Une invisible distance    

Gilles Prin

 

Je suis là, assise sur la chaise pivotante. Je suis là et je les regarde tous deux. Je les observe. Ils ressemblent à de vieux amis encore surpris d'être ensemble. Je les observe, ils le savent et je me demande si je dois les détruire, les laisser en paix ou les rejoindre.
J'ai laissé la salle dans la semi-obscurité. Je suis là et je les contemple. Mon nom s'impose à mon esprit : "Dora, Dora Shawlow". Je suis... non, j'étais la femme de John Shawlow, ingénieur expert en système de reproduction graphique. Je dis "j'étais" car comment être sûre maintenant d'être toujours sa femme ? Le désarroi dans lequel je me trouve provient de cette si brutale séparation, inattendue, terriblement injuste et qui me paraît irréversible... Tout s'est passé si vite, ce matin même, lundi 4 septembre...

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L'herbe du jardin avait été coupée la veille et la rosée, caressée par le soleil montant, diffusait des odeurs de foin, d'herbe fraîche, de menthe et de thym mêlées. Bien que partant travailler avec une heure d'intervalle, nous prenions notre petit déjeuner ensemble. Près du lac les ébats des cygnes chanteurs accompagnaient nos échanges matinaux qui depuis plusieurs semaines se résumaient à de brefs regards et quelques attouchements amicaux silencieux. La ville se trouvait derrière la forêt, cachée par cette frontière d'émeraude. Les pins, les cèdres et les séquoias, harmonieusement étagés, sous la douce pression du vent, étiraient leur ramure. Nous parlions très peu, et ces derniers jours, pas du tout. J'étais à l'écoute du réveil du monde et ce monde était plein d'inquiétude. John quant à lui semblait ailleurs. La table nous séparait juste ce qu'il fallait pour que nos mains s'effleurent et que nos yeux renvoient l'un à l'autre en miroir l'image de notre désir mutuel. Ce matin là, le regard de mon mari d'abord dans le vague prit soudain un éclairage particulier, presque malicieux. Il me saisit la main et me dit :

- Viens avec moi, j'ai quelque chose de fantastique à te montrer.
John n'a jamais été quelqu'un de très bavard. Ces derniers temps il était très absorbé par ses travaux. Il travaillait à la réalisation d'un procédé holographique capable de reproduire de façon parfaite n'importe quelle source, même en mouvement. Il voulait créer l'illusion de la réalité. C'était une véritable obsession. Il passait des nuits entières au labo, ne rentrant que le lendemain soir, abruti par la fatigue. Au timbre de sa voix enjouée je compris que quelque chose d'important était arrivé. Je savais aussi qu'il était inutile de le questionner à ce sujet. Il m'invita à prendre ma voiture, qu'il conduirait. Je pourrais ainsi rejoindre mon secteur et le reprendre le soir.

Nous longions la forêt. Le ciel, encore rose, était nappé d'un halo blafard alors qu'une brume ouatée montait du sol et se dissipait au-dessus des arbres au contact de la chaleur. Le cabriolet filait, écartant la brume qui formait entre nous et le reste du monde comme une pellicule fragile. Parfois cette pellicule passait derrière le pare brise et nous enserrait de ses multiples cheveux. Il me semblait qu'elle allait nous absorber ou que nous allions nous dissoudre en elle. Pourtant sa fraîcheur était bienveillante. Elle éveillait en moi des désirs comme une autre brume entre mes cuisses, plus chaude. Echappée de mon corps elle rejoignait l'humidité de l'air. J'observai John. Il conduisait vite. Il était immobile, impassible, presque comme insensible à ce réveil sensuel des êtres et des choses. Il semblait préoccupé. Il sentit que je le regardais. Il parut gêné, surpris de s'être fait surprendre, puis il me sourit. Il accéléra. L'air devint plus froid, plus humide. Il se dérida.


