Pascal Dufrenoy
Le public hurlait dans la salle parce qu’on ne distribue la gloire qu’aux
puissants.
Le petit homme brun regardait ces visages durs et rubiconds – étaient-ce
bien des humains ? – frénétiques, trop exaltés pour lui.
C’est une grande misère que d’être abandonné sur les planches avant d’avoir
compris les dédales et les méandres du théâtre, et digéré ces épreuves si
rudes qui sont pain quotidien pour les acteurs sans talents !
Capitano ne comprenait rien à ce chahut, à ces gens fort avinés, si cruels.
Il ne fallait pas espérer gagner un seul liard aujourd’hui ! C’était jour de
potage de courants d’air : plutôt ignorer sa faim que de combler son appétit
dans la chaude salle d’une auberge…
C’était l’instant féroce.
Parvenu au bout de la scène, côté cour, le comédien à présent s’y accrochait
de toutes ses forces : Fin de l’acte ? Tant mieux !
C’était le martyr périssant dans l’arène hilare ; c’était la Gorgone
dévorant
en un borborygme sa proie, et les rires gras déchirant l’artiste qui halète
: c’était la mise à mort, le sable gorgé de sang…
- Tu as entendu ? Demanda Colombina effrayée par sa propre voix.
- Oui, répondit calmement Lelio.
- Que va-t-on faire ?
- Se sauver, ma belle, décamper, sans demander notre reste…
Ils avaient passé une année funeste et n’aspiraient qu’à retourner à Paris,
peut-être que monsieur de Marivaux consentirait à leur écrire de nouvelles
pièces…
- Pantalone manque cruellement… Soupira encore Lelio… Pourra-t-on un jour le
remplacer ?
Avec soulagement, la troupe vit le rideau tomber…
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«… Le corps du pauvre croquant a été transporté à la Prévôté. Aucune piste,
aucun indice : sommes-nous en présence d’un acte de sorcellerie ? »
- Je le penserais volontiers ! Bougonna-t-il, et il se mit à grimacer en
repoussant son assiette.
Il s’était promené toute la journée : cet homme qui venait d’en poignarder
un autre, s’était arrêté au cabaret. Cela rachetait les mois entiers qu’il
avait consacrés à préparer sa vengeance. Bu comme une outre ! Et il digérait
maintenant tout calme, tout serein, parmi l’agitation de la troupe. Serein,
mais sans égal, nanti de tout le talent possible, sans ombrage ni rivalité
grossière, et attaché à plein temps à la Compagnie Gozzi pour le restant de
ses jours : une occasion magnifique ! Dommage qu’il ne puisse s’en ouvrir à
personne. « Me voilà premier rôle ! pensa-t-il en riant, Arlecchino
l’unique… » C’était un peu rapide, mais il ne pouvait le comprendre encore.
Il descendit dans la salle afin de répéter : « Un grand rôle pour commencer
une nouvelle existence… »
Mais quand ses lèvres répétèrent son monologue, il sentit une suée froide se
déposer sur lui avec la certitude qu’il ne pourrait jamais mémoriser le
texte.
- Cette pièce ne vaut rien ! Hurla-t-il malgré lui.
- Mais elle est de monsieur de Marivaux, enfin…
En remâchant son ressentiment à l’égard de ce bellâtre qu’il avait toujours
détesté, il pensa – Dieu sait pourquoi ! – à Pantalone «… Le corps du pauvre
croquant a été transporté… »), Son pauvre souffre-douleur, toujours
persécuté… Et en quittant la scène, il s’enveloppa frileusement dans sa
cape.
Le soir, comme il pérorait dans les coulisses, il aperçut une jeune première
assise sur un strapontin et qu’il n’avait jamais rencontré auparavant. Il
s’avança, fanfaron vers les travées, s’assit à côté d’elle et lui chuchota à
l’oreille :
- Vous avez, belle enfant, je crois, l’emploi d’Isabella…
- Ma foi, Monsieur, je ne vous…
- Quoi donc ma toute belle ? Il faut en passer par moi dans ce théâtre…
- Monsieur, je suis nouvelle ici et je ne connais pas les usages…
Ils causèrent de l’Italie, de Paris, des troupes de la cour, des fêtes du
roi l’autre été, des intrigues, des puissants, de la protection de Monsieur,
le frère du souverain… Il se vantait comme on pense tout haut : c’était à la
fois pitoyable et pénible, niais et ridicule. Elle-même écoutait avec
défiance et circonspection.
