Deux ans déjà !     

Florence Day

 



Deux ans déjà ! Deux longues et terribles années faites d’affreux cauchemars et de rares moments de bonheur qui avaient eu raison de son amour pour Julien mais n’avaient pas apaisé ses souffrances. Aujourd’hui, elle se réveillait toujours en sursaut au milieu de la nuit, étouffant un cri de terreur dans son oreiller de plume lorsqu’elle croyait avoir senti son souffle brûlant sur sa joue. Elle n’avait jamais vu son visage dissimulé sous un bas mais ne pouvait oublier la sombre et puissante silhouette penchée au-dessus d’elle ni l’odeur écoeurante et douceâtre de sa sueur sur sa chair. Elle ne pouvait oublier l’odieuse étreinte qui lui avait volé son âme et peut-être sa vie. Hormis Julien, personne n’était au courant de ce terrible secret car elle avait voulu un silence absolu pour oublier et panser les blessures de son corps. Après une interruption de travail de plusieurs semaines et une série d’examens médicaux heureusement satisfaisants, elle avait repris une vie « normale » : boulot, métro, gym le lundi midi avec ses collègues et déjeuner dominical avec Julien chez ses parents à Provins car il était vital pour elle qu’elle demeurât aux yeux de tous la petite Estelle « d’avant ». Pourtant au fond d’elle-même, elle savait bien que rien se serait plus jamais comme avant , car au détour d’un désertique parking souterrain où elle avait garé sa petite 205 , sous une lumière glauque qui dessinait des ombres inquiétantes sur les murs tagués, elle avait croisé le chemin du diable et payé à l’autel du mal le prix de sa jeunesse et de son insouciante beauté. Depuis ce soir-là, elle ne sentait plus femme, juste une proie éventuelle pour un autre prédateur et ce sentiment lui inspirait une peur panique. Elle quittait son travail en rasant les murs comme un zombie, faisait livrer ses courses pour ne plus affronter la foule et refusait de mettre le nez dehors le week-end. Au fil des mois, elle s’était repliée sur elle-même malgré la tendresse et le dévouement de Julien qui avait accepté par amour de n’être plus pour elle qu’un ami dévoué. Et puis un matin, après qu’elle l’eut farouchement chassé de son lit pour avoir osé la caresser dans son sommeil, il était parti épuisé de chagrin, victime lui aussi de ce sordide drame, et elle ne l’avait pas retenu à la fois soulagée d’être débarrassée de lui et terrifiée d’avoir perdu son seul soutien. Après son départ, elle s’était réfugiée dans une solitude monacale au milieu de ses livres et de ses DVD, refusant désormais à ses amis toute invitation ou sortie, désertant même la belle maison provinoise témoin insupportable des jours heureux auprès de la grande cheminée de brique les week-ends d’hiver ou sous la tonnelle couverte de vigne vierge, l’été. Mais en faisant ainsi le vide autour d’elle, elle avait semé le désarroi, la tristesse et l’inquiétude parmi ses proches qui percevaient son mal de vivre sans en comprendre les raisons et la bombardaient régulièrement de mails auxquels elle ne répondait pas. Consciente de se désocialiser peu à peu mais incapable de combattre la peur viscérale qui l’habitait comme une seconde peau, elle n’avait plus aucun courage ni aucune volonté pour remonter la pente. En vérité, elle n’avait plus envie d’aimer ni d’être aimée et n’avait de goût à rien. Elle n’entendait plus les oiseaux sur les branches des platanes, elle frissonnait de froid sous le soleil et l’appétissante odeur des croissants chauds chez le boulanger lui donnait la nausée. Alors qu’elle s’étiolait comme une fleur privée d’eau, elle se réveilla une nouvelle fois en sursaut.
Son petit réveil matin bleu vif marquait cinq heures trente. Elle se leva en ployant le dos comme une vieille femme, enfila sa robe de chambre avec un geste saccadé d’automate et gagna le séjour plongé dans la pénombre. Elle ouvrit prestement les volets qui donnaient sur le boulevard et claqua des dents devant les vitres couvertes de givre. Elle prit une douche brûlante, s’habilla chaudement car la météo avait annoncé un temps sibérien puis alla dans la cuisine préparer son petit déjeuner mais il n’y avait plus de café dans la boîte en fer noir et le pain de la veille était dur comme du bois. Quand son estomac se mit à crier famine dans un désagréable gargouillis, elle se décida enfin à sortir de chez elle mais hésita un bon moment avant d’ouvrir la porte d’entrée, en proie à une soudaine crise de panique. Elle essuya son front mouillé de sueur, respira un grand coup pour libérer sa gorge nouée puis dans un sursaut héroïque, traversa le couloir comme une fusée avant de se précipiter dans l’ascenseur où elle bouscula au passage un jeune couple qui partait travailler. Morte de honte, elle murmura quelques mots d’excuse et se tapit dans un coin sans bouger comme une araignée au fond de sa toile. Lorsqu’elle déboula sur le trottoir jonché de poubelles, il faisait encore nuit et la circulation était déjà intense mais l’air glacé la revigora. Elle croisa un voisin qui promenait son chien en fumant une cigarette et répondit d’un petit signe de tête à son bonjour poli. Remontant son écharpe de laine sur son nez pour se protéger du froid coupant comme une lame, elle marcha d’un pas vif en direction d’un bistrot qui venait d’ouvrir ses portes et pénétra à l’intérieur. Il sentait la piquette et le mégot froid mais elle n’eut pas le courage de ressortir. Cela faisait un an qu’elle n’avait pas mis les pieds dans un lieu public. Elle s’assit craintivement sur une banquette en cuir qui avait connu des jours meilleurs et dit au garçon d’une voix qu’elle ne reconnut pas tant elle lui parut irréelle :
- Un café pas trop serré, s’il vous plait !
Il le lui apporta en sifflotant puis disparut aussitôt derrière un vieux comptoir en bois où l’attendaient quelques habitués. Lorsqu’elle souleva la petite tasse en faïence blanche, elle tremblait si fort que deux ou trois gouttes brûlantes tombèrent sur la table en formica rouge. Elle but lentement, à petites gorgées : Le café était amer et très fort mais il avait un formidable parfum de vie qui ranima son cœur.

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