouis eut tout lieu de se féliciter de son flair. Sa notoriété de "résistant qui cachait un amerlot" dépassa les bornes du village. D’un peu partout on venait voir l'Américain et, si les Allemands avaient eu quelques velléités de le trouver, ils n'auraient eu qu'à suivre les curieux. Heureusement, ils étaient très occupés ailleurs. La Mère Bernouis, en revanche, eut tort de sous-estimer la séduction du jeune américain.
Avec son expérience relativement limitée, il y avait les putes avec lesquelles on couchait en mettant un préservatif et les WASP, pincées et pimbêches, avec lesquelles ont pouvait faire tout ce qu'on voulait dans les voitures sauf coucher. Il fut donc fort surpris lorsqu'un après-midi, tout le monde étant aux champs, Françoise, sans autres manières, lui dévoila son plantureux corps blanc et roux et vint se glisser dans le petit lit, en lui disant seulement; "fais attention, je veux pas tomber enceinte". Ils firent l'amour maladroitement d'abord, puis avec tendresse et firent même, dans les bras l'un de l'autre, des projets d'avenir.
Pendant qu'ils s'ébattaient, les canards de la ferme nasillèrent dans la cour de façon insistante. Il s'avéra que c'était les infirmiers de l'antenne médicale qui l'avaient enfin retrouvé après dix jours. Françoise, s'étant rhabillée, sanglotait doucement en comprenant qu'on lui reprenait son premier amour. Ronald eut beau parlementer, ils l'emmenèrent, tout heureux d'avoir sauvé leur compatriote du manque manifeste d'hygiène d’une ferme française. Sans autre adieu à la famille Bernouis qu'un très long baiser à Françoise, Ronald partit vers son destin.

En dépit de ses craintes, Françoise ne devint pas grosse des œuvres de Ronald Wilkinson. En revanche, le Père Bernouis devint Maire. Son investissement sur l'avenir avait payé. Sa notoriété le désignait tout naturellement aux suffrages. Avec le temps, c'était une véritable armée de résistants et de soldats alliés qu'il avait hébergés et cachés et, souvent, il avait dû faire le coup de feu avec eux contre les boches... Pourquoi n'accorder qu'au Midi l'intelligence d'enjoliver le réel. Françoise garda une nostalgie profonde de cette intimité avec Ronald, si délicat et si enfantin. Elle ne retrouva jamais l'espèce de sublimation de tout son être ressentie lorsqu'ils avaient fait l'amour pour la troisième ou quatrième fois et les deux ou trois expériences auxquelles elle se livra ensuite la confortèrent dans cette idée. Elle ne les renouvela pas et s'habitua à la solitude.
La campagne normande, déchirée, pansait ses plaies et retrouvait son calme et sa douceur. La vie reprit aussi paisible qu'avant, alors même que la boucherie continuait plus à l'Est et que les armées dont Ronald faisait toujours partie rencontraient de moins en moins de nazis et de plus en plus d'Allemands de plus en plus jeunes. Une bombe, dont on devait reparler, arrêta tout ceci au moment où les stratèges se demandaient s'ils n'allaient pas devoir adapter leur kriegspiel à l'attaque des pouponnières.
Quelques lettres de Ronald étaient parvenues aux Bernouis, les remerciant de leur accueil et leur disant combien il regrettait le Calvados de "Papa Bernouis". L'une d'entre elles figura même sur une affiche électorale. À Françoise, étaient adressées de longues correspondances, dans lesquelles, malgré son français approximatif, Ronald lui disait le bonheur que lui avait donné son corps. Seul, jurait-il, ce souvenir l'empêchait de devenir fou devant les horreurs qu'ils avaient découvert, un beau soir, en Bavière, au détour d’un chemin, près d’une petite ville appelée Dachau. Mais, ajoutait-il, au dessus de tout ça, restait l'atrocité du souvenir de la mort de William Jenkins. "J'essaye de dessiner ou de peindre pendant mes repos mais je ne peux reproduire que ça, les gerbes de gouttelettes de sang traçant des arabesques sur le rivage".

