Jean-Claude Touray
Il n’avait jamais dit à personne ce qu’il avait vu ce soir là
devant le moulin à prière. Le truc à réciter des mantras qui trônait sur une
table basse au milieu du salon de tonton Martin, devant le canapé. Il est vrai
qu’à l’époque il n’avait que six ans ; il était bien trop jeune pour comprendre
les tenants et les aboutissants de ce qu’il avait vu. Par ailleurs le souvenir
de l’évènement s’était immédiatement enkysté dans son inconscient sans
s’exprimer, jusqu’au jour du déclenchement, peu après son soixantième
anniversaire, le jour où tout était revenu par bouffées successives...
Robert Duval, qui faisait depuis sa première communion profession d’athéisme,
était paradoxalement grand collectionneur d’objets de culte. Jusqu’à une période
récente il n’avait accumulé que des matériels utilisés dans les pratiques et
cérémonies catholiques. Il possédait ainsi de pleines caisses de chapelets,
calices, patènes, ciboires, ostensoirs, crucifix, étoles, chasubles…qui
encombraient son grand appartement parisien et sa fermette normande. Depuis
quelques mois, en quête de la spiritualité qui lui avait fait défaut dans sa vie
d’incroyant, il s’était tourné vers l’Orient et il avait commencé sa conversion
par l’acquisition d’objets rituels bouddhiques. Il avait déjà trouvé aux Puces
une paire de cymbales tibétaines anciennes et différentes statuettes de Bouddha
en bois laqué. La dispersion aux enchères de la collection Duroux-Landru qui
allait se tenir mardi en huit était l’occasion d’acheter à bon prix des pièces
intéressantes venant de tout l’Himalaya.
Robert Duval décida de consacrer son après-midi aux différents bouddhismes et à
leurs objets cultuels. Son poste d’Inspecteur Général de la Consommation lui
permettait de le faire Il commença par éplucher le catalogue de la collection
Dutroux-Landru et tomba en arrêt page 14 devant la photo d’un moulin à prières
népalais du dix-huitième siècle. Une très belle œuvre artisanale en cuivre
repoussé patiné vert : hauteur 22cm ; diamètre 21cm ; poids 800g. C’était
exactement le même que celui qu’il avait vu ce fameux soir chez son grand-oncle
Martin, cinquante quatre ans plus tôt. Du fait de cette identité d’aspect, une
clenche joua, permettant dans son inconscient l’ouverture d’une porte restée
jusque là fermée. La mise en branle de la remémoration s’amorça alors quelque
part dans son cerveau. Des souvenirs enfouis très profondément remontèrent en se
bousculant à la surface accessible de sa mémoire. Duval était stupéfait. Il en
monologuait à voix haute, assis devant le bureau à cylindre prêté à son
administration par le Mobilier National et qu’il utilisait comme table à écrire.
« Je n’avais que six ans à peine et je lisais déjà couramment. Tonton Martin,
l’oncle de maman Aurore, que je voyais pour la première fois était, je l’appris
beaucoup plus tard, un père jésuite spécialisé dans l’étude comparative des
religions judéo-chrétiennes et bouddhistes. Il était l’auteur et le farouche
défenseur d’une théorie dérangeante sur le Christ qu’il n’avait formulée
publiquement qu’après bien des hésitations. Aux yeux du Vatican, en effet, faire
du Christ un bouddhiste déviant formé au Tibet était quasi-sacrilège. Persuadé
de la justesse de son argumentaire, Martin s’obstina. « Perseverare diabolicum
», la congrégation pour la doctrine de la foi lui fit savoir qu’il était
désormais privé de tout espoir de crosse et de mitre. Le savant jésuite se
replia alors sur une carrière dans le civil. C’était peu de temps après ma
naissance. Sa théorie, qui établissait un nouveau pont entre Orient et Occident,
eut beaucoup de succès hors les murs de l’Église : articles dans « Le Monde » et
« Le Figaro », invitation par le Dalaï-lama, poste spécialement créé pour lui, à
Paris d’attaché à l’École des Hautes Pratiques Sociales. Il ne quitta pas la
soutane mais se mit, par rapport à la compagnie de Jésus, en « congé sabbatique
de durée indéterminée ». Jour et nuit, depuis sa nomination il ne vivait plus
que pour sa théorie et pour l’École, dans laquelle il occupait maintenant depuis
deux mois le logement de fonction du sous-directeur qui était devenu vacant.
L’appartement était un gigantesque six pièces avec vue sur le jardin du
Luxembourg ».
