
Dans la liste des accidents stupides celui-ci obtient la palme.
Mois de mars, mois des fraises. J’ai touché ma pension d’invalidité pile ce matin. Allez ! J’en achète deux belles barquettes à la Libération, mes premières de l’année ; tâches rouges au milieu des premiers légumes de saison, je ne pouvais pas résister. J’en ai rêvé tout l’hiver, à attendre patiemment les premiers rayons printaniers, ceux qui chauffent le cœur avant de chauffer le corps.
La vendeuse, une petite brunette bien potelée, ni bonjour ni merci, me toise de bas en haut. Hé oui ! Si ça te fait chier de servir un boiteux, change de boulot. Je traîne la patte, je ne peux vraiment pas le cacher, c’est même mon gagne pain. Quelle conne !
Je vadrouille un petit moment, passe devant le bar, je m’assois à une table. Depuis le temps je ne connais toujours personne. Je descends trois Ricard, je m’en fume une en pensant à mes jolis fruits.
Je rentre à la maison. Un petit deux pièces dans un vieux bourgeois sur Auguste Raynaud, héritage providentiel d'une grand-tante inconnue. Chaque marche des quatre étages rappelle à mon bon souvenir ma belle jambe en plastique. Je pose le précieux paquet dans le frigo. Je me les réserve pour la soirée, en tête-à-tête.
J'ai entrouvert la porte du réfrigérateur, la petite lumière me les a réveillées. Elles sont là, impatientes, carnation piquetée d'ocre : j'en bave. Et la plus luisante, la plus écarlate, je l'attrape délicatement, la porte à ma bouche, joue de ma langue sur cette chair suave, puis je la croque goulûment...
La putain de fruit de merde !
Je me suis cassé une dent avec une fraise. Elle s'est brisée comme on brise de la glace avec un pic. Je recrache le tout dans l'évier : fragments de prémolaire mélangés au jus de la fraise, j'ai l'impression de saigner de la gueule comme après un match de rugby à l'ancienne. sauf que là, ce n'est pas l'idiot du village déguisé en rugbyman qui te jette gratuitement sa tête de crétin sur les ratiches, mais c'est une petite conne de fraise qui s'est prise pour un marteau pilon.
Bon c'est vrai, ça faisait peut-être dix ans que je me soignais la dentition à coup de goldo, whisky et autres distillations agricoles, mais quand le matin je me les mâtais, elles se montraient plus ou moins blanchâtres, et c'était là l'essentiel.
Ca m'a coupé l'appétit. Je passe ma langue sur les vestiges. Seul un léger relief signale l'emplacement : pierre tombale dérisoire à la gloire d'une quenotte morte de honte après quarante ans de repas frugaux et de sourires forcés.
Très rapidement, j'ai l'impression qu'une aiguille s'enfonce toutes les secondes. Intenable, ça me pique les yeux. J'ai l'impression que la mâchoire gonfle, petit à petit, au risque de craquer d'elle-même. Je me dirige vers les deux seuls meubles de la pièce principale. j'ouvre le placard du buffet à la recherche d'un remède de cheval : une seule bouteille pleine aux deux tiers, de la Smirnoff, ultime reliquat d'une soirée ordinaire.
L'efficacité des herbes n'étant plus à prouver, je m'allonge tout à côté, sur ce bon vieux canapé et me gratifie de deux bonnes lampées en guise de bain de bouche. Je suis trop con, je suis sûr que ce qui reste de cette dent a explosé et mon cerveau avec, la petite aiguille s'est enfoncée jusqu'à la garde, maintenant je pleure. La sensation de douleur a son échelle et sa mémoire, le lointain souvenir de ma jambe broyée me revient et me paraît supplantée par ce supplice. Le paradoxe de la souffrance, une jambe, une dent.
Je retrouve une demi aspirine au fond d'un tiroir, je l'avale, on ne sait jamais. Je finis la bouteille par petites gorgés tout en fumant une dernière gauloise. Je suis cassé, il faut dormir.