Après un long silence, enfin, ils reçurent en 1948, une lettre leur disant que l'Amérique ne lui plaisait plus, que les peintres y étaient malheureux mais qu'il était sûr que sa peinture "devenait de meilleure en meilleure". Les Bernouis n'en doutèrent pas, car ce garçon était bien gentil et ils auraient bien aimé qu'il leur dessinât leur ferme. Françoise, comme les fois précédentes, reçut une lettre particulière, plusieurs feuillets qu'elle lut en pleurant. Elle la leur résuma en disant qu'il commençait à devenir un grand peintre, qu'on lui achetait ses tableaux de plus en plus cher, mais qu'il se fichait de tout ça et qu'il ne pensait qu'à l'horreur de la mort de son ami sur une plage normande. Il lui disait également que prochainement il lui enverrait – à elle, elle insista bien – une de ses toiles qui évoquait la Normandie. De l'avis général, et compte tenu de certains silences, elle ne disait pas tout ce que contenait la lettre, mais, en tout cas, il était admis que le souvenir de Normandie ne pouvait qu’être une peinture de la ferme.
Un matin de juillet 1948, le facteur, apporta un grand rouleau d'environ deux mètres qui venait d'Amérique. Françoise se précipita. Elle aurait bien voulu découvrir seule le tableau de son amant perdu, mais le cercle familial, plus le facteur, ne l'entendait pas de cette oreille. La Mère Bernouis passa un coup de chiffon sur la toile cirée de la grande table, le Père sortit les petits verres, Raymond et le facteur se levèrent quand, presque religieusement, Françoise défit le papier d'emballage rugueux et déroula les deux mètres cinquante de toile.
Elle était grossière, imparfaitement enduite, Des formes marron, beige et blanchâtres, des éclaboussures rouge sang sur le fond rugueux et irrégulier dessinaient d’étranges arabesques. Quand on y regardait bien, elles paraissaient avoir été projetées par un pinceau trempé dans de la peinture très liquide ou, mieux, ressemblaient aux traces que laissent dans le sable de la cour les gouttes s'échappant d'un seau troué. En bas, à gauche, un graphisme acéré s'inscrivait dans un vermillon vif : "RIVAGE 1944, R.WILK. 1948".
La Mère réprima un cri et murmura "Mon Dieu doux Jésus qu'est-ce que c'est que cette horreur". Le Père serra les poings et Raymond, pratique, regarda si ce n'était pas un deuxième emballage.
Françoise reconnut immédiatement les visions d'apocalypse qui hantaient Ronald, qui lui racontait sans cesse la mort de son ami William Jenkins dont le sang avait éclaboussé le rivages d’Omaha Beach. Elle ne comprit toutefois pas qu'il n'ait point cherché à les peindre comme les beaux tableaux de batailles qu'elle avait vus au musée de Caen. Généreusement elle pensa tout de suite que son Ronald, dont elle connaissait la sensibilité, devait être bien malheureux de peindre et de dessiner si mal, qu'il ne devait pas pouvoir vendre sa peinture et qu'il devait mourir de faim. Ses doux yeux bleus s'embuèrent et, quand Raymond, toujours pratique, proposa qu'avec cette grande bâche on couvre le clapier qu'en avait besoin, elle se rua sur lui bec et ongles et interdit qu'on touchât à ce tableau, que c'était à elle, et qu'elle le garderait toujours. On lui fit remarquer que c'était encombrant, qu'il n'avait même point de cadre, elle n'en démordit pas et assura qu'elle trouverait une solution pour le garder rien qu'à elle.

Un triste matin de l'hiver 1952, croisant le Père Bernouis, le curé Decultot lui lança; "Dites Père Bernouis, il s'appelait pas Ronald Wilkinson votre peintre américain pendant la guerre ? Et bien, vous lirez ce qui est écrit sur lui dans le journal", et il lui donna un exemplaire du FIGARO.
Le Père Bernouis attendit d'être à la ferme pour le consulter. Raymond était depuis longtemps parti à la ville, mécanicien dans un garage. La Mère se faisait vieille et la Françoise tournait vieille fille. Elles étaient toutes les deux attablées quand il rentra. Il donna le journal, plié tel que le lui avait remis le curé et dit à Françoise de l'air le plus détaché: "Tiens, lis nous donc ça ma grande, il parait qu'on parle de ton peintre là dedans". Françoise se précipita, ouvrit la page, poussa un grand cri, puis d'une voix étouffée par les larmes lut l'article.