- Tu vas voir, me dit-il, en parlant fort pour lutter contre le sifflement de l'air, c'est une véritable merveille !


Il fit silence et accéléra encore. Nous passâmes en trombe devant le parc zoologique sous l’œil indifférent d'une girafe dont le cou dépassait à peine du grillage qui la séparait de la route. L'air battait les flancs du cabriolet, émettait un bruit strident, m'étouffait, rejetait nos cheveux en arrière. J'avais la sensation qu'une main invisible allait arracher mon cuir chevelu. Comme nous sortions de la forêt, avant de s'engager dans le grand virage aux portes de la ville, John ralentit l'allure.


- Te souviens -tu de la pomme, me demanda-t-il ? Il y a deux ans déjà !
- Oui, fis-je.
- Elle était apparue en image sur la plaque pendant quelques secondes seulement, plus vraie que nature.
- Je m'en souviens parfaitement.
- Cette fois, j'ai réussi. J'ai vraiment réussi !
Et il se tut de nouveau.

Je repensai à toutes ces nuits passées à travailler au labo, souvent avec son assistante.


- Et moi qui doutais parfois...
- Que veux-tu dire ?
- Je craignais... Toutes ces nuits avec miss Benson... Je suis stupide, n'est-ce pas ?
Il se mit à rire, d'un rire éclatant et franc.
- Idiote ! Ma collaboratrice à certes des atouts, disons corporels, mais tu es tellement plus merveilleuse que toutes les autres femmes réunies. Comment peux-tu penser des choses pareilles ?


J'aurais dû me taire, arrêter là mes élucubrations puériles mais, était-ce la brume qui trop insidieusement infiltrée en moi réveillait un désir que depuis un bon mois John n'avait pas satisfait, ou bien cette image obsédante qui chaque soir s'insinuait en moi- je l'assaillis de plus belle. Je lui parlai de l'image. Je voyais comme dans un rêve- alors que j'étais éveillée- derrière la vitre du labo, John et cette miss Benson, sa collaboratrice, s'embrasser. Éteignant les néons ils se déshabillaient. La pièce baignait dans la douce luminosité d'un laser. Leurs deux corps s'enlaçaient fiévreusement imprimant aux rayons rectilignes vert et rouge le tangage de leurs mouvements et l'empreinte de leur forme. Puis ils disparaissaient cachés par le mur. Enfin la lumière blanche revenait mais je ne les apercevais plus. L'image se terminait toujours ainsi et ce n'était qu'après m'être profondément relaxée que j'arrivais à trouver le sommeil, seule dans le grand lit rectangulaire.

Le cabriolet était arrêté au croisement précédant l'entrée du centre de recherche. John me fixa longuement mais n'ouvrit pas la bouche. Malgré la certitude d'envenimer la situation si je poursuivais, je le traquai.


- Jamais tu ne me parles de tes travaux, de tes lectures ! Depuis des mois, je n'ai pas entendu un seul mot d'amour. Quand tu reviens du travail tu es tellement hagard que j'ai souvent l'impression que tu es dans un autre monde, comme si entre nous un invisible mur d'indifférence s'était interposé.


Le feu était vert. Un camion derrière nous klaxonna. John démarra à vive allure. Il ne répondait rien. Ses yeux collaient à la ligne blanche qui filait droite vers les immenses grilles du centre. Les portes s'ouvrirent et contrairement à ses habitudes il se dirigea directement au labo, sans saluer ses collègues. Il se gara brutalement face au bungalow de service, claqua la portière et se dirigea à grandes enjambées vers le labo. Il ouvrit avec sa carte magnétique et pénétra dans la pièce alors que je restais sur le pas de porte.
- Je t'ai fâché, dis-je. Je suis jalouse, excuse-moi. Je suis trop possessive, trop inquiète... je te demande pardon.


Il s'arrêta. Ses épaules et son cou s'infléchirent, retrouvant un calme que mes paroles avaient perturbé. Il se retourna. Ses traits étaient détendus mais il ne souriait pas.