Il y a eu un réveil tous les quarts d'heure ; à sept heures, j'ai capitulé sous la douleur, parfois lancinante et assommante, parfois profonde et aiguë. Je me suis levé mollement. Devant le miroir de la salle de bain, ma joue est devenue saillante, la gencive boursouflée, une horreur.
Je prends une douche. L'eau chaude parvient à peine à me délasser et à me faire oublier mon mal. Je reste là un bon moment, assis, dans un état hésitant entre la veille et le sommeil. Je parviens, non sans peine, à m'extirper de la cabine.
J'enfile ma prothèse ; elle épouse parfaitement le moignon de mon genou. La routine du quotidien ne voit plus en celle-ci que le prolongement naturel de ma jambe. C'est incroyable comme on finit par s'habituer à tout.
Par réflexe, je me prépare un café. J'observe les larmes noires et fumantes couler dans la tasse. Ma bouche s'est remis à battre quasiment au rythme des gouttes de l'expresso. Si chat échaudé craint l'eau froide, chicot frais craint l'eau chaude ; je renonce à ma dose de caféine en espérant que dieu me la rendra.
Je regarde par la fenêtre, le temps est couvert, la circulation dense. Je ne peux pas rester cloîtré ici, je n'ai même plus une cigarette, il faut que je sorte.
Une belle pluie se met à arroser le bitume. Les gens surpris baissent la tête et se mettent à avancer en ne regardant que le bout de leurs chaussures, comme s'ils n'osaient pas affronter la pluie en face. Ils adoptent alors des démarches quasi rectilignes de missiles programmés pour s'abriter le plus vite possible. Ballet cocasse où ces silhouettes de pantins ne changent brutalement de direction qu'au dernier moment, une fois l'obstacle à portée d'un pas ; c'est la plupart du temps trop tard et ils se heurtent dans une indifférence réciproque et gênée où chacun semble surpris de trouver une autre personne ou une chose sur la même trajectoire. J'avance prudemment en direction du tabac, près de la brasserie.
- Deux paquets de gauloise s'il vous plaît.
L'homme occupé à pourvoir ses étagères, se retourne. Il me dévisage une première fois, prend les deux paquets et, avant de me les tendre, me scrute une deuxième fois le visage. Qu'est-ce qu'il veut ? C'est quand il veut, il me les donne ces clopes.
- Votre joue, elle est enflée.
Il est trop fort le buraliste. Sa faculté d'observation m'aurait sûrement assis sur le cul dans d'autres circonstances, mais pas ce matin. Vraiment pas.
- Si vous le voulez, il y a un dentiste, juste la grande porte en face sur l'autre trottoir.
Je marmonne un merci entre les lèvres, récupère mes paquets et sors. Il n'a pas tort, le gars, je supporterai pas une deuxième nuit comme celle-là.
Je ne me rappelle même plus de ma dernière visite chez le dentiste. Il est de ces personnes qui s'imposent d'elles-mêmes dès que tout va mal, mais qu'on oubliera très facilement quand le calme sera revenu, un peu comme un plombier quand la buse d'évacuation des WC explose.
Je traverse donc la rue. Des plaques rectangulaires aux lettres tantôt dorées ou foncées se superposent de part et d'autre et entourent presque scrupuleusement une porte à double battant. Cette mosaïque noire et cuivrée montre là un ophtalmologue, plus bas une infirmière, plus haut un gastro-entérologue, de l'autre côté un kinésithérapeute voisin d'un dermatologue très proche d'une psychologue. Ce vieil immeuble imposant semble avoir concentré en lui une véritable unité de soins où tout patient pourrait, de paliers en paliers, soigner tous ses maux. Qui aurait pu dire qu'il y avait depuis belle lurette un centre hospitalier près de chez moi ?
Une plaque noire de taille plus modeste mais semblant beaucoup plus neuve que les autres me présente :
Docteur Claude de la Tour
Chirurgien
Dentiste
Sur rendez-vous
Cas de force majeure oblige, le rendez-vous je m’assois dessus. Je sonne, déterminé à en finir le plus vite possible.
