Décibel    

Mary Rissel

 


Elle n'avait pas même une heure que déjà elle s'étouffait presque à gazouiller ou piailler. Sans une larme. Sans une once de colère. Avec ce rouge ver de terre trop bien nourri plaqué sur tout son petit corps. Le visage un tantinet bouffi. Les paupières quasi closes. La bouche arquée en un sourire étrange. Les jambes pédalant comme celles d'un certain James dans un sprint pour une médaille en chocolat. Le cuir souple parsemé de cheveux roux et de griffures sanguinolentes… C'est que la première bouffée d'air, bien que vitale, secoue durement. Debout et bras croisés, les adultes la regardaient, ébahis par tant d'ardeur, et certainement plus amusés qu'inquiets. Il fallut qu'un autre bébé se manifestât pour les éloigner du berceau de Décibel. Car la petite ne pouvait espérer un autre prénom. Les parents, deux pauvres hères vieux avant la trentaine, s'étaient esclaffés en cœur lorsqu'une aide-soignante avait dit :
- Bé, la demoiselle ! Doucement sur les décibels !
- Ô ! Quel joli prénom ! Et moins commun que Arella ! avait aussitôt embrayé la maman
- Avec le nom, ça ira ? hasarda le papa imprégné comme une serpillière
C'est qu'en ce matin blafard, le bougre découvrait presque sa seconde paternité. Tellement par monts et par vaux à glaner l'inactivité, il ne voyait rien du ventre qui s'arrondissait mollement, n'entendait pas les plaintes quotidiennes de la maman qui croyait couver tout une armée en son seul sein.
Ce jour-là, dès la deuxième visite, le médecin accoucheur vira au bleu. Il s'exclama, avec de vrais efforts pour rester poli :
- Quelle babillarde !
- Babillarde ? marmotta l'infirmière qui l'accompagnait. Une peste, oui ! Même téter ne la calme pas. Et de toutes façons, elle avale trois gouttes.
Ils quittèrent la chambre à pas précipités, prêts à se colmater les oreilles avec leurs dix doigts. Car ces sortes de cris leur étaient insupportables, surtout émanant de cette puce de trois livres à peine, évidemment prématurée malgré son air de gosse de maternelle moyenne section. A leurs sourcils bloqués en accent circonflexe, on lisait à l'aise leur incrédulité. Ils doutaient même de l'enseignement qu'on leur avait prodigué et de leurs constats journaliers. Le gynécologue, ni patient ni curieux, prescrivit bien des sédatifs mais leur effet était pour le moins éphémère.
Trois jours s'étaient écoulés et la clinique était chamboulée, des parturientes au personnel médical. Une sorte de folie agressive s'emparait des uns et des autres à cause de ce timbre troublant qui transperçait les murs comme autant de feuilles de papier mince. Tergiverser devenait un luxe. La décision fut donc arrêtée aux aurores : la mère et la fille, au demeurant en excellente santé, gagneraient leurs pénates avant midi.
Jamais on n'avait vu autant de mains s'activer aussi vite pour boucler les valises et les formalités. Onze heures sonnaient quand la maman se retrouva sur le trottoir avec son turbulent paquet. Elle ficha son regard dans le voile de nuages minces qui peinait à camoufler un soleil ardant. Appelant à l'aide de toute son âme corsetée par une subite inculture. Son front dégoulinait. Ses jambes tremblotaient. Elle scruta alentours. Mais il n'y avait pas seulement un passant pour la secourir, ou simplement la regarder, chacun vaquant à ses urgences. Parce que vous avez noté que, en ce siècle fraîchement éclos, tout est toujours urgent. Urgent d'aller… Urgent de revenir…Urgent de produire… Urgent de posséder. Pour dire J'AI. Avec cette trouille viscérale de manquer du superflu, voire de l'inutile ou du nuisible, et du plaisir malsain de le jeter sitôt déballé. Pour courir encore vers les étals. Parce que I'm not "has been". Alors le bourdon ivre d'avoir butiner les fleurs de lavande tout un jour, le germe s'extirpant du noyau si dur de la pêche, la minuscule graine muant en une fleur pimpante et odorante, le iule labourant à longueur de temps ou la feuille virevoltant dans le vent aigre ne captive pas. Non. Entre béton et bitume, on a mieux à faire... Un instant, elle parut s'abstraire d'elle-même. Pétrifiée. Et puis elle inclina sa tête vers la petite qui articulait des sons étranges. Une sorte de mélodie. Peut-être celle-là qu'elle avait si souvent fredonnée au début de sa grossesse.
