Des perles d'ambre
Claude Romashov
Ils avançaient dans la nuit sans étoiles. La journée avait été étouffante et le
soir n’avait guère apporté de fraîcheur. L’ombre bleue noyait la végétation qui
se raréfiait à mesure qu’ils grimpaient. Elle essuya la sueur de son visage,
voulut reprendre son souffle mais les rudes montagnards ne ralentissaient pas
leur marche. Ils savaient exactement où mettre leurs pas, sauter sur les pierres
des torrents, trouver le sentier qui évitait de longs détours. Ils avaient
rempli leurs musettes au dernier village. Un village de pierres sèches et de
terre battue, pratiquement désert. Ils s’éclairaient à la lampe électrique. Il
fallait être discret, éviter le moindre bruit. Les parfums de la garrigue lui
remontaient aux narines. Elle respira profondément les odeurs de thym, de ciste
et de verveine. Toutes les plantes sauvages qui évoquaient le soleil, la terre
aride et le sel de la méditerranée. C’était une fille née sur le sol aride de
Provence au hasard des pérégrinations des siens.
Ses doigts s’enroulaient autour des perles de son sautoir. Un collier qui
l’accompagnait depuis l’enfance. L’ultime cadeau de sa mère. Elle qui avait
traversé une partie de l’Europe pour terminer sa vie à l’hospice des Filles de
la Charité, victime de la grippe espagnole. Ce collier sans grande valeur était
un cadeau transmis à travers le temps, à travers le voyage qui était leur raison
d’être. Il dégageait des effluves d’ambre jaune et gris. Gris comme les
sécrétions de l’estomac des baleines, lui affirmait son père quand elle était
gamine. Elle aimait le porter car il était à la mode de ces années là. On la
complimentait sur l’effet qu’il produisait sur sa petite robe noire. Les amants
y coinçaient leurs doigts gourds avant d’effleurer sa chevelure de cendre blonde
et plonger leurs yeux dans son regard bleu pervenche. Elle aimait cela comme
elle aimait la frivolité de ces années d’après guerre. Le sang de ses ancêtres
bohémiens courrait dans ses artères et dans son âme aventureuse. Elle aimait
l’odeur des ports de la musique du vent dans les mâts des bateaux. La spirale
enivrante du voyage. Elle avait offert sa solitude aux hommes de passage et
toujours, le collier était là, comme un animal domestique qu’on caresse
machinalement, une dernière attache quand on se retrouve seule au bord d’une
route semée d’embûches. C’était bon les soirs de spleen de respirer son odeur si
entêtante. Une odeur qui ne la lâchait jamais. L’odeur piquante du flacon des
sorcières qui était la continuité de son histoire familiale. Bribes de chants,
couleurs chatoyantes des châles, beauté de sa jeunesse jetée aux quatre vents.
Ce soir il tintinnabulait au gré de la marche. L’homme qui la précédait se
retourna le regard courroucé. Discrète, il fallait marcher en silence. La
discrétion et la bienséance ne lui ressemblaient guère. D’ailleurs son amoureux
(celui pour qui elle courait au devant du danger) l’aimait pour cela. Elle
l’avait rencontré lors d’une marche pour la paix. C’était un homme engagé, un
militant. Sa faconde, son goût du risque, l’art de jeter toutes ses forces dans
la bataille l’avait séduite mais aussi, sa carrure imposante, son visage
énergique et dur que démentait la bonté de ses yeux. Cette excursion de nuit,
dans la montagne était dangereuse. Elle l’avait acceptée pour lui, pour défendre
un idéal qu’elle partageait, dont la générosité coïncidait parfaitement avec
l’exaltation de son histoire d’amour.
Elle avait caché les ondes de sa chevelure dorée sous un béret, mis des
vêtements sombres, évité de parler mais, le collier non, elle ne voulait pas
s’en séparer. Il était son porte-bonheur. Une part d’elle-même.
Les larmes lui montaient aux yeux. Elle ne cèderait pas aux injonctions de
l’homme. Il avait beau grogner entre ses dents que les femmes ne servent à rien
et ralentissent la marche avec leur fichue coquetterie, elle ne faisait pas plus
de bruit que lui avec son bâton ferré et ses godillots de montagne.
Cela faisait des heures qu’ils luttaient pour gravir le sentier abrupt des
contrebandiers. Ils étaient presque au sommet et apercevaient les lumières de la
ville dans la vallée. La ville où leurs compagnons espéraient fébrilement leur
venue.
Ils étaient presque arrivés devant la cache fermée par un éboulis de pierres. Là
où s’entassaient le stock d’armes. Il fallait faire vite, se charger des caisses
qui contenaient fusils et pains de dynamite, pour rejoindre au refuge, près de
la frontière, les combattants qui les recevraient. Ils espéraient que tout se
passerait sans incident car deux semaines auparavant, une patrouille phalangiste
avait démantelé une colonne de partisans, pas loin de là, sur un autre versant.
Les caisses pesaient lourd et son collier la gênait. Elle ne l’ôterait pas. Ce
soir, il lui avait encore porté chance. Et d’autres voyages l’attendaient, elle
et les passeurs d’armes de la guerre d’Espagne.
Elle en refit quelques uns, malgré la répression qui s’intensifiait. Ce soir là,
elle était fiévreuse et resta allongée dans sa chambre d’hôtel. Tout était prêt.
Les hommes allaient repartir bientôt, sans elle. Son amoureux hésita à quitter
son chevet. Il la regarda avec inquiétude en remontant le drap sur ses épaules.
Elle le rassura. Pour une fois, lui et ses compagnons se passeront de son aide.
Son collier était posé sur la table de nuit. Quand elle voulut s’en saisir avant
de s’endormir dans l’odeur de cire et de lavande de la petite chambre. L’air
entra par la fenêtre et la fit frissonner. Le fil du collier, pourtant solide se
cassa et les perles ambrées roulèrent en faisant un bruit assourdissant sur le
carrelage froid. Un bruit qui masqua les tirs des fusils mitrailleurs dont
l’écho se répercuta de loin en loin sur les flancs de la montagne.
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2009
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