La porte s’ouvre instantanément. Dieu merci il y a un ascenseur. Avec tous les mutilés et les souffreteux qui doivent passer par cet immeuble, le chemin vers la guérison doit s’accomplir avec le minimum d’embûche possible. Et pour l’amputé que je suis c’est autant de frottements du moignon contre la prothèse en moins qu’il y a de marches à monter. Et même si je manque de me coincer les doigts avec la lourde porte qui se referme violemment et le rideau de fer coulissant, je profite de cette montée tranquille vers le troisième étage, bientôt soulagé de ce foret qui me perce la mâchoire, bientôt apaisé du martèlement des nerfs autour et dans cette plaie.
Sonner et entrer. Je sonne et j’entre. Une odeur de peinture fraîche mêlée aux effluves des produits dentaires envahit mes narines et me déclenche un haut-le-cœur que je réprime difficilement. Le petit hall tout en blancheur, trop éblouissant, trop lumineux agresse des yeux encore habitués à l’obscurité du couloir : l’éclairage des petits spots alignés au plafond, le crépi uni des murs, les cadres aux paysages de neige, de champs de lys ou d’iris blancs, même les carreaux au sol : un faux marbre immaculé. Tout me semble comme l’atmosphère éthérée des couloirs d’hôpitaux. On ressent ici une sorte de pureté quasi maniaque, de propreté paroxystique, cette impression que d’y respirer t’aseptise en totalité. Ca en est nauséeux au possible, quasiment aliénant.
Comme il est convenu dans ces endroits là, je me place derrière un comptoir où trône un ordinateur, un gros téléphone gris, un semainier où apparaissent les fameux rendez-vous, certains soulignés en rouge, d’autres ponctués de vert, un pot en bois rempli de stylos. Un petit photocopieur finit de remplir l’espace.
Une jeune femme sort d’une pièce. Mis à part sa courte blouse blanche, elle tranche radicalement avec l’ambiance de la pièce. Elle est menue, la peau mate des peuples des îles de l’Océan Indien, son épaisse chevelure noire attachée par un bandana en madras retombe sur le haut de ses épaules. Elle porte un large pantalon safran qui laisse deviner de fines jambes à chacun de ses pas. Ses yeux de jais sont deux agates qui se posent sur moi. Saisissante apparition à la voix claire presque transparente.
- Bonjour monsieur. Juste une petite minute.
Elle pianote rapidement sur le clavier de l’ordinateur : une secrétaire comme on les aime. Ses mains sont aussi fines que ses doigts sont longs, aux ongles nacrés et brillants.
- Vous êtes monsieur … ?
- Euh ! … A vrai dire, je n’ai pas de rendez-vous. C’est une urgence, vous comprenez.
Elle pose ses doux yeux sur la bosse de ma joue. La douleur a dû le sentir car elle atteint des sommets insoupçonnés.
- J’ai compris.
- Le docteur est disponible, j’en peux plus. Il faut qu’il fasse quelque chose de bien et vite.
- Pas de problème, vous serez mon premier patient de la journée. vous avez de la chance, on vient de décommander pour ce rendez-vous. Si vous voulez bien me suivre.
Elle se lève aussitôt, et je la suis dans un couloir aussi blanc que le hall.
J’essaie de ne pas le montrer, mais je suis bien surpris. J’attendais un homme. On dit bien qu’on va chez le docteur, le dentiste et toute ma vie c’est un homme qui m’a vacciné, épluché, soigné. Là c’est une femme, et puis vraiment jeune en plus, vingt-cinq ans à tout casser. Elle aurait dû être la secrétaire pas le dentiste. Je n’ai pas envie d’être celui sur qui elle se fera un peu la main. Et puis quoi ! Pour moi, Claude a toujours été un prénom de garçon bon sang ! J’ai même eu, il y a longtemps, un ami d’enfance ferrailleur qui travaillait dans une casse automobile vers Saint Isidore ; il était tatoué poilu et il s’appelait aussi Claude et il n'avait rien à voir avec …
Je me surprends à observer le balancement de ces hanches dans la toile de son pantalon. Une ondulation pareille, ça fait quand même chaud au cœur.
