Pascal Dufrenoy
1954
Il y a des années, comme ça où rien ne fonctionne. Le mariage, c’est comme
une course en montagne. On charge précautionneusement son sac en avance,
vers l’itinéraire qui profile ses méandres sur la carte d’état-major, et on
ressent une allégresse. Parfois, à la première paroi, on touche l’indicible,
la plupart du temps un orage, une galère ou un rhume. Mais, le plus souvent,
le panorama s’estompe malgré nos efforts, après une parole malheureuse, une
érosion lancinante. Quant aux autres, les optimistes, les bienheureux de
l’habitude, ceux qui ont des conseils en bandoulière, des airs entendus, ils
dévissent à la première difficulté et dégringolent, en un triste ballet,
avec une expression étonnée.
Luc, soucieux, les plans sous le bras, s’en allait à grandes enjambées sur
les hauteurs vertigineuses du chantier. Pas le moindre délai. Peut-être
était-il fini ? Et puis le terrain ne vaut pas celui de Tignes, c’est
entendu. Quand les experts discutent, ils sont terriblement affirmatifs. Au
contraire, dans leurs silences, ils entretiennent un doute insaisissable.
Ils se laissent observer plus facilement. Et même, grâce aux petits verres
du soir, il y a des moments où on les devine terriblement. Luc s’assit sur
une pierre pour fumer une cigarette dont il n’avait même pas envie. Il
hésitait, par un ultime scrupule. Et puis ! Il était net, avec son rapport
d’expertise et sa fierté d’honnête homme. Bien carré, académique,
conciliant. Trente-deux ans. Un visage de mercenaire, sous les cheveux en
brosse. Il aurait déjà dû faire couler le radier, un jour, deux jours de
pénalités ?
- Gressier ?
La voix le tira de sa réflexion. Il n’avait pas entendu. La Jeep était garée
en contrebas, comme un chancre sur une peau lisse, rouillée, crasseuse, et
l’homme nerveux qui la conduisait n’était pas moins exténué.
- Embarquez, voulez-vous, dit-il.
Luc sauta dans la guimbarde.
- Le radier ?... Il n’est pas coulé ?
- Tout à l’heure, le ciment n’était pas livré.
Déjà la Jeep s’ébranlait, poussive et bruyante. Luc se tenait coi. Du
regard, il parcourait le panorama, la voûte, les parois de l’armature pleine
de fers enchevêtrés, la longue vallée bleutée qui entaillait la montagne
comme une brèche implacable, repoussant sur l’adret et l’ubac, en efforts
soutenus par les saisons, les roches, les arbres, l’ancien lit du torrent,
le site immuable d’un univers surhumain.
- Vous ne semblez pas être dans votre assiette ? Reprit le conducteur.
Luc le regarda du coin de l’œil. Il portait une grosse chemise de lainage
qui le désavantageait et un épais pantalon de toile comme on en voit aux
militaires en opération. Il était âgé, de cet âge incertain plein de
désillusions, qui exprime toute la fatigue du monde.
- J’ai quelques problèmes familiaux, répondit Luc. Je suis trop souvent
absent de chez moi.
- Bon, allons au bureau, nous discuterons de tout cela.
Luc eut très froid, brusquement, dans le cœur et au creux du ventre. On
tergiversait.
On voulait éluder pour cette fois encore, une série de problèmes
préoccupants, mais d’une façon habile, adroite, comme on passe son tour au
poker. Et maintenant, dans cette vallée farouche. Un mois, deux mois ? Un
chantier bâclé, précipité, comme un mauvais scénario de film, et le vent
fraîchissait, sur ses jours fades, insipides, qui sentaient le vieux grenier
moisi.
- Vous connaissez l’ingénieur, Monsieur Coyne ? L’ingénieur en chef.
- J’ai travaillé avec lui à Tignes, c’est un homme très compétent.