- Ce n'est rien, me dit-il, entre et regarde !


Il referma la porte. Sans quitter sa veste il mit en service les différents appareils : lasers, séparateurs de faisceaux, filtres ioniques et d'autres de son invention dont les noms m'étaient inconnus. Dans sa recherche pour obtenir une vérité de reproduction John avait fait avancer la technique holographique comme jamais auparavant. Il pouvait, avec simplement trois lasers préparés, recréer tout le spectre des couleurs, des luminosités, des profondeurs de champs. Ainsi l'image obtenue possédait-elle exactement le même grain, les mêmes dimensions, les mêmes perspectives, les mêmes contrastes que l'original. Il pouvait bien évidemment reproduire la source dans des dimensions plus petites ou plus grandes mais il s'intéressait à la ressemblance extrême. John travaillait d'ailleurs à reproduire le mouvement des "objets" photographiés. Jusqu'à présent, de façon inexplicable, toutes les images en mouvement n'avaient pu être fixées et les autres présentaient encore des défauts de reproduction que John souhaitait faire disparaître.


Il sortit une plaque, l'installa sur la scène de restitution et dirigea correctement les faisceaux issus des miroirs et des lentilles. Je vis apparaître la statue du Bouddha que ma grand-tante avait ramenée du Tibet et que je croyais perdue. John s'approcha de moi. Nous étions juste séparés par un rai de lumière. Il posa sa main sur mon épaule. Elle semblait légère, presque aérienne. L'image du Bouddha ressemblait tellement à la statue qu'il était difficile de distinguer l'original de sa reproduction.


- Quand as-tu réussi, lui demandai-je ?
- La semaine dernière. Mais je voulais être sûr. J'ai fait plusieurs essais.

Il me montra une vingtaine de plaques avec la photo du Bouddha, sous tous les angles. Puis très solennellement il exposa d'autres plaques.


- Le Bouddha, c'était l'apéro. Tu vas voir le plat de résistance.
Je le vis, lui, posant seul ou avec son assistante. C'était en effet très réussi car les images, certes de façon encore incomplète, étaient en mouvement.
- J'ai encore quelques points à revoir, mais ce sont des détails. Bientôt ce sera parfait.
Naturellement je préférai revenir au Bouddha. Je voulais toucher de mes mains la véritable statue. Il m'indiqua qu'elle se trouvait dans une boite en carton sur l'étagère près des logiciels d'archivage, puis revenant à des choses plus importantes à ses yeux, il m'expliqua qu'il allait aujourd'hui même tenter de reproduire le mouvement dans son intégralité et que c'était pour cela qu'il m'avait fait venir. Déjà je ne l'écoutais plus. J'avais trouvé le Bouddha. Je l'observais, le caressais, le soupesais.


- Il semble plus léger, fis-je, étonnée.
- Parce que tu ne l'as plus tenu dans tes mains depuis longtemps.


Je posai la statue sur la paillasse en faïence. Je la tournai, la retournai. Elle n'avait pas changé. Pourtant cette impression de plus grande légèreté ne me quittait pas. John avait raison, les choses avec le temps de l'absence perdent de leur consistance. J'espérais qu'il n'en fut pas de même pour notre amour.


