Dans le secret des Dieux

Alain Emery

 

Au commencement, sur la mer comme hérissée d’un poil rêche, voguait une anodine barcasse, à bord de laquelle semblait somnoler quatre pêcheurs, Daniel, Denis, Marco et Pierre.
Leur apparente quiétude n’était toutefois qu’une illusion.
En fait, Daniel ruminait. Du coin de l’oeil il surveillait Denis - qui tentait avec une application enfantine de démêler sa ligne - et sentait naître en lui un agacement diffus, une irritation souterraine. Son collègue semblait ravi de cette partie de pêche, dégoulinante de camaraderie virile, et le simple fait qu’il manifestât, en de telles circonstances, cet enthousiasme exaspérant, cette pétulance de jeune épagneul, avait, aux yeux de Daniel, quelque chose d’inconvenant.
Deux semaines plus tôt, déjà, il avait ressenti devant cette désinvolture, cette insolente insouciance, une gêne fugace mais poignante. Très exactement le jour où Denis lui avait, en catimini, révélé que les actionnaires de l’entreprise dans laquelle ils officiaient tous les quatre - en qualité de chefs de secteurs - venaient de décider que la France, jusque là divisée en quatre, justement, ne le serait bientôt plus qu’en trois; qu’en d’autres termes, si lui Denis, avec son salaire de débutant, pouvait sans doute espérer sauver sa tête, lui, Daniel, ou l’un des deux autres, Marco ou Pierre, ne tarderait plus à être définitivement évincé. Bien entendu, tout cela n’avait rien d’officiel. Ce n’était encore qu’une insidieuse rumeur que se plaisaient à répandre dans les couloirs les conspirateurs habituels mais tout portait à croire qu’elle se vérifierait sans tarder. Le monde dans lequel ils évoluaient ne conviait au festin que les plus forts d’entre eux.

Depuis ce jour funeste, Daniel vivait dans une confusion totale.
L’excitation puérile que Denis n’avait su cacher en révélant le secret dont il était détenteur témoignait de l’artifice de leurs rapports. Rien ne les unissait vraiment.
D’ailleurs Denis, avec ses airs de ne pas y toucher, en montrant qu’il avait, lui, le petit dernier - qu’on ne répugnait pas à prendre pour un imbécile - su recueillir, sans même l’avoir cherché, les confidences de leurs maîtres, avait-il espéré autre chose que d’égratigner l’assurance de son estimé confrère?
Quand à Daniel, dont l’esprit simple et servile confondait depuis toujours la notion de dévotion et de récompense, et qui s’imaginait le visage des humbles confidents empreints d’une inébranlable gravité, il ne supportait pas que ce jeune freluquet, avec ses dents écartées, sa peau de rouquin, ses oreilles en choux-fleurs et son inoxydable sourire niais, pût être seul dans le secret des Dieux. Apprendre son éventuelle disgrâce de la bouche même d’un homme pour lequel il n’avait pas la moindre estime et qui n’était, de surcroît, ni le plus ancien ni le plus roué, avait mis à mal sa vanité. C’était à lui, naturellement, qu’aurait du revenir le droit d’intriguer dans l’ombre et de partager les secrets.
Même s’il échappait au couperet, même s’il restait à son poste, cette forfaiture sonnait la fin de sa suprématie.

Daniel sortit de sa torpeur et, alors qu’il se demandait jusque là pourquoi lui était venue cette stupide idée de partie de pêche à quatre, il commença à entrevoir ce qu’il en attendait vraiment. Avec une appréhension grandissante, il délaissa Denis et, discrètement, examina ses deux autres compagnons de galère.

Marco - un quadragénaire séduisant que précédait une invraisemblable réputation de cavaleur - tentait vainement d’enfoncer un hameçon énorme dans la gueule béante d’un minuscule poisson frétillant. D’avoir sur les mains des écailles et du sang, de sentir palpiter la vie sous des doigts d’ordinaire soignés, rien de tout cela ne paraissait le déranger. A l’évidence, la pêche au vif procurait à ce bon gaillard, un brin pataud, une joie toute simple et gentiment rustique.
Comme il contemplait Marco - qui, insouciant, souriait à pleines dents - Daniel réalisa que jamais un homme tel que lui, si massivement ingénu, ne surmonterait un tel revers et il ressentit brusquement pour ce brave type - que les circonstances hissaient d’un coup au rang de meilleur ami - une sympathie si véhémente qu’il se surprit à souhaiter, et sincèrement, d’être sacrifié à sa place.
De nobles sentiments que Pierre ne lui inspirerait jamais. Comme à chaque fois que son regard se posait sur lui, Daniel sentit qui l’envahissait une vague bouffée de dégoût. Depuis un moment, ce faux mollasson - qui cachait sous une apparence amorphe une personnalité d’insatiable vautour - se contentait, lorsque le bouchon s’approchait trop près des flancs de l’embarcation, de l’en éloigner d’un coup de poignet sec et contrarié. Il sautait aux yeux qu’il s’ennuyait ferme, comme à chaque fois, du reste, qu’on contraignait cet égoïste convaincu à partager un moment de convivialité, terme dont il avait, soit dit en passant, une sainte horreur.
C’était une évidence, Pierre, quoiqu’il advînt, s’en sortirait toujours. Rien ne l’arrêterait. Non seulement il divulguerait, au premier coup de semonce, les petites magouilles de ses amis - tout au plus quelques notes de frais légèrement gonflées, pas de quoi fouetter un chat - mais il n’hésiterait pas, si nécessaire, à en inventer de plus juteuses.