Robert Duval, dans son bureau de haut fonctionnaire était abasourdi. Il commença
à se demander si… ? Ce n’était pas très cartésien tout ça mais !…Le début de la
soirée du mercredi s’affichait maintenant sur son écran cérébral. Il revit
l’oncle Martin expliquer à sa nièce, maman Aurore, avant le frugal repas pris à
la cuisine : « Vois comme les disciples de Bouddha ne sont pas finalement si
différents de nous… ils font tourner le moulin à prières pour mettre en
mouvement l’énergie des mantras qu’il contient. Cette manière de prier par objet
interposé nous surprend. Mais nous en faisons autant en faisant brûler un
cierge… » Il revit le grand jésuite barbu lui tendre une brochure en disant : «
Puisque tu sais lire mon petit Robert, va t’asseoir dans la bibliothèque, je te
prête ce livret qui raconte l’enfance de Saint Robert Bellarmin, un jésuite qui
fut évêque et docteur de l’Église au seizième siècle et qui avait d’abord été un
petit garçon très sage et très pieux…Mon Dieu, dire que j’ai attendu six ans
avant de te rencontrer …» Et maman Aurore, la fée aux doigts de rose, avait
rougi en baissant les yeux.
L’inspecteur général Duval sortit un havane du meuble à cylindres et il l’alluma
en tétant la fumée. Jamais il n’avait connu semblable remémoration : Ils étaient
venus, sa mère et lui, par le train depuis Grenoble. Dans l’agglomération
dauphinoise ils habitaient un coquet deux-pièces au Fontanil-Cornillon, 13 rue
Calypso. Loin de sa famille normande, Aurore élevait son fils au pied des Alpes
avec une modeste rente que son père lui servait depuis Rouen chaque trimestre.
Elle y ajoutait un symbolique salaire de bibliothécaire paroissiale à mi-temps.
Invariablement, quand quelqu’un finissait par lui poser la question, elle
répondait que le père de Robert était un aventurier qui, actuellement,
prospectait les pierres et métaux précieux en Afrique. A La Baule, il la
séduisit, la prit encore vierge sur la plage puis l’abandonna quand il apprit
qu’elle était peut-être enceinte. Elle faisait un stage en mairie et lui était
chômeur. Ils s’étaient rencontrés dans un bal et trop brièvement aimés. Elle ne
variait pas d’un iota d’une fois sur l’autre dans sa version des faits. Quand
Robert demandait : « Et Papa, il revient quand ? » elle répétait toujours la
même explication : «Il ne peut pas rentrer tant qu’il n’a pas découvert un très
gros diamant ».
La vie d’Aurore et de Robert s’écoulait monotone jusqu’à cette merveilleuse
lettre de l’oncle Martin, arrivée deux semaines plus tôt. « Je ne te laisserai
pas à madame Roblot comme d’habitude. Cette fois je t’emmène » avait dit maman ;
« tu feras la connaissance de l’oncle Martin. Ce ne sera qu’un bref aller-retour
mais tu pourras dire aux copains du cours préparatoire que tu as mis le pied
dans la capitale… »
Même avec les locomotives électriques des express, le voyage Grenoble-Paris
demandait presque la journée, avec une attente qui n’en finissait pas pour le
changement en gare de Lyon-Perrache. Heureusement, tonton Martin les attendait à
l’arrivée Gare de Lyon : c’est lui qui était responsable de ce voyage en coup de
vent, programmé un mercredi et un jeudi pour que Robert ne perde qu’un jour
d’école. L’oncle pensait que l’exil dauphinois de sa nièce avait assez duré et
le moment venu il le dirait à Georges son beau-frère, le père d’Aurore : elle
avait le droit, sept ans après la faute, de se rapprocher de Rouen et de la
famille en venant vivre à Paris. Mais pour cela il lui fallait trouver un
véritable emploi et Martin Bernard avait chaudement recommandé sa nièce pour
occuper le poste de bibliothécaire devenu vacant au Département d’Études Torahniques de l’École. Aurore avait été convoquée pour un entretien avec le
directeur de l’E.H.P.S. et tonton Martin avait envoyé un mandat pour acheter les
billets de train. Il pouvait facilement nourrir nièce et petit neveu et les
loger pour une nuit : Aurore dans la chambre bleue et Robert sur un lit de camp
dans la chambre bibliothèque. La rencontre avec le directeur avait été fixée au
jeudi matin à dix heures.
Magique moulin à prières… Robert Duval revoyait maintenant très bien la matinée
du jeudi jusqu’à treize heures, moment du départ du train du retour : C’était
une journée de début d’automne avec un magnifique soleil ; les marronniers du
Luxembourg avaient un feuillage qui virait au fauve et commençait à tomber.
Confié aux bons soins d’une chaisière dont le métier était de prélever une taxe
modique sur les utilisateurs de chaises, il avait parcouru avec la grosse dame
le jardin du Luxembourg en tous sens en jetant des miettes de pain sec aux
pigeons qui se bousculaient pour avoir leur part. A midi pétant, maman Aurore et
tonton Martin, un gros sandwich à la main, étaient venus le rechercher. « Alors
Robert, tu t’es bien amusé ? J’espère, madame Arlette, que ce garçon a été
gentil…Dépêche toi mon grand il faut sauter dans un taxi pour ne pas manquer le
train de 13 h 01 à la gare de Lyon ! Bonne journée madame Arlette et encore
merci…regarde, mon petit Robert, je t’ai pris un sandwich au jambon ».