Elle me fait entrer dans son cabinet. L’odeur des composites et des résines flotte presque imperceptiblement dans la pièce. Les mêmes instruments pour suppliciés que chez tous les autres : une série de triturateurs m’attendent alignés dans un plateau métallique, une seringue me dévisage et la roulette semble s’impatienter. Mon mal se fait plus aiguë à la vue de ces outils de tortures et me fait hésiter entre ne pas rester là et partir en courant, entre la nostalgie de ma dent intacte et le regret d’avoir à la place un chicot douloureux.
Tout s’estompe à ses paroles.
- Veuillez vous asseoir, je vous prie.
Sa voix est douce, le fauteuil en est plus confortable.
- Ouvrez la bouche.
Elle allume la puissante lampe au-dessus de ma tête, je suis ébloui comme par un chaud soleil d’été. Je ferme les yeux, toujours ses mots paisibles, je me sens bercé.
- Je vois. C’est la première prémolaire. Elle s’est drôlement brisée, un abcès s’est formée à sa base. Il va falloir nettoyer tout ça, je dévitaliserai la dent et je vous en poserai une toute neuve à la place.
Diagnostic rassurant, la douleur va être vaincue, elle va la tuer. Juste un sursaut quand elle me pique la gencive avec le liquide anesthésiant, puis plus rien, plus de sensation, plus de battement intempestif, plus cette tension à fleur de peau, plus de souffrance.
J’ouvre les yeux. Je la vois s’affairer. Petite fourmi besogneuse assise sur son tabouret, allant et venant entre ses instruments et ma bouche. Des gestes assurés, précis, délicats qui nettoient, fraisent, comblent, aspirent. Elle porte de temps en temps ses yeux rassurants sur les miens. Je la devine même me sourire sous son masque opératoire. Chacun de ses mouvements provoque un mini courant d’air qui m’envoie à chaque respiration son parfum directement au fond de mes narines. Senteurs sucrés et capiteuses sans en être trop fortes, un soupçon frais et citronné relève la sourde et secrète odeur de sa peau. Élixir subtil et enivrant qui inonde mes sens, je l’imagine en danseuse hindoue mouvant son corps enveloppé d’un sari.
- Ca y est. La dent est dévitalisée, l’abcès est soigné. Je vais vous prescrire quelques anti-inflammatoires.
En me voyant soulagé de mes maux, elle me sourit laissant apparaître une rangée d’ivoire.
- Il faut que je vous vois encore deux fois : pour prendre une empreinte, puis pour vous poser une couronne. L’abcès sera résorbé d’ici deux à trois jours, et j’ai un créneau libre pour vendredi matin dix heures et demi, cela vous convient ?
Toujours cette même intonation délicieuse et cristalline. Ses yeux noirs me fixent dans l’attente d’une réponse. Je m’y noie un long moment.
Elle se lève, me demande ma carte de sécurité sociale, la photocopie, me la rend.
- Alors, vendredi ça ira ?
- Euh … oui, oui pas de problème, vendredi dix heures et demi, c’est entendu.
Elle me raccompagne vers la sortie, me tend la main en me disant au revoir. Elle a la main délicate, le grain de peau d’une enfant.
La pluie est fraîche sur mon visage. Je reste là, un petit moment encore sur le pas de l’immeuble, encore entouré des limbes de sa présence, son odeur en mémoire, je la fixe en moi comme un instantané abreuvé de sensations visuelles, olfactives et tactiles ; elle forme un tout vivant en moi, bien plus que l’image toujours fugace d’un souvenir.