- Tais-toi, mon dieu, tais-toi, implora t-elle.
A ce moment, elle crut percevoir un mot, un mot qui serait sorti de ce gosier miniature … Non, cela était simplement impossible.
Elle se dirigea vers la rue Minoré, une longue langue étroite piquée aux flancs de barres d'immeubles plus hideux les uns que les autres. Mais c'est là qu'ils logeaient, les Mauz, avec leur fils Eky et leur poisson rouge Putride (il est vrai qu'ils ne renouvelaient que rarement l'eau du bocal). Une faillite particulière les avait précipités dans ce marasme. Plus de maison spacieuse. Plus de voiture. Juste un appartement de soixante mètres carrés perché au onzième étage. Carrelé de gris et meublé de pin pâle. Avec des murs sans âme. Des vitres sans rideaux. Des ampoules sans abat-jour. Et d'ordinaire un silence quasi incontournable, nonobstant les soubresauts du réfrigérateur et de ci de là les heurts de casseroles.
La venue de Décibel allait anéantir cette simili quiétude.

La porte d'entrée claque après qu'une clef a farfouillé dans la serrure.
- Maman ? s'enquiert aussitôt Eky
- Hom, c'est idiot comme question. Tu reconnais bien ta sœur !
Et comme un reproche amer qu'elle aurait adressé à quelqu'un :
- C'est le diable qu'on m'a mis dans le ventre. Trois mois à peine… Trois mois pour une grossesse… Une petite prématurée, selon le médecin. Vraiment, il n'y connaît rien. Et elle qui grandit si vite. Ce n'est pas un bébé. Plutôt une peine de purgatoire, pour éponger une dette contractée dans une vie antérieure, sûrement. Oui, le diable. Et j'ai abandonné mon métier pour cela.
Des larmes coulent de ses beaux yeux oblongs en un ru chaud et continu. Elle est épuisée, désarmée. Elle aimerait se secouer pour chasser le cauchemar. Mais c'est la petite qui hérite du vigoureux mouvement et se met à rire.
- Parce que tu ris aussi ? balbutie t-elle
Elle la couche dans le berceau et entreprend de préparer un biberon de lait. Au moins, pendant qu'elle boira…
- Tu me foutras la paix, lâche t-elle à haute voix.
- M-ais… s-eu-leu-ment… pen-dant… qu-eu-jeu… bo-i-b-oi-rai, ricane Décibel. Ju-s-te-pou-r-ne-p-as-res-pi-rer-le-lait-au-li-eu-de-le-bo-boi-re.
Le débit est à peine saccadé. La maman se retourne, interroge Eky qui aussitôt assure :
- C'est elle qui a parlé, ou quelqu'un nous fait une farce.
- Non. Non. Je vais la jeter par la fenêtre, menace la mère.
- Deu si haut, jeu vais meu ca-sser leu cou !
- Eh bien tant mieux.
- Tu i-ras der-ri-è-re les ba-rrr-eaux.
- Tant mieux. J'espère que les murs seront très épais. Pour ne plus t'entendre.
Décibel est maintenant assise sur son matelas de fortune et gesticule sans cesse. Puis elle réclame :
- Mon bi-beu-ron, tu l'as oublié. C'est queu ma gorr-geu sè-cheu, à par-ler tant.
