Christian Cottet-Emard
Comme tous ceux qui n’avaient pas su être à la hauteur
de leurs rêves, je rentrais chez moi. Pendant les accélérations du monde, le
pays natal avait à peine remué. J’en étais soulagé. Désormais, je ne me perdrais
plus. Distante de moins d’une semaine, ma vie d’avant s’effaçait.
- Et qu’est-ce que tu vas faire maintenant ?
- Eh bien pas grand-chose.
- Tu es sûr que ça ne va pas te manquer, l’animation, les gens ?
Derrière son bar, le patron de l’auberge m’a jeté un regard de connivence. Il
s’est approché et m’a servi un ballon de son petit Gamay.
- Alors, ça vous manquera, les gens ?
- Les gens ? Non. Mais j’aurai peut-être un regret : la conversation. Ici, tout
le monde se connaît, plus besoin de parler. Un signe de tête, un haussement
d’épaules et vous avez tout dit. Mais bon, avec cette splendeur dehors, la
forêt, le lac... Et ce soir, ce ciel, ces étoiles...
Mon interlocuteur a de nouveau rempli mon verre.
- Offert par la maison. Dites, pour la conversation, j’ai un client imbattable :
le monsieur à la table près de la fenêtre. Depuis qu’il est là, ça n’arrête pas.
Il lie avec tout le monde. Arrivé seul, il n’a pas mangé un soir sans compagnie.
Sceptique, j’ai vu se détacher la mine livide d’un petit homme chauve au visage
en lame de couteau. Un polo gris à manches longues accentuait la pâleur de cette
face. Le crâne semblait flotter dans les airs comme un ballon dégonflé à peine
retenu par une invisible ficelle. Sans trop savoir pourquoi, je me suis retrouvé
assis en face de lui à attendre qu’il eût fini de choisir son menu.
- Vous êtes bien aimable de partager ma table. Je n’aime pas du tout manger
seul.
Sa voix caverneuse avait émergé de derrière la carte des vins en même temps que
son sourire mielleux et grotesque. Chaque syllabe qui s’échappait de sa gorge
entraînait sa pomme d’Adam proéminente dans un ahurissant mouvement de yo-yo. En
plus, il avait mauvaise haleine.
- Bon appétit !
Pour toute réponse, je ne pus m’empêcher de faire la grimace. Deux cernes se
sont plissés sous ses petits yeux désolés.
- Pardonnez-moi, je n’ai guère la bouche fraîche... Un problème qui me poursuit
à chacune de mes visites sur Terre.
En voilà un qui se prend pour un extraterrestre, me suis-je dit. Il m’a tendu
ses longs doigts dont j’ai tout de suite repéré les ongles en grand deuil.
- Il est inutile que je me présente puisque vous me connaissez...
Comment pourrais-je vous connaître ? (D’autant que vous n’êtes sur Terre qu’en
visite) ai-je ajouté en pensée. Sa face de papier mâché s’est déchirée en un
sourire hideux.
- Ah, je vois que vous avez de l’humour, mais oui, je ne suis qu’en visite sur
Terre.
Son rire m’a moins inquiété que sa manière de lire dans les pensées. Du coup, je
me suis abstenu de me parler à moi-même, ainsi que j’en ai pris, avec les
années, l’habitude. Mieux valait reprendre l’initiative. - Eh bien,
permettez-moi de me présenter puisque vous...
- Inutile. Je sais tout de vous. Je vous parle si souvent.
- Mais je vous assure...
- Mais si. Tenez, pas plus tard que tout à l’heure, je vous ai parlé. C’est moi
qui vous ai conseillé de vous asseoir à ma table.
Cet avorton commençait à m’agacer. J’ai un peu élevé le ton. Mais enfin, c’est
l’aubergiste qui m’a vanté votre compagnie et votre conversation ! Sa voix s’est
enroulée à mes oreilles comme quelque chose de froid, de poisseux.
- Non, non. C’était bien moi. D’ailleurs, c’est très facile à vérifier :
demandez-le lui...
Je l’ai toisé avec mépris mais mon trouble croissant m’a conduit à me lever en
direction du bar.
- Vous m’avez bien encouragé, il y a un petit moment, à m’installer à la table
de ce monsieur ? L’aubergiste m’a fixé avec des yeux ronds. Je me suis senti
très mal quand le couperet de sa réponse est tombé.
- Vous devez faire erreur...
- Voyons, ne vous moquez pas de moi ! Vous êtes de mèche avec ce type ?
J’ai senti que l’aubergiste regrettait de m’avoir offert deux verres de Gamay.