Ma bouche est encore un peu endormie, presque pâteuse. Ca ne donne pas envie de manger, mais il va falloir durer jusqu’à vendredi. Je passe m’acheter à bouffer : un poulet grillé, des chips, une pizza surgelée avec des plats cuisinés, du vin. Sur un rayon, les bouteilles de whisky m’appellent comme on appelle un vieil ami, un proche ; Johnny le marcheur est un vieux compagnon de virées effrénées et m’en propose une de plus. Je ne peux pas refuser, j’ai le cœur chaud aujourd’hui.
A la piaule, le temps ne fait jamais que passer, il est là, il tarde, reste un petit peu comme pour me narguer, oublie de s’écouler. Mes pensées sont ailleurs, dans son petit paradis blanc, une princesse ceylanaise aux yeux torrides, je m’approche d’elle, grisé par sa lascivité, elle s’offre à moi sans retenue, le sourire aux lèvres, son corps métissé, sa peau chaude et épicée me fait du bien, tellement de bien.
Je ne suis plus sorti jusqu’à ce matin. Le salon est un capharnaüm où les cadavres de bouteilles rivalisent de chaos avec les mégots vomis par les cendriers. Il est neuf heures et demi, le rendez-vous est dans une heure. Il faut que je me prépare, que je me lave de partout, que je me rase de frais, que je me fasse beau, si je n’ai pas déjà oublié. Je passe une chemise propre et repassée depuis des mois. Couvrir l’odeur de naphtaline avec mon après-rasage. Un jean propre, deux coups de peigne en arrière aplatissent mes cheveux. A défaut d’autre chose, je me satisfais du résultat, de toute manière, je ne peux pas faire mieux.
Je suis impatient. Je n’ai jamais aussi bien marché, la jambe se fait légère. Je sonne, ouverture instantanée. Vite l’ascenseur, bon sang ! Qu’est-ce qu’il est long ! Il n’en finit plus de descendre. Je m’y engouffre, appuie sur le bouton trois, la machine monte les niveaux interminablement. Je sonne et j’entre.
C’est plus pareil. Derrière le comptoir, une dame assise derrière l’ordinateur, la cinquantaine, le visage tout en longueur, de vilaines lunettes à écailles qui déborde de part et d’autres de ses yeux, des verres épais lui déforment les mirettes et me font penser à un gobie derrière son aquarium.
- Vous êtes monsieur … ?
La voix sèche, le regard fixé trop près de l’écran à s’en faire péter les montures.
- Monsieur Naci, j’ai rendez-vous à dix heures trente.
- Oui, effectivement. Si vous voulez bien passer dans la salle d’attente. La première porte sur votre droite.
J’entre dans la salle, la même blancheur que dans toutes les pièces. Trois paysages au mur, lieux exotiques et colorés, un immense ficus dans le coin égayent la pièce. Deux personnes, déjà assises, feuillettent des magazines, lèvent la tête simultanément pour considérer leur nouveau compagnon d’attente, et la rabaissent aussitôt pour replonger leurs regards dans les derniers faits et gestes de pauvres stars en mal de pub.
Je m’assois et les observe à mon tour. Deux hommes, la jeune trentaine mais bien différents l’un de l’autre. Le premier est aussi longiligne et fin que le second est petit et trapu ; le grand est en costard sans cravate, le râblé en jean basket. Ils sont là à attendre sûrement la même chose que moi. Ils ne désirent que se retrouver seule avec ma beauté piquante. Ils n’ont rien, ça se voit, pas de souffrance, aucune gêne, il y en a même un qui mâche un chewing-gum. Ils ont l’air mesquin des gens qui s’imposent où bon leur semble. Elle qui pourtant ne souffre d’aucun partage, doit se plier aux exigences dentaires de ces comédiens de la dent pseudo gâtée, de ces imposteurs aux sourires bien trop blancs pour être honnête, qui, sous un mauvais prétexte, s’allongeront à ses côtés, s’empareront de son odeur, la toucheront peut-être. Pourquoi peut-être ? ils la toucheront sûrement. Ils me sont insupportables et je vais leur dire ma façon de penser.
Elle ouvre la porte, rayonnante apparition.
- Monsieur Béal.