Les poings enfoncés dans le ventre, madame Mauz grimace sur sa douleur. Cette voix tellement puissante, ces phrases tellement élaborées lui fendillent le bon sens. Elle sent poindre une envie de meurtre. Crisse des dents. Souffle fort. Se crispe tant qu'elle en a les cheveux crêpelés jusqu'à la racine. Puis elle blêmit et tombe au ralenti sur le sol.
- Maman ?
Eky vole près d'elle, lui tapote le visage, s'inquiète de cette indolence du corps, de cette lourdeur car il est incapable de l'asseoir. Lui, si fort. Elle, si fluette.
- Maman, insiste t-il !
- Jus-teu u-neu fai-blesseu, rassure Décibel. C'est queu l'a-ccou-cheu-ment fa-ti-gueu, sais-tu ? Et jeu suis u-neu gran-deu sur-pr-pri-seu, n'est-ceu pas ?
- Puisque tu es si calée, dis-moi pourquoi tu ne ressembles pas aux autres bébés. Pourquoi tu as l'air d'une adolescente en miniature ? Pourquoi tu parles ? Pourquoi ? Pour-quoi ? hurle t-il
- Acc-or-deu-moi u-neu mi-nu-teu deu som-mmeil et jeu ré-pon-drai à tou-teu tes ques-tions.
Et aussitôt Décibel s'allonge, tire le petit drap jusqu'à son menton, abaisse ses paupières translucides et s'endort.
La maman reprend ses esprits peu à peu. Se relève, soutenue par Eky.
- Quel silence ! remarque t-elle aussitôt
- Oui, elle a demandé que je la laisse dormir… C'est fou, cette histoire. Ou je rêve ?
- Non, tu ne rêves pas. Les médecins me promettaient un grand événement. "Vous ferez la une des journaux si nos hypothèses sont justes, m'assuraient-ils. Vous ne manquerez de rien. Et nous serons enfin reconnus à notre juste valeur. Mais pour l'instant, respectez notre pacte. Pas un mot, pas une moindre allusion ne doit filtrer de nos entretiens, de nos essais. Sinon, vous ne recevrez plus un sou. Et nous pourrions devenir très… méchants. Vous voyez ?". Leurs sous-entendus me terrifiaient et je me suis tu, docile jusqu'à l'esclavage. J'ai tout enduré.
- Je me souviens d'une conversation. Il était question d'une grosse somme d'argent si tu acceptais une intervention chirurgicale. Une intervention banale...
- Ils affirmaient :"il y aura aussi un traitement à suivre pendant quelques temps, juste trois pilules bleues et une jaune... Des risques ? Quels risques ? Au pire, une prise de poids. Très modérée. Qui vous donnerait une bien meilleure allure, d'ailleurs. Et puis tout cela ne vous coûtera pas un centime d'euro". Un autre jour, j'ai signé des formulaires. Après, j'allais chaque samedi à la clinique et je rentrais tard le soir avec une enveloppe...
- Pansue ! Tu avais toujours le rose aux joues en l'ouvrant. Tu sautais de joie, tu m'embrassais.
- Pansue pendant les premières années, puis de plus en plus plate, mais je n'osais pas regimber. Chaque samedi, ton papa avait le regard sombre. Il buvait plusieurs verres de vin, sans jamais rien dire. Allait se coucher. Gardait sa mine patibulaire tout le dimanche. Parfois, il me faisait remarquer les dizaines de cicatrices qui zébraient mon corps, ma nuque, mes tempes et mon cuir chevelu. "Ils n'arrêteront donc jamais ? se lamentait-il". Non, ils n'arrêtaient pas. Papa retournait au travail le lundi. Jusqu'à cet accident stupide, un matin d'hiver. Une voiture a dérapé sur une plaque de verglas et l'a renversé. Sa tête a heurté violemment le macadam. On l'a cru mort. Au sortir de l'hôpital, six mois plus tard, il pesait à peine trois plumes. Son teint gris, sa calvitie galopante, ses yeux éteints perdus dans son visage émacié… Mon dieu, quelle misère !