- Compétent et lucide, vous savez ce qu’il vient de déclarer à la presse, «
De tous les ouvrages construits de main d’homme, les barrages sont les plus
meurtriers ». Culotté non ? Le gouvernement n’a pas apprécié…
- C’est un honnête homme, alors, souvent ça dérange…
- Ouais, surtout que l’État est à cran, après le désastre de Dien Bien Phu…
- Je sais, mon cousin y est resté…
- Votre femme est ici ?
- Non, elle a un poste de professeur d’Anglais à Bordeaux, elle est du genre
sédentaire… Ce n’est pas le beau temps en ce moment… En fait, il pleut
depuis bien longtemps…
- Une femme absente, c’est presque une femme envolée. Pas vrai ! Je n’ai pas
ce genre de problème, je suis du genre célibataire endurci… Afrique…
Mexique… Pas d’attaches… Ce n’est pas bon dans nos métiers, mon gars…
La voiture vira sur une piste caillouteuse, qui partait à l’assaut d’un
plateau, parmi les arbustes du maquis et s’arrêta devant une baraque en
tôles. Sous le plateau, la vallée du Reyran brillait d’un éclat pur, le
torrent à cette période n’était pas encore en crue, la carcasse du barrage
obstruait le paysage d’un écran gris… il serait bientôt terminé… On
racontait que jadis, ici même, un bandit de grand chemin détroussait les
diligences… Malpasset de sinistre mémoire…
02 décembre 1959 – 18h 57
Les pluies torrentielles déchiraient le ciel du sud. Fréjus semblait se
noyer dans la brume. Luc Gressier se mit à remâcher d’inutiles représailles…
Ses vacances avaient été catastrophiques, Geneviève était devenue une
étrangère, inventant mille prétextes pour s’absenter de l’appartement… Il
avait erré dans Bordeaux, solitaire et désoeuvré, pour finir par revenir ici
deux jours avant la date prévue…
La gardienne de l’immeuble s’était fait une joie de le renseigner, avec une
jubilation proche de l’extase…
- Et bien Monsieur Gressier, vous voilà de retour… Madame Gressier n’est pas
avec vous… Il faut dire qu’elle a beaucoup de travail Madame Gressier avec
votre métier…Vous n’êtes pas souvent là… Ce n’est pas facile, heureusement
qu’elle a l’aide de son cousin, un bien gentil garçon, ce Mathieu… En plus,
elle avait la chance qu’il exerce la même profession qu’elle… C’était
rassurant de compter sur la famille… Etc… Etc…
La pipelette s’était fait une joie d’allonger son laïus… Ses yeux brillaient
littéralement…
Luc avait appris que l’ingénieur André Coyne n’était pas dans une forme
exceptionnelle, c’était un homme qui avait énormément donné… Dans la rue,
les gens couraient se réfugier sous l’abri illusoire des porches
d’immeubles… Des trombes d’eau noyaient les routes et les champs en un
spectacle de fin du monde…
Ce n’était pas un soir à rester seul, Luc sortit de son hôtel à la recherche
d’un peu de compagnie… Il pénétra dans la brume opaque et bleue d’un
bar-tabac proche de la place… Le Café des Sports était bondé.
Elle était assise près du billard. D’un côté, une vie de servitude, écrasée
par la répétition du devoir, et vouée au mépris. De l’autre, un homme gris,
fatigué, et certain de son infortune. Spontanément, Aude avait tout fait
pour éviter le regard du nouvel arrivant. Elle ne croyait plus au coup de
foudre, sa vie sentimentale ressemblait à la place, rincée et noyée sous des
bourrasques glacées, ses illusions dérivaient comme les feuilles de platane
le long des caniveaux…
Dans ce café de province où sont amarrés les intimités élimées, Aude écoute.
Luc assure la conversation, déballe ses rancoeurs. La vie est ainsi !