Le plus grand se lève et la rejoint. Elle me regarde, me sourit. La porte se referme. Je ferme les yeux, ce sourire au fond du cœur. Je suis avec elle sur une plage des Maldives, le même sourire lumineux.
- Monsieur Osime.
Avec elle en pensée, le temps se met à filer. Finalement, il n’est pas bien resté longtemps ce grand dadais. L’imposture a été découverte et cet abruti a été envoyé abuser son monde dans d’autres lieux. Elle me regarde à nouveau. Je constate qu’il semble difficile pour elle de réprimer cet empressement. Sois patiente et expédie vite fait ce petit gros se faire soigner ailleurs.
Je m’échappe à nouveau avec elle. Nous marchons côte à côte dans un marché coloré, aux odeurs chaudes et capiteuses quelque part sur l’Ile Maurice, sa tête tendrement posée sur mon épaule, ma main posée bien à plat sur le haut de sa cuisse. Elle se sent bien, a envie de se laisser aller …
J’entends le son de sa voix. Elle raccompagne la deuxième personne vers la sortie. Lui non plus, ça n’a pas duré.
La porte s’ouvre.
- Monsieur Naci
Je me lève. Elle me tend sa main que je serre doucement.
- Je vois que la joue va mieux. Elle semble complètement avoir désenflé.
Elle ne m’a pas oublié. Elle m’a parfaitement reconnu. Je ne suis pas un de ces patients trop communs qui lui polluent la salle d’attente. Je suis un bon patient, de suite reconnu, loin d’être qu’un nom sur une liste : pour elle, j’existe véritablement.
Je retrouve sans problème son parfum chaud dans l’air ambiant. Je la devance en m’asseyant avant qu’elle me le demande. Elle prépare avec minutie tout ce dont elle a besoin. Ses petites mains s’activent toujours aussi précises dans ses gestes. Elle porte un pantalon plus serré qui épouse des jambes ravissantes, et embrasse des fesses sublimement galbées. Sa blouse n’est pas fermée et je devine des seins fermes et tendus à travers la soie de son chemisier.
Elle s’approche toujours délicate dans ses mouvements en me regardant de ses yeux de gazelle. Elle observe avec son petit miroir la gencive, l’état de la dent taillée préalablement, semble satisfaite.
- Aujourd’hui, nous allons prendre une empreinte pour que le prothésiste puisse vous faire une couronne. Alors, vous ouvrez bien la bouche…
Elle dépose une sorte de pâte à modeler au parfum de fraise contenue dans une pièce métallique qu’elle applique fortement sur la mâchoire supérieure.
- Il faut attendre trois à quatre minutes.
Elle maintient le tout contre le palais avec trois doigts de sa main gantée de caoutchouc. Je ne peux m’empêcher de passer presque imperceptiblement le bout de ma langue contre un des doigts, et je m’imagine goûter sa peau. Je ne sens même pas ce goût légèrement âcre du latex, mais plutôt une saveur mielleuse qui me stimule les papilles, savoureuse et envoûtante. Elle se penche davantage pour s’assurer de l’adhérence de la pâte. Ses lèvres brunes ont un éclat brillant, d’un petit menton rond mon regard glisse le long de la courbe de son cou musclé, puis plus bas elle laisse deviner la dentelle blanche de son soutien gorge. Elle a dû s’en rendre compte, je le sens, elle s’est légèrement raidie au-dessus de moi mais a gardé cette pose une dizaines de secondes.
Je ne sais plus si c'est la chaleur de la lampe qui me fait perler une goutte de sueur le long de la tempe, ou plutôt cette connivence qu’elle a laissé installer entre nous.
Elle retire l’empreinte, me sers un verre d’eau au goût pseudo mentholé, je me rince la bouche discrètement.
- C’était parfait. Vous allez rapidement avoir une belle dent toute neuve. Je vous raccompagne.
Elle me précède, sa silhouette parfaite, elle joue de son léger déhanchement comme dans un spectacle où je suis son unique spectateur.