A cette seule évocation, Daniel sentit que grondait en lui, brutalement, une colère d’une faramineuse violence qu’il identifiait comme telle sans pour autant pouvoir la réfréner. Il devina que viendrait, rapidement, l’instant fatal où il ne la maîtriserait plus et décida, de but en blanc, d’en finir une fois pour toutes avec cette comédie.
- Bon ben voilà... Si je vous ai dit de venir, c’est que j’ai une bonne raison...
Denis, aussitôt, leva sur lui deux yeux inquiets.
- Y’a pas trente six façons de dire ça, continua t-il, alors voilà, y’en a un de nous trois (d’un mouvement appuyé du menton, il désigna Pierre et Marco) qui va être viré.
Un sourire blasé égaya les visages.
- Tu nous charries? articula lentement Marco, mi-figue, mi-raisin.
- Non. C’est la vérité. Ils vont restructurer. Trois départements au lieu de quatre. Fusion, redéploiement, le baratin habituel...
Il se tut et un silence étanche se referma sur eux.
- T’es sûr de c’que tu dis? demanda enfin Pierre, en se raidissant.
- Absolument sûr.
- Et de qui tu tiens ça? ajouta Marco, d’une voix où suintait autant de peur que de rage.
- De Denis, avoua Daniel, brusquement embarrassé. Vu que c’est le moins payé de nous trois, ils lui ont promis qu’il ne sauterait pas.
Tous les regards convergèrent en même temps vers Denis, dont le teint rosissait à vue d’oeil. Il laissa tomber le crin qu’il tenait entre ses doigts et bredouilla, en regardant ses chaussures:
- C’était secret...
- Secret mon cul ! Explosa Marco, tu l’as bien dit à Daniel!...
Et le silence, pourtant ébranlé, reprit aussitôt sa place, plus impénétrable encore...

Comme ils étaient sonnés, tous - sauf Denis, bien entendu, qui ne trouva rien de mieux à faire que de s’affairer à nouveau sur sa ligne - se réfugièrent dans un mutisme chargé à la fois de reproches, de regrets, de questions sans réponses, comme une réclusion volontaire du fond de laquelle, tout en demeurant aux aguets, il semblait possible d’envisager calmement l’éventuelle déconfiture. Un désastre imminent, désormais, menaçait et Daniel, le premier, consentant à considérer sa vie comme fichue, décida qu’il quitterait dès le lendemain sa famille plutôt que d’avoir à leur imposer sa déchéance. Pierre - que l’âge et le confort avait quelque peu émoussé - sentit vaciller en lui ses plus vibrantes convictions libérales et - chose étrange - l’idée des combats à venir, au lieu d’aiguiser son appétit, le laissa pantelant. Marco, livide, ne parvenait pas à se persuader qu’il continuerait, une fois au chômage, à culbuter les midinettes avec la même cadence et sombra dans la mélancolie avec la conviction que sa fin approchait. En fait, ils étaient sur le point de sombrer tout à fait, sans combattre, lorsque Denis se manifesta:
- Bon, ben dites quelque chose! On va pas rester comme ça éternellement! C’est quand même pas la fin du monde!...
- QU’EST CE QUE TU VEUX QU’ON DISE, PAUVRE ANDOUILLE??!! Hurla Marco, au bord de l’apoplexie. Tu t’en fous, toi, bien sûr! Tiens, j’sais pas c’qui m’retient de ...
Joignant le geste à la parole, Marco, sous le coup de l’adrénaline, leva le poing et, les traits déformés par la fureur, mima une superbe gifle. Denis, qu’un rien suffisait à effrayer, recula d’un pas. Juste assez pour sentir, derrière les genoux, une résistance sèche qui lui fit perdre l’équilibre. Tous eurent le temps de voir, qui roulaient dans ses yeux, la surprise d’abord puis le noir abyssal de la panique. Brièvement, à vrai dire. Parce qu’il bascula presque aussitôt par dessus le bord.
Daniel, d’un bond, se projeta en avant et, comme il s’emparait de la bouée, coincée sous des cordages, il entendit le clapotis gourmand de l’océan qui gobait son camarade. Il se redressa d’un coup de reins et repéra Denis, déjà sur le point de sombrer. Il s’arc-bouta et lança la bouée vers le naufragé.
Enfin, il crut la lancer.

Parce qu’alors que son bras se détendait, il fut bloqué net, à mi-course. Il se retourna vivement. Et buta sur le regard impavide de Pierre, qui tenait la bouée d’une poigne intraitable. Dans ses yeux grandissait un mélange animal, de crainte, de désespoir et de férocité.
- Trois, les gars, murmura t-il d’une voix rauque. Il a dit qu’on devait rester trois...
Les trois hommes se dévisagèrent, sans un mot. Quelques secondes. Le temps pour leur âme effarée de capituler et pour le secret de se nouer à jamais sur eux.
Quand Daniel lâcha prise, plus un bruit ne courait à la surface de l’eau et les vagues aux reflets assassins, autour d’eux, s’entrelaçaient comme des anguilles voraces...


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