Elle soupire, les mains anéanties sur ses cuisses maigres, et poursuit :
- Son patron n'a plus voulu de lui. Inapte, avait-il lancé avec mépris. Alors, depuis quatre ans il erre tout le jour. Je ne sais pas ce qu'il fait. Et moi je ne vais plus à la clinique depuis deux mois. Il n'y a plus de clinique. Fermée. Plus de médecin. Plus d'enveloppe non plus.
- La pétoche ! La pétoche de moisir en prison les a fait déguerpir.
La réponse a jailli du berceau. Sans à-coups. Limpide. D'une intensité acceptable.
Décibel est à nouveau assise, sa main droite barrant sa bouche minuscule.
- Je sais qu'on ne doit pas parler avec une main devant la bouche, précise t-elle en forme d'excuse, mais je ne n'arrive pas encore à moduler correctement la puissance de ce timbre qui vous agresse tant. Mes doigts servent de filtre, sourit-elle.
- Comment le sais-tu ? lance Eky
- Lorsque j'étais dans ton ventre, maman, et même lorsque je n'étais encore que pièces détachées, j'entendais leurs propos. Au début, voilà plusieurs années donc, je ne comprenais que des bribes, mais au fil des semaines… J'ai ainsi assimilé moult enseignements. Les choses qui m'entourent, par exemple, ne me surprennent pas. Pas davantage les odeurs, les couleurs ou les sons. Chacun de mes sens est hyper développé et se moque bien des murs. J'utilise aussi les ondes pour émettre et capter. Indispensable pour bénéficier des informations en temps réel.
- Comme les téléphones portables ou la télévision ? jubile brusquement Eky
- Oui, j'utilise les mêmes réseaux, et d'autres tenus secrets, mais je n'ai pas besoin d'appareil. Tout est là, précise t-elle en pointant un index sur son front.
- Et tu ne crains pas un court-circuit ?
- J'ai déjà relevé des interférences, figure-toi. Qui gênent mon activité.
Deux paires d'yeux se rivent sur elle :
- Des interférences ? Ton activité ?
- Donnez-moi mon biberon. Je boirai sans vous déranger, mes bras sont assez solides pour le tenir correctement. Ensuite, nous reprendrons cette conversation.
Elle attrape le biberon que Eky lui présente et avale le lait sans précipitation. Jusqu'à la dernière goutte.
- Cette tétine en latex ne flatte pas mes papilles. Maman, tu voudras bien me donner un verre, la prochaine fois ? Et puis dès ce soir, je pense que je pourrai manger de la purée de pommes de terre, une moitié d'œuf, une compote de pêches. Enfin, je m'adapterai à votre régime, tout simplement. Notez bien que je me nourrirai de peu, d'infiniment peu. Quelques grammes. Je suis très… économique.
- On imagine bien. Mais… Ton estomac… Et pour mâcher…
- Pas de problèmes. Mes dents taquinent déjà la surface de mes gencives. Demain, elles seront opérationnelles.
- Demain ?
- Oui. Et cet après-midi, je tenterai quelques pas. L'équilibre sur deux pieds me semble simple à tenir. Et l'idée de marcher me séduit terriblement.
Les visages ahuris braqués sur elle l'amusent et la peinent tout à la fois.
- Allez, ne soyez pas troublés. Acceptez ce que vous voyez, ce que vous entendez. Tenez, j'ai un tic. Quand j'accède à des données "zippées", par exemple, mes paupières ondulent très légèrement. C'est rigolo, non ? Et ça me chatouille. Hop hop, Fg4T°5… KJ000°… WX>ZES+bh<w²... Et voilà ! Une certitude de plus.
- Quelle certitude ?
- Trop compliqué, petit frère. En résumé, je viens de résoudre une énigme qui a fait se déchirer deux générations de mathématiciens.
- Hein ?
- Il va te falloir admettre que je suis une super machine ! Un prototype d'un genre très particulier. Un outil…
- Un outil ? interrompt Eky.