- Vous allez reprendre un rendez-vous. Sûrement le dernier, je vous poserai la couronne. Vous voyez avec ma secrétaire.
Elle me tend sa main. Je ne suis pas dupe de son petit manège entre elle et moi. Je respecte sa façon à elle de garder ses distances, de rester professionnelle, mais j’ai bien senti la complicité qui s’est instaurée entre nous, ce lien fort qui se tisse presque à nos dépens, mais que je vois réel et puissant. En lui serrant la main, je l’ai bien fixée dans les yeux qu’elle a baissés, finalement vaincue.
L’estocade finale doit se porter dans toute l’intimité voulue. La secrétaire me propose un rendez-vous pour mercredi dans l’après-midi, je baratine un mauvais prétexte pour être pris le dernier, en fin de journée. La place est libre, alors à mercredi dix-neuf heures.
Il faut tuer le week-end et les jours suivants jusqu’à mercredi. Les goldos et le whisky sont achetés. Au niveau bouffe, il me reste de quoi tenir. Le siège des jours et des nuits qui passent peut commencer.
Se laisser vivre en attendant un instant précis que je ne me lasse pas de ressasser, cet instant où nous serons ensemble, où doucement je poserai une main sur ta taille, tu ne seras pas surpris car tu l’attendras toi aussi. Tes lèvres délicieuses se poseront sur les miennes, je dégraferai les boutons de ton chemisier un à un et j’embrasserai avec douceur les pointes de tes seins et tu t’abandonneras à moi, entièrement.
Désespérément attendu, le mercredi est arrivé. Cassé d’une veillée alcoolique, vautré devant la télé, j’émerge à midi. Je suis heureux, car j’ai au moins gagné la matinée.
Se préparer, tout doucement, en prenant son temps. Ne rien oublier, tout doit être parfait.
Un long temps sous la douche. Il faut savourer ce moment, où tout se met en place dans la tête. La chemise cherchée la veille au pressing se languit de moi sur le lit. Le pantalon en lin est sur son cintre, les mocassins à ses pieds. Je m’essuie scrupuleusement, me décrasse les oreilles avec les coton-tiges. Je passe un peu de stick déodorant sous les bras et m’asperge le torse de ce putain d’après-rasage. J’ai que ça, même pas un flacon de parfum presque vide, rien que cet après-rasage à l’odeur surfaite et commune à souhait. Je m’habille méticuleusement, en n’oubliant aucun détail.
Je suis pratiquement prêt, un coup de peigne, je regarde l’heure. Putain, il n’est que treize heures trente. Plus de cinq heures à étouffer. La télé débite les mêmes séries du mercredi pour morveux aimantés par l’écran ou les niaiseries insipides et écœurantes destinées au recluses des hospices et autres maisons de retraite.
Une bouteille encore bien pleine croise mon regard. Si je dois m’infliger ces conneries, autant que ça m’aide à les faire passer.
Merde ! Il est dix-huit heures quarante-cinq. J’ai trop chargé, la bouteille gît vide à mes côtés. J’ai un mal de tronche à m’effondrer par terre. C’est une épreuve pour me lever, je titube, m’accroche de partout. Il faut que j’y aille. L’air frais du dehors me fera le plus grand bien. Un supplice ces quatre étages à descendre, les marches qui s’éloignent de mes pas, les murs qui se dérobent. J’arrive à la porte que j’ouvre péniblement. L’air me rafraîchit bien mais ne me fait pas retrouver mon équilibre.
Je parviens enfin devant son immeuble. Vite la sonnerie ! Je ne vois plus trop bien, sonne un peu au pif. Ca s’ouvre. Je m’engouffre dans l’entrée. L’ascenseur est là. J’appuie frénétiquement sur trois, trois, trois. Il part, je pars vers des sommets. Je sors et attends quelques instants sur le palier. J’ai le palpitant qui se secoue fiévreusement, attendre qu’il se calme. Il est dix-neuf heures cinq. Une grosse inspiration, tout va bien. Je sonne et j’entre.
