Dernier week-end à Dinard

Françoise Urban-Menninger

           

 
Nous étions dans ce camp depuis si longtemps déjà que le temps n’avait plus d’importance. Les coups, la faim, la peur, la fatigue, le froid n’avaient plus de prise sur nous.
Pareilles aux caméléons, nous avions laissé nos corps lentement s’abîmer dans une uniformité qui se répétait à l’infini.

Nous avions gommé nos différences, effacé les nuances. Nos visages se renvoyaient les mêmes reflets, nos yeux aux orbites élargies et enfoncées s'étaient éteints, nos membres souffreteux se décharnaient. Nous avions perdu toute identité jusqu’à nous fondre dans la masse inhumaine qui nous absorbait. Nous n’étions plus qu’un seul corps avec pour unique visage celui de l’horreur. Rien ne nous distinguait sinon nos matricules tatoués sur nos bras squelettiques.

Rien, et pourtant !

T’en souviens-tu, Ava, mon amie, où que tu sois maintenant ? T’en souviens-tu, Ava ? Nous avions la mer ! Cette reproduction jaunie de la plage de Dinard en été, nous l’avions trouvée, un jour béni des dieux, dans le dernier colis que tu avais reçu de la maison.

T’en souviens-tu ? Ton père t’avait envoyé des chaussettes brunes en vraie laine, tricotées par ta grand-mère qui les avait soigneusement emballées dans la couverture d’un vieux magazine de mode. Mais plus que les chaussettes, ce qui t’avait fait pleurer de joie, c’était de revoir la mer sur cette page froissée.

L’image de la plage de sable blanc, piquée de parasols multicolores avec la mer qui l’édentait, dansait et nous interpellait, nous redonna le goût de la vie que nous avions perdu.

Cette illustration nous remémora une liberté dont nous n’avions plus même le souvenir et dont nous avions oublié jusqu’au nom. Cette découverte nous rapprocha, elle était notre secret, notre ailleurs, notre part d’humanité dans cette descente aux enfers que nous n’avions pas fini d’aborder! Nous la gardions farouchement, pliée et repliée, pressée et roulée dans l’ourlet de ta robe misérable.

Toute la semaine, nous survivions, le visage fermé et le regard vide. Nous travaillions sous les coups et les menaces, nous flirtions avec la mort qui nous narguait et nous haranguait. Nous nous taisions. Nous étions fortes de notre dimanche qui viendrait nous délivrer pour quelques moments de nos tourments.

Le dimanche arrivait et nous nous asseyions en retrait, près des grilles électrifiées et tout doucement, selon un rituel connu de nous seules, tu déroulais l’ourlet de ta robe déchirée…
Et chaque fois, la magie opérait. La mer réinventait la vie et c’est l’été qui revenait. Nous renaissions sur la plage de Dinard. Nous nous inventions à tour de rôle un week-end dans cette station balnéaire, et ce rêve un peu fou nous transportait quelques instants qui duraient pour nous l’éternité, entre ciel et mer.

Nous hissions les voiles sur de blanches goélettes et nous mettions le cap sur des îles imaginaires. Nous plongions entre deux marées dans les eaux vertes et translucides et pêchions d’étranges poissons que nous dévorions sur la plage après les avoir grillés. Nous restions dans l’eau si longtemps, parfois, que nous finissions par renouer avec l’élément liquide des liens à la fois mystérieux, archaïques et pourtant familiers. Dans le sable doux et tiède, nous retrouvions des sensations voluptueuses depuis trop longtemps enfouies dans la mémoire de nos pauvres corps. Nous nous plaisions à ressentir la forme et le contour de nos membres qui marquaient de leur empreinte le sable chaud où nous nous moulions. Nous renaissions sous les caresses insinuantes des rayons obliques d’un soleil couchant. Nous défiions la mort derrière les dunes frangées où s’arrêtait la mer.

Ava, t’en souviens-tu ?

Tu me décrivais l’odeur saline et iodée qui s’emparait de nous quand nous arrivions à Dinard. Tu me disais les vêtements collés par les embruns, les cheveux fous, balayés par le vent telles des algues déliées. Tu me disais les longues promenades le soir, le long de la plage, les lumières sur l’eau, les musiques à fleur de peau, les gens heureux aux yeux rieurs, la fête toujours recommencée, la cigarette négligemment allumée, la fumée qui voltige et s'enroule au-dessus des vagues, le café bien tassé, bu langoureusement à une terrasse et les yeux posés, les yeux toujours posés au-delà de la ligne d’horizon.