Surtout lorsque l’on échoue un soir quelconque au Café des Sports pour
entendre les dernières rumeurs de l’endroit. Ils sont tous satisfaits de
refaire le monde, redessiner la carte de la planète avec des avis graves
d’arbitres du sordide et de l’éphémère. Aude écoute, c’est ce qu’elle a
toujours fait de mieux… Dans le restaurant scolaire où elle s’échine huit
heures par jour, personne ne la remarque ni ne sollicite son avis sur la
bonne marche du pays… A un moment, elle réalise que Luc lui pose une
question…
- Ce n’est pas très loin ; cela vous passionnerait, j’en suis certain…
Ah oui, le barrage… Il travaille dans les barrages, ce grand marin triste…
Dans son inconscient, elle le nomme ainsi, le grand marin triste… Pourquoi
la vie lamine-t-elle les êtres comme des galets ? Avec le temps, ils
deviennent ronds, lisses, inertes… Bah ! Pourquoi pas après tout, là ou
ailleurs,on en a tant parlé à la radio, autant aller le voir de près…
02 décembre 1959 – 20 h 32
Le barrage a déjà plusieurs années. L’inauguration et la mise en eau
partielle ont eu lieu cinq années auparavant. Mais le manque de
précipitations des saisons suivantes, et des procès sans fin avec un
particulier de la région pour contestation d’expropriation ont ralenti
considérablement la phase de remplissage.
Lus fait de grands gestes, Luc explique, en racontant, il semble revivre, il
s’éloigne de Bordeaux, de Geneviève et de toutes ces années d’incertitudes…
Il ne retournera pas à Bordeaux… Il est temps de tourner la page… Aude
écoute, comme d’habitude, il est attachant ce marin triste… Bizarre,
original avec ses explications techniques sans fin, mais attachant…
A plus de 2 kilomètres de l’ouvrage, le spectacle reste impressionnant… les
hommes défient sans cesse et contournent les fantaisies de la nature. Depuis
le début de l’année, la Côte d’Azur reçoit des pluies diluviennes, il serait
judicieux de faire un lâcher d’eau… La pluie tombe sans discontinuer… Le
chantier de la nouvelle autoroute en aval est impraticable, les autorités
craignent que les piles du pont nouvellement coulées ne tiennent pas…
Luc se souvient des expertises, il sait que le barrage est très peu épais, en
fait c’est le barrage le plus mince en Europe, c’est un choix technologique…
Cela ne pose pas de problème particulier, l’essentiel est que l’ouvrage
puisse s’appuyer solidement sur le rocher…
Le rocher, quoique de qualité médiocre, est solide… Mais Luc revoit la série
de failles sous le côté gauche du barrage, à cet endroit la voûte ne repose
pas sur une assise homogène… Luc se rappelait avoir fait le parallèle entre
l’ouvrage d’art et sa vie sentimentale… Comme le barrage, son couple avait
été miné par des failles, des non dits, des doutes sans fins… En un instant,
Luc comprend… Saisissant la main de Aude, il s’éloigne à grand pas vers la
Peugeot de l’hôtel… Autour d’eux les éléments se déchaînent de plus belle…
Il se retourne, et là, il comprend, oui, il découvre son avenir…
La voûte du barrage de Malpasset fait entendre un sinistre craquement,
sourd, rauque, énorme… Une vague de 40 mètres de haut se rue dans la vallée
du Reyran à la vitesse de 70 km/h écrasant tout sur son passage…Dans 20
minutes, elle atteindra Fréjus et se jettera dans la mer…
21 h 13…
Geneviève corrige des copies, assise sous la lampe de banque verte… Il
pleut sur Bordeaux, la journée a été maussade, Mathieu ne viendra pas ce
soir… Il est à une réunion politique, les remous de la République arrivent
jusqu’ici… Absorbée dans son travail, elle ne remarque pas le bruit
d’impact, ni la vitre du salon qui s’étoile brusquement … Un craquement sec…
Distraite une seconde, elle écoute… Hausse les épaules, et replonge le nez
dans ses cahiers… Le réveil de cuivre indique :
21 h 13…
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2006 -
Pascal Dufrenoy
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