Elle est de dos et discute avec sa secrétaire, qu’elle peut rentrer chez elle, qu’elle pourra s’en sortir pour ranger une histoire de papiers. La secrétaire passe devant moi sans même me regarder, prend son manteau et sort.
Elle veut être seule avec moi. Elle a vu que j’étais son dernier patient et a argué je ne sais quel prétexte pour que nous soyons seuls, seuls mais ensemble. Elle aussi a dû ronger son frein toute la journée, trouvant celle-ci interminable, trop longue. Et maintenant elle se montre rayonnante, sublime, prête à décharger ses feux intérieurs pour moi. Je la regarde et elle reste digne. Elle en est belle tellement elle se contient.
- Bonsoir, monsieur Naci. Votre couronne est prête. Vous connaissez le chemin. Installez-vous, j’arrive tout de suite.
Elle porte un jean moulant comme il faut. Sa blouse blanche est encore ouverte et laisse apparaître un caraco en satin qui semble lui soutenir la poitrine, toujours aussi droite, presque provocante.
Je rentre et je m’installe le plus confortablement possible sur le fauteuil. Je m’étire, je me sens au top, le cerveau un peu embrumé, j’en arriverais presque à rire tellement je me trouve facile.
Elle ne tarde pas à arriver. Un port de tête superbe donne à sa silhouette cette grandeur, cette force de caractère qu’ont ces femmes passionnées et inassouvies dévoreuses d’hommes. Elle s’approche très près, plus près que d’habitude.
- Ouvrez la bouche s’il vous plait.
Oui, ça me plait et tu le sais.
Je ne sais pas ce qu’elle a senti en premier. Mes relents écœurants de whisky ou ma main palpant grossièrement sa chaude entrecuisse ?
- Mais ça vous prend souvent espèce de connard ! Allez, vous vous levez et vous partez tout de suite.
Elle s’est mise à crier. Je ne comprends toujours pas. Elle s’en doutait depuis le début quand même : ses regards langoureux, ses postures excitantes, notre connivence. Pourtant, son regard est maintenant d’un noir ténébreux.
- Allez, vous prenez votre manteau, et vous partez. Je ne veux plus vous voir ici.
Elle joint le geste aux paroles, ouvre la porte et se pose là, l’air furibard, à attendre que je me casse.
Mais pour qui elle se prend ? Elle m’a aguiché sans relâche durant tous ces rendez-vous. Son parfum entêtant, son balancement des hanches, son air exotique avec lequel elle joue de façon torride. Oui, ce n’est qu’une petite aguicheuse bourgeoise. Bourgeoise et pète-sec. Une séductrice ? Même pas. Une vulgaire allumeuse, prétentieuse à l’extrême. Elle a voulu enjôler un boiteux, un être méprisable à ses yeux. Je ne suis pour elle qu’une babiole traitée avec une arrogance hautaine. Elle est la personnification de la salope. Et ça, je ne veux plus le supporter
- Maintenant, vous vous barrez !
Elle devient presque hystérique.
Excès d’adrénaline.
Elle s’est enfoncée d’un seul coup de tout son long, dépassant le fond de son œil pour plonger dans son cerveau. Longue tige métallique, plus ou moins pointue aux deux extrémités, elle s’en servait pour racler le surplus de composite sur les dents. Je la tourne à l’intérieur dans tous les sens.
J’en suis moi-même un peu surpris. On ne réfléchit pas à l’avance, tout se passe vraiment à l’instinct, un trop plus d’excitation.
Quelques soubresauts, je la soulage en lui comprimant la trachée.
Dehors, la nuit tombe. Je respire une longue bouffée d’air frais. Plus de mal de tronche, je suis clair, même un peu trop.
Je passe chez l’arabe avant de rentrer, j’achète les deux seules bouteilles de Ballantines du rayon qu’il me fait payer une petite fortune. Ca ne sera pas de trop pour attendre les flics.
Ma jambe est bien pesante ce soir.
©
2000 — Patrick Mussard – Tous droits réservés.