T’en souviens-tu, Ava, nous effacions l’enfer pour renaître dans cette oasis, dans ce paradis avec pour tout passeport cette reproduction jaunie de la plage de Dinard en été.
Nous repoussions les limites de la mort au-delà des lignes électrifiées qui emprisonnaient nos corps décharnés. Mais nos âmes, elles, transcendaient toutes les murailles pour s’élever vers d’autres ciels.

Et puis un jour, Ava, tu tombas malade, très malade. Tu étais atteinte du typhus. Ton corps était couvert de taches rouges. Tu avais la fièvre. Tu délirais jour et nuit. Tu ne pouvais plus travailler.

J'étais désespérée. Je n'avais rien pour te soigner. Rien pour alléger tes peines, ta faim, ta souffrance, tes peurs...Rien.

Ils t'ont isolée, parquée comme une bête dans l'infirmerie où tu agonisais sans soin sur une planche étroite que tu partageais avec une femme à demi-morte, dévorée par la gangrène qui lui pourrissait les jambes. Ils t'avaient condamnée, Ava, et tu le savais bien. Tu te vidais de ta vie sur ton châlit immonde, et moi, privée de ta présence, j'errais plus seule que jamais, parmi les autres que je ne voyais plus.

Il n'y avait plus de dimanche et les jours, tous pareils maintenant, nous conduisaient l'une et l'autre inexorablement vers la mort.

Du temps a passé qui m'a paru être un siècle, et puis tu m'as fait signe. Une infirmière m'a transmis un mot de toi qu'elle avait caché dans le talon de sa chaussure. Ce message, c'était le soleil, l'été, la mer, la vie qui revenaient      !

Tu as attendu que dimanche arrive et tu t'es traînée mourante à notre lieu de rendez-vous, en face des grilles où je t'ai rejointe.

Et tu m'as dit, parle-moi encore de la mer.

Tu as déroulé l'ourlet de ta robe, qui en fait de robe n'en avait plus que le nom, et tu m'as donné en tremblant la reproduction de la plage de Dinard. Elle était quadrillée par des milliers de pliures, le papier ne pesait presque plus rien tant il était fin. Il avait perdu son grain et l'image était pratiquement effacée comme si elle avait été lavée comme on lave par mégarde un papier ou un billet de banque oublié dans un vêtement que l'on passe dans la lessiveuse.

L'image s'était estompée, elle était terne et d'un blanc sale semblable à celui de nos vies qui s'enlisaient.

Toi, tu n'avais rien remarqué. Tu attendais, les mains croisées sur ta robe, le regard déjà perdu derrière les grilles. Pleine de confiance, tu t'es tournée vers moi. Je t'ai regardée. J'ai plongé mon regard dans le tien et j'y ai vu la mer entière lentement affluer dans le calice de tes yeux.
J'y voyais les marées basses et hautes, les tempêtes, les bourrasques, puis la mer étale quand tes pupilles reprenaient leur couleur initiale après avoir viré et pris toutes les teintes, du vert jade au gris cendré en passant par le vert sinople des lentilles d'eau.

Tu m'as dit ce sera le dernier été, le dernier week-end à Dinard. J'ai pleuré. Tu m'as pris la main et l'a serrée très fort dans la tienne. Nous étions assises et nous regardions au-delà des grilles qui nous incarcéraient.

Et puis, je t'ai raconté...Je t'ai dit nos corps allongés sur la plage. Le soleil et le vent étaient nos ciels de lit. La mer venait lécher nos pieds dans un doux et paisible clapotis. Les mouettes décrivaient des arcs de cercle au-dessus de nos têtes pour célébrer nos retrouvailles avec la mer.

Je te disais le radeau sur les vagues, les poissons d'or, les poissons volants...Je te contais les nuits en mer, les reflets de la lune sur les lames d'argent, les étoiles pour se repérer. Je te prenais les mains et tu tenais la barre de notre voilier qui fendait la vague en nous aspergeant d'écume.

Nous fermions les yeux et nous goûtions le simple bonheur d'être au monde dans cet instant de plénitude. Tu m'as dit, je suis heureuse. Tu t'es levée, tu t'es dirigée vers les grilles...

Et je t'ai dit, ne t'arrête pas, Ava. Marche vers la mer. Oui, avance vers le voilier blanc qui t'emportera. Une mouette vole au-dessus de toi, Ava, elle t'appelle. Avance, Ava. Tu es belle, Ava. Tu es libre, Ava !

Ils ont tiré au moment où tu as touché les grilles. Ton corps s'est rétracté, puis est retombé comme une poupée de chiffon sur l'herbe rouge.

Tu es libre désormais, Ava...

Tu es de l'autre côté des grilles, de l'autre côté de la mort.

Tu es dans notre île secrète où ton âme ne cessera jamais de m'éclairer et de me réchauffer tel un soleil d'été sur une plage de lumière.

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