Désappointé, je suis retourné m’asseoir en face du petit homme gris. Il m’a
accueilli d’un sourire triste.
- Vous voyez...
- Bien. Finissons-en. Qui êtes-vous et que me voulez-vous?
- Je suis une figure du Malin. Je vous attends, c’est tout.
J’ai éclaté de rire. Mais il a poursuivi :
- Votre démon personnel, en somme. Chaque humain a le sien. C’est dans l’ordre
des choses, vous le savez bien. Pour vous, je suis le démon du retour.
Maintenant, je le trouvais drôle ce pauvre raté qui se prenait pour Satan.
- Peu importe le nom dont vous, humains, m’affublez. Ici, en votre compagnie,
sur cette Terre, je suis le démon qui vous habite, multiplié en autant de
figures qu’il y a d’hommes et de femmes. N’avons-nous, n’ai-je donc pas laissé
assez de traces de ma présence ? Il est vrai que vous ne lisez plus les journaux
depuis longtemps et que l’actualité vous indiffère après vous avoir révolté
puis, finalement, lassé, ce qui, je le souligne au passage, n’est pas la moindre
de mes prouesses.
Pendant que ses lèvres de carton bouilli articulaient cette tirade, j’ai eu tout
le loisir de préparer une objection.
- Admettons. Je dîne à la table du diable. Après tout, pour moi, cela peut
revêtir un certain intérêt, comment dirais-je, “documentaire”. Mais pour vous,
n’y a-t-il pas grand ennui à converser avec quelqu’un d’aussi insignifiant que
moi ?
- Vous êtes trop modeste mon cher. Indifférence, couardise, égoïsme, vous n’êtes
pas mal, vous savez ! Je vous appréciais moins avec vos illusions, mais depuis
votre retour au pays natal, vous recommencez à m’intéresser. Je dois vous avouer
qu’après ma plus grande réussite ici-bas, je m’ennuie souvent.
- Et quel est ce succès si prodigieux ?
- Avoir tout simplement convaincu une partie de l’humanité de mon inexistence.
Mais maintenant, que pourrais-je faire de mieux ? La souffrance est une affaire
qui roule toute seule, une multinationale qui fourmille d’employés zélés.
- Certes. Mais dites-moi, qu’entendez-vous par “démon du retour” ?
- Mais regardez-vous donc. Cette façon de remettre toujours vos pieds dans vos
empreintes... Un pas en avant, deux en arrière. Tout cela, c’est mon œuvre,
jusqu’à vos excès de ces cigares pourtant trop chers pour vous. Reconnaissez que
seul le démon peut persuader un homme en bonne santé de se régaler de la fumée
de ces bâtons qui ressemblent à des excréments.
Je venais justement d’allumer un Petit Bouquet de chez Partagas et le gnome
s’est répandu en une quinte de toux dont plusieurs projectiles assez consistants
ont atteint mon nez et mon assiette. Découragé, j’ai posé mes couverts et je me
suis vengé sur la bouteille.
- Après l’avoir vidée, je suis sûr que vous ne résisterez pas à un autre cigare,
a proféré le petit homme aux postillons.
Moi, triomphant :
- Eh bien vous ne me connaissez pas si bien que cela. Sachez qu’un fumeur de
“puro” digne de ce nom n’éprouve pas le besoin d’enchaîner deux cigares à la
suite.
- Fariboles, a rétorqué le gringalet.
J’allais l’envoyer paître lorsque j’ai réalisé qu’il avait disparu.
Peu de temps après, je suis sorti respirer sur le seuil de l’auberge. Le lac et
le ciel pétillaient. J’avais la main sur mon étui à cigares quand j’ai été
alerté par un frôlement dans l’ombre. Avant même d’apercevoir de nouveau le
petit homme gris, j’avais déjà soufflé une bouffée dans l’air acide. Se sachant
découvert, il s’est tourné vers moi et m’a fixé droit dans les yeux. Avant de
s’éloigner dans le sous-bois, il a levé sa longue main à la peau parcheminée et
m’a envoyé un signe mélancolique, presque complice. Très vite, j’ai jeté mon
cigare dans le gravier mais aussitôt, j’ai senti résonner en moi un rire amer
qui m’a glacé le cœur.
©
2005
- Christian Cottet-Emard - Tous droits réservés.
Nouvelle extraite de “Trois figures du Malin”, éditions Orage-Lagune-Express, 2004, parue également dans les revues Le Codex Atlanticus n° 12 (littérature fantastique) et Le Croquant n° 29, 2001(littérature et sciences humaines).