 

New-York le 12 décembre 1952 de notre correspondant


LE SUICIDE DE RONALD WILKINSON

Les New-yorkais ont appris ce matin le suicide de Ronald Wilkinson qui, aux dires de tous les experts, devait devenir le plus grand peintre américain des années cinquante. Avec lui, l'Amérique était enfin en droit de revendiquer la première place dans l'abstraction lyrique. Certaines de ses œuvres ont déjà été adjugées, de son vivant, plusieurs centaines de milliers de dollars. Nul doute qu'à l'annonce de sa mort, ses cours vont grimper de façon inestimable. Sa technique du "dripping"; projection de couleurs liquides à l'aide de seaux, chiffons détrempés, sacs en papier éclatés sur la toile, a rapidement recueilli tous les suffrages et même fait des disciples comme Jackson Pollok. Au faîte de sa gloire, quelles pouvaient être les raisons suffisamment fortes pour l'amener à se supprimer? Très certainement les séquelles de la guerre, dont le souvenir ne cessait de le harceler de cauchemars. On sait par exemple, que sa technique du “dripping" lui fut inspirée par le sang versé lors du débarquement en Normandie auquel il avait participé et où il avait été blessé. La grande exposition d’une série de toiles intitulées RIVAGE 1944 à la Galerie Hartmann et qui a remporté un succès énorme, en était un exemple. Il semble que cette impossibilité à communiquer pleinement l'horreur qu'il avait vécue soit responsable de son geste désespéré. L'Amérique des artistes pleure le plus grand des siens, les marchands, en revanche, se frottent les mains et sont à la recherche de toutes les toiles de Ronald Wilkinson car les cours vont atteindre des sommets jamais vus."
Dans la pénombre de la salle à manger, éclairée chichement, Françoise laissa retomber le journal et cacha son visage dans ses mains. "Nom de Dieu de Nom de Dieu" fit le Père Bernouis, "mais qu'est-ce que t'en as fait de ce tableau ?.. qu'on sache au moins combien y vaut".
Françoise releva son visage ruisselant de larmes. Bien qu'elle n'ait que vingt-huit ans, ce n'était plus, depuis longtemps, la douce et dodue Françoise. Elle s'était desséchée et ses grands yeux bleus candides avaient maintenant les mêmes lueurs de rapacité que ceux de la famille.
- C'est de votre faute à tous aussi, répondit-elle en hoquetant, vous m'avez tellement dit que c'était vilain, et moi je l'ai tellement aimé lui... la seule façon de le garder pour moi toute seule... je l'ai coupé en deux, son tableau, et j'en ai fait des draps, je couche toujours dedans maintenant, c'est comme s'il me tenait encore dans ses bras.
Le Père et la Mère Bernouis la regardaient, abasourdis par tout ce que ce geste d'amour représentait comme anéantissement des espérances qu'avait fait naître la lecture de l'article.
- Bon Dieu de Bon Dieu, mais tu te rends compte de ce que t'as fait sacré garce. Que ça vaut des milliers de dollars ces gribouillis... Il supputa. Et tu crois pas qu'on pourrait peut-être le recoudre, suggéra le Père.
Françoise le regarda fixement. Elle avait l'air abruti de douleur mais dans ses yeux perçait aussi l’aigreur devant l'injustice d’un sort qui, après lui avoir pris son premier et seul amour, la dépouillait maintenant de la fortune qui aurait dû lui revenir.
- Penses-tu, c'était du pas solide ces couleurs. Au premier lavage c'est tout parti. C'est vrai que c'était plus confortable, au moins ça me grattait plus.
Elle s'enfuit dans sa chambre en pleurant, on l'entendit fourgonner autour du grand lit bateau, elle revint tenant dans ses bras deux draps beigeasse en toile écrue...
- Tiens, voila tout ce qui reste de mes milliers de dollars, dit-elle dans un sanglot.
Sur la toile unie, usée par les lavages successifs, brillait seulement, en vermillon à peine atténué, "RIVAGE 1944, R. WILK 48".

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