- Pourquoi vous aurait-il narré tout cela, disait-elle ? Et pourquoi à vous
?
- Mais qui donc ? Demanda-t-il interloqué…
Et brusquement il saisit que c’était le pauvre croquant : la victime, le
martyr, le sinistre Pantalone, le préféré de Monsieur, l’adulé des foules –
Le cadavre. « Je me dénonce ! » pensa-t-il et il prit le large.
À partir de cet instant, il eut la certitude que plus jamais il n’aurait un
rôle, une tirade, une seule envolée qui fut la sienne. Le pauvre croquant…
se nichait en lui. « Un acte de sorcellerie », mais où était l’assassinat ?
L’autre continuait de jouer son rôle : il s’était contenté simplement
d’endosser son propre corps comme un nouveau costume de scène…
Malheur ! Pantalone était devenu Arlecchino, mais qu’était devenu Arlecchino
? C’étaient donc ses souvenirs à lui, ses rôles, ses amours, ses espérances,
ses ambitions, ses peurs où son tueur pénétrait en frissonnant ?...
Craignant d’en dire trop, de se révéler : comment jouer, rire, faire des
cabrioles et des rodomontades, quand la moindre confidence pouvait
constituer cette charge que les juges du Comté recherchaient depuis des
semaines ? Il sentait la présence des archers partout, et partout des
compagnons de l’infortuné Pantalone qui allaient le conduire au bourreau : «
Cette manière de danser sur scène, de bondir, de saluer le public, c’est
lui, Le pauvre croquant…
Mais rapidement, cette torture ne fut plus qu’un souvenir bien doux. Jusqu’à
présent, les deux rôles avaient cohabité dans le même corps, celui du
terrible Arlecchino ; bientôt, il y eut bataillle. C’est que Pantalone
voulait continuer de briller sous les feux de la rampe ! Vivre et s’ébattre…
Arlecchino, le meurtrier, voulait vivre, jouer, respirer lui aussi !
Ce fut terrible, le public ne comprenait plus rien à la sinistre et
sanglante pantomime…
Un seul acteur en scène et deux rôles effroyables, où le comédien
s’empoignait la gorge et semblait vouloir s’occire lui-même…
Quand arriva le matin, Arlecchino eut le désir de sombrer dans une folie
définitive et mettre le feu au théâtre, réduire en cendre Comédie Tragédie
et toute la troupe dans un bouquet de flammes salvatrices et libératrices…
Dès Potron-minet, la sentinelle de la Prévôté vit cet énergumène frapper à
la poterne avec la fureur d’un démon, galoper d’une salle de garde à
l’autre, demandant à voir le corps
du pauvre croquant… S’arrêtant enfin devant la dépouille du malheureux
Pantalone, il le saisit aux épaules…
« Te voilà, hurla-t-il… Tu m’as toujours soufflé mes rôles ! Tu m’as
toujours supplanté… Et tu continues, ah… Cesseras-tu ? Cesseras-tu ? »
Tel un dément, Arlecchino, au grand dam des archers, se rua dans l’escalier
de la tour.
Arrivé sur le chemin de ronde, il grimpa sur le parapet, et dans un immense
éclat de rire se jeta sur le parvis du marché…
Assis sous le porche d’une auberge, un grand homme noir aux gants rouges
considérait la scène tragique avec un rictus… Portant un gobelet de vin à
ses lèvres, il trinqua à la santé d’Arlecchino qui allait connaître les
joies du brasier…
Satan pouvait parfois être un gai compagnon… Faire de la victime d’un crime
le témoin à charge, voilà qui ne manquait pas de sel…
Pourquoi me direz-vous ? Parce que Satan était comme tous les bons artisans,
il détestait la concurrence…
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2006 -
Pascal Dufrenoy
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