Dans le taxi, l’oncle et la nièce avaient fait le bilan de l’entrevue avec le
directeur de l’E.H.P.S. Pas très optimiste le bilan : Aurore ne savait pas taper
couramment à la machine, ce qui la retarderait dans la confection des fiches
pour les nouveaux livres. Plus grave, rabbi Shlomo Kahane, doyen du Département
d’Études Torahniques avait une cousine bibliothécaire, candidate elle aussi pour
le poste.« J’ai appris ce matin de Shlomo qu’elle tapait aussi bien en français
qu’en hébreu ou en arabe… ». La circulation était fluide et le chauffeur du taxi
pressé d’aller déjeuner ; ils arrivèrent Gare de Lyon avec une bonne demi-heure
d’avance….dernières palabres sur le quai puis à l’intérieur du train avant le
rituel baiser de séparation. « Ne nous faisons pas trop d’illusions sur le choix
du directeur…mais un échec éventuel ne doit pas t’interdire de revenir à Paris
chercher autre chose…dans un mois par exemple. Je t’enverrai l’argent du billet
et je pourrai toujours te nourrir et te loger…tu devrais pouvoir confier Robert
à une voisine pendant quelques jours ». Aurore aux doigts de rose baissa les
yeux en rougissant. Une semaine plus tard le poste était attribué à la cousine
de Shlomo Kahane.
Tonton Martin passa les fêtes de la Noël avec Robert et Aurore au Fontanil. Il
avait apporté à Robert « la Bible expliquée aux enfants » et un couteau de
poche. Pour Aurore il avait fait monter une améthyste, la pierre qui transforme
le mal en bien, sur un anneau d’argent. Il coucha pour échapper aux commérages
chez madame Roblot la voisine, une veuve octogénaire qui louait sa chambre
d’amis à des voyageurs de passage. Rentré à Paris, il mourut la nuit de la Saint
Sylvestre dans l’incendie de l’École des Hautes Pratiques Sociales. Ce
déplorable sinistre fit également disparaître des ouvrages d’une valeur
inestimable tels que le manuscrit du catéchisme de Saint Robert Bellarmin le
jésuite et tous les manuscrits de l’oncle Martin lui-même. Le feu avait été
allumé vers minuit dans une poubelle, comme le révéla l’enquête de police,
probablement par un groupe de joyeux fêtards en goguette. Il s’était rapidement
propagé aux bâtiments. Martin Bernard s.j. y dormait alors du sommeil du juste.
Manque de chance, il avait refusé l’invitation de Shlomo Kahane à fêter chez lui
le nouvel an.
« La mémoire a encore bien des modes de fonctionnement qui nous échappent, il
suffit parfois d’un rien pour débloquer un souvenir » murmura Robert Duval en
pensant au moulin à prière népalais…Et les images d’après souper du mercredi
envahirent aussitôt sa pensée. A neuf heures Aurore et Martin assis sur le
canapé bavardaient avant de préparer l’entretien d’embauche du lendemain. Robert
allongé sur le tapis lisait la biographie de son saint patron avant de
s’endormir comme une masse à neuf heures et quart. A onze heures il s’était
réveillé en sursaut dans le lit de camp. Quelqu’un, probablement l’oncle,
l’avait transporté. Pendant son lourd sommeil, Saint Robert lui était apparu en
rêve et lui avait dit que s’il ne se lavait pas régulièrement les mains et les
dents, il irait en enfer. Menace qui avait réveillé le jeune garçon. Il mit du
temps à reconnaître cette vaste pièce aux murs couverts de livres. Ce n’était
pas sa chambre au Fontanil, il était à Paris, chez l’oncle Martin. Heureusement,
il y avait une lampe de chevet allumée. Curieusement il n’avait pas peur,
l’effet du rêve s’était dissipé et il était parfaitement à l’aise. C’est alors
qu’il entendit un son étrange, guttural et répétitif comme un sanglot profond.
Intrigué, il se leva et s’avança dans le couloir léger comme un chat. Le bruit
bizarre venait du salon dont le plafonnier était toujours éclairé. Il s’approcha
de la porte grande ouverte. Après un cri rauque, le bruit cessa. Robert s’avança
de trois pas. Maman et tonton étaient toujours sur le canapé, mais ils étaient
étendus côte à côte, L’oncle Martin avait quitté sa soutane qui reposait sur la
table basse, à côté du moulin à prière. Robert sentit confusément qu’il ne
devait pas déranger. Il haussa les épaules, tourna les talons, regagna son lit
de camp et s’endormit aussitôt.
Il n’avait jamais dit à personne ce qu’il avait vu ce soir là devant le moulin à
prière, dans le salon de son grand-oncle car il ne le pouvait pas, c’était
matériellement impossible. A six ans il avait vu sans comprendre. Aujourd’hui la
banale photo d’un objet de culte bouddhique avait déclenché l’ouverture, au fond
de sa mémoire, de la boite de Pandore où gisait le souvenir de cette mémorable
soirée…Aujourd’hui, à soixante ans, il pouvait enfin élaborer une explication
simple et satisfaisante de ce qu’il avait vu et il comprenait enfin d’où lui
venait son amour inné des objets rituels de la religion catholique.
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