- Ah ! C'est difficile de descendre à votre niveau ! Tu connais les ordinateurs ?
- Oui. A l'école, je…
- Eh bien je suis… Non, pas un ordinateur, mais un être vivant dont la chair et les os sont truffés d'électronique, de récepteurs et d'émetteurs. Du genre… Tiens, les clés USB, ça te dit quelque chose ? La plus performante du marché a une mémoire de un giga-octet.
- Oui. Bien que giga-octet ne me dise rien.
- C'est pourtant couramment utilisé. Bref. Imagine de ces clés mais ultramicroscopiques et d'une capacité tellement énorme qu'elles contiennent à peu près toutes les connaissances actuelles, dans tous les domaines.
- Et où sont ces fameuses clés ?
- Dans ma boîte crânienne et disséminées ici et là. Car il a bien fallu décentraliser, sinon je serais du genre hydrocéphale. Elles sont connectées à mes neurones qui n'ont plus qu'à y sélectionner l'information désirée. Un travail facile. Car tout cela est parfaitement ordonné…
- Je suis fou, c'est sûr, se lamente Eky
- Bé que non ! rit Décibel. Tu sais chercher un mot dans le dictionnaire ?
- Oui.
- Je fais un peu la même chose. Sauf que je n'ai pas à retenir l'information qui s'inscrit automatiquement sur une puce. Parce que j'ai aussi de la mémoire disponible. Je stocke, j'efface, je compacte, je compare, je déduis… Comme les… Comme vous, en somme. Mais plus rapide, plus efficace, plus intuitive, plus intelligente… Plus. Vraiment vraiment plus.
- Arrête. Je vais mourir, geint Eky.
- Non, tu ne vas pas mourir, nigaud. Du moins, pas tout de suite. Moi, peut-être… De sommeil.
- Mais tu dors constamment !
- Oui, mon ventilateur, en quelque sorte.
Et la voilà qui s'étend à nouveau. Pour quinze minutes, au maximum.

Les mois, les années passent. Décibel, une goulue de la vie, semble sans cesse décortiquer ce qu'elle regarde, ce qu'elle entend, sans vraiment s'interroger. La vue d'une chose, d'une photographie ou d'une personne entraperçue par la baie vitrée suffit à l'instruire de sa nature profonde. Eky reste pendu à ses lèvres, dégustant chaque syllabe de l'apprentissage qu'elle lui prodigue. Il aimerait bien ne plus aller à l'école. Puisqu'elle sait tout. Et bien au-delà. Mais Décibel dit qu'elle va s'éteindre… bientôt.
- Quoi ? Tu n'as que quatre ans ! s'étonne Eky
Il ne la croit pas. Elle insiste :
- C'est mieux ainsi. Avec mes treize kilogrammes et mes quarante deux centimètres, que veux-tu que je fasse ? Et puis vous n'allez pas me cacher toujours ?
- Pourquoi pas ? On a réussi, jusqu'à maintenant ?
- Certes.
Pour une fois, elle est perplexe. Mais Eky, insatiable, repart pour une série de questions, guettant les réponses comme des friandises.
- Tu es vraiment intarissable ! dit-il, admirateur
- Non, car je peux te parler de chimie prébiotique – merci Titan qui, tellement proche de la Terre…
- Proche ?
- Relativement, oui, un milliard et trois cents millions de km... Donc je peux t'expliquer l'apparition de la forme la plus primitive de la vie, la mécanique quantique, la relativité selon Einstein, la théorie de l'évolution de Darwin. Et même mettre tout ce petit monde d'accord, eh oui ! Grâce à mon énorme capacité de synthèse et à deux ou trois paramètres négligés jusqu'à maintenant. Mais si tu m'expédies dans les tréfonds d'une galaxie très éloignée de la nôtre, je crains encore de m'y égarer. Pas de m'y perdre, je te rassure.
- Quelle galaxie ?
- Peu importe. Sais-tu que certaines sont des sosies de la nôtre ?