Derrière la scène d'enregistrement John s'affairait. Sur un chariot à roulette il déplaçait une plaque quasi invisible, plus grande que lui. En transparence, je l'aperçus, sérieux comme un pape, identique à lui-même malgré le très léger voile produit par la réflexion des néons sur le verre et, je m'amusai à l'imaginer devenir hologramme. Cette pensée me fit sourire. S'en apercevant il me questionna sur les raisons de ce sourire mais, alors que j'allais lui répondre, quelqu'un frappa à la porte et entra : c'était miss Benson, rayonnante dans une robe moulante rose. Elle s'avança vers moi, souriante, ondulante et me présenta une main qu'elle tenait rigide au bout d'un bras tendu alors qu'elle portait les fesses légèrement en arrière. Elle me parut inconsistante. Elle était brune, de type mexicain et pourtant très américaine avec ses lunettes papillons démodées et sa démarche de stars des années cinquante. J'imaginai l'homme qui s'ensablerait en elle comme sur une dune du désert aux rayons couchant du soleil. Je priai intérieurement pour que ce ne fut pas John. Je lui serrai la main mollement, partagée par des sentiments contraires. Je ne la détestais pas mais je ne l'aimais pas. Je revis cette image obsédante, cette image de ma solitude. J'avais envie de la haïr mais je ne le pouvais pas. Je voulais empêcher John de la toucher mais je ne le pouvais pas. Elle lâcha ma main et rejoignit John, toujours affairé derrière la scène.

Quand tout fut prêt, il plaça une chaise de bureau devant ses appareils et éteignit les néons du plafonnier. Nous baignions dans un halo de rayons monochromes où toutes les couleurs du spectre étaient représentées. Il me proposa de poser avec lui, miss Benson n'aurait qu'à s'asseoir pour assister à l'expérience. Par un curieux phénomène -qui me reste encore mystérieux- je l'invitai à poser avec sa collaboratrice.


- Soit, me dit-il, mais tu viens avec moi pour la seconde prise. On commence par des vues fixes, puis on enchaînera par des vues en mouvement.
Comme j'acquiesçais, John et miss Benson montèrent sur la scène d'enregistrement. Ils étaient figés tous deux, côte à côte.
- Souriez, fis-je, ce n'est pas un enterrement !


John se décontracta et me fit signe. Je mis en marche le système automatique de prise de vue. Il y eut un premier cliché d'une seconde. Le plateau pivota d'un tiers de tour et une seconde prise de vue eut lieu. Le plateau tourna de nouveau de cent vingt degrés. La troisième et dernière prise de vue se produisit et les faisceaux lasers s'interrompirent, me laissant dans le noir, aveugle malgré la veilleuse de sécurité. A tâtons je me dirigeai vers les interrupteurs. J'entendais la respiration des systèmes de refroidissement. Aucun bruit ne filtrait du dehors. Il me sembla capter le souffle de John derrière moi. J'atteignis le mur. J'appuyai d'un coup sur les trois interrupteurs. La violence des néons m'aveugla pour de bon. Je ne laissai alors qu'une seule rampe allumée plongeant la pièce dans une semi-obscurité.

Quand je pus voir de nouveau, le plateau était vide. Je cherchai en direction des étagères, vers les placards du fond, le recoin sur la droite. J'émettais un faible "John où es-tu ?" Lorsque mes yeux se posèrent sur la plaque : l'image de John et de miss Benson y était inscrite, fidèle mirage, preuve de la réussite de mon mari. Je la contemplai, attendant leur retour, persuadée qu'ils avaient dû sortir momentanément sans que je m'en aperçoive. Je vis cette chose étrange : alors que l'image aurait dû être immobile, elle se mouvait. John et miss Benson marchaient de long en large, cherchaient apparemment quelque chose, semblaient frapper un mur invisible. A leurs gestes et à leurs visages horrifiés, la terrible vérité m'apparut : Ils étaient bel et bien devenus des hologrammes. Abattue, je m'assis sur la chaise pivotante, irrésistiblement secouée par de brèves convulsions. Je ne pleurais pas. J'avais simplement le hoquet.

Malgré l'aspect surréaliste de cette situation, que visiblement ils n'avaient pas prévue, je me dis qu'ainsi ils se retrouvaient ensemble, pour toujours. Seul mon regard serait comme l’œil surveillant Caïn dans sa tombe. Reprenant mes esprits, je les regardai et je ne savais si je devais les détruire, les laisser en paix ou les rejoindre.

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Assise, je les observe. Ils sont maintenant comme de vieux amis, bientôt amants, de l'autre côté du miroir...

 

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