Céline Avril
Sous ses pieds, le carrelage est froid. Elle avance jusqu’à la cuisine sans
faire de bruit, s’accroche aux murs du couloir pour se repérer. La nuit est
sombre, épaisse. Tout doucement, elle entre dans la pièce, s’assoit sur une
chaise. Un rai de lumière tombe sur la table vide.
Mathilde prend sa tête entre ses mains. Si elle veut partir, il faut faire vite.
Mettre des chaussures dans ses pieds, attraper un manteau au passage, de
l’argent dans ses poches. Mais c’est toujours la même question qui se pose : où
aller ? Elle n’a jamais parlé à personne de ses nuits blanches ni de ses
douleurs dans le dos, atroces. Elle n’a jamais montré les bleus qui couvrent son
ventre, n’a jamais relevé ses manches pour que l’on voie les écorchures. Elle a
peur, elle a honte. Dans l’obscurité de la cuisine, elle frissonne.
Souvent, elle se dit que c’est probablement la dernière fois. Qu’il ne
recommencera pas, qu’il l’aime trop pour lui faire mal encore. Et quand elle
voit la panique dans ses yeux, elle se sent presque triste pour lui. Comme il a
dû souffrir, pour la faire souffrir ainsi. Comme il a dû pleurer, pour la faire
pleurer ainsi. Souvent, elle lui a pardonné, elle l’a pris dans ses bras et lui
a murmuré des mots d’amour pendant qu’il sanglotait, s’excusant avec ses maigres
mots. Souvent, elle a eu envie de le croire.
Mais pas ce soir. Elle revoit sa main, qui se lève, retombe telle une masse, se
lève encore. Elle sent sur sa chair les meurtrissures causées par ses doigts
d’homme. Et la folie dans son regard, l’insatiable férocité. Après, il ne s’est
pas excusé. Il est allé s’installer dans le canapé, un journal à la main, et a
attendu « qu’elle arrête de geindre », oui « geindre », c’est le mot qu’il a
utilisé.
Mathilde relève la tête, elle observe son reflet dans la fenêtre. Les cheveux
sont longs, ils tombent sans forme autour de son visage, vieilli par la fatigue.
La bouche ne sourit pas, elle en est incapable.
Brutalement, Mathilde se lève, comme giflée par cette image d’elle-même. Il ne
faut pas, ne faut plus. Il faut partir, prendre un taxi, n’importe lequel,
donner une adresse, celle d’un hôtel par exemple, il faut réapprendre à vivre.
La voici dans le couloir à nouveau. Sans bruit, elle entrouvre un placard, en
sort une paire de chaussures. Elle l’entend qui ronfle derrière la porte. Seuls
quelques centimètres la séparent de son corps endormi. Elle frémit à nouveau.
Vite, prendre son sac, attacher ses cheveux, effacer toute trace de larmes sur
son visage. Vite, ne pas réfléchir, ne pas avoir peur de la nuit dehors, ni de
la solitude.
Mathilde enfile son manteau, elle est prête. A petits pas, elle s’approche de la
porte d’entrée. Cherche ses clés, ne les trouve pas, les trouve enfin, cherche
la serrure.
Soudain, une voix transperce le silence et l’obscurité, transperce sa peur. Une
voix d’homme, la sienne. Presque un grognement, qui la fige.
« Qu’est ce que tu fais Mathilde ? »
Le corps ne respire plus. Ne bouge plus. Mathilde est pétrifiée, les mains
serrent la clé à s’en faire mal.
« Je ... rien… j’avais soif, je me suis levée. J’arrive. »
Sans bruit toujours, elle retire le manteau, enlève ses chaussures. Traverse de
nouveau le couloir. Le carrelage est tellement froid sous ses pieds.
Précautionneusement, elle ouvre la porte de la chambre. Il s’est rendormi, son
ventre se soulève au rythme de sa respiration, un léger ronflement s’échappe
d’entre ses lèvres. Mathilde pourrait faire demi-tour, mais elle n’a plus la
force. Elle contourne le grand lit, s’allonge. Sa place est encore tiède, on
dirait presque qu’elle ne s’est jamais levée.
Demain, peut être…
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