- Avec une Terre, une Lune et…
- Avec cent milliards de soleils et des planètes à ne pas savoir encore les dénombrer précisément. Ce qui me passionne, ce sont ces deux Terre - pour parler simplement - qui ressemblent étrangement à la nôtre bien que l'atmosphère s'y avère moins riche en oxygène et gaz carbonique, la faune plus diversifiée et la flore en revanche beaucoup plus pauvre. De plus, les couleurs sont totalement nouvelles pour nous. Mais le plus frappant, ce sont ces êtres que l'on dit d'intelligence hors norme. Moi, en comparaison, je suis analphabète. Pour avoir converser quelquefois avec Keik, Ksé, Ksa et deux ou trois autres, je ne le sais que trop bien.
Elle rit :
- L'homme est un hasard de l'évolution, en fait. Une fantastique combinaison… infinitésimalement dérisoire.
Et poursuit :
- On avance aussi cent milliards de galaxies…
- Autant que de neurones dans notre cerveau ?
- Dans le vôtre. Pour moi, c'est un tantinet différent. J'en ai trois fois plus dont un nombre important a subi des mutations, pour être plus performants.
- La raison de ton poids élevé ?
- Non. Note que je suis plutôt maigre.
- Exact ! Pourquoi ?
- Trop ardu pour toi.
- Essaie quand même, invite t-il.
- La matière est composée d'atomes et chaque atome d'un noyau, d'électrons et de vide. Eh oui, du vide, beaucoup de vide, en fait. C'est ce vide-là que mes concepteurs ont réduit. La masse étant déterminée par les protons et neutrons qui composent le noyau… Tu saisis ?
Elle esquisse avec grâce un pas de danse. De dense, devrais-je écrire.
- C'est hard ! lâche soudain Eky
- Et tu n'imagines pas le raccourci que j'ai pris.
- Ben putain !
- Oh ! Surveille ton langage, s'il te plaît !
- Pardon.
- Je poursuis. Hard, dis-tu ? Pas plus que l'expérience de Miller qui, en 1953, dans un appareillage particulier, a réuni du méthane, de l'ammoniac, de l'hydrogène et de la vapeur d'eau et soumis l'ensemble à des décharges électriques, en guise de rayonnement solaire. Il a attendu plusieurs jours et sais-tu ce qu'il a obtenu ?
- De la bouillasse. Non, je plaisante.
- Des acides aminés. Ceux-là même qui caractérisent la vie ! Du moins, la nôtre, la vôtre plutôt. Depuis, on a réalisé des phénoménaux progrès tels que...
Elle baille et se frotte le nez. Cinq secondes plus tard, elle est étendu sur son lit et dort.
Un autre jour, Eky lui demande pourquoi les médecins ont abandonné leur projet. Abandonné Décibel.
- Les quelque trois cents chercheurs qui ont mis au point ma fabrication ont bafoué gravement la loi par ces manipulations interdites, des détournements de fonds publics abyssaux et des escroqueries diverses. Ils se sont donc volatilisés dans un pays du tiers-monde avec leur protocole, sûrs de pouvoir reproduire des dizaines de Décibel. Ils ne m'ont pas exactement abandonnée car ils pariaient sur une fausse couche dès l'arrêt des traitements qu'ils nous infligeaient, à maman et à moi, c'est-à-dire au début de la deuxième lunaison. Mais j'ai su pallier le manque.
- Wouaaaa ! Une vraie crack !
- Ils me croient donc morte…
Elle hésite et :
- Imagine que je leur communique mon ultime trouvaille.
- Comment, quelle trouvaille ?
- En me connectant directement sur leurs ordinateurs. Car je viens de comprendre pourquoi certaines cellules prolifèrent de façon anarchique, jusqu'à induire un cancer, et comment y remédier. Un squirrhe, par exemple. Également le pourquoi du vieillissement et comment l'enrayer. Je sais…Je sais ! Oh la la je m'emballe mais tout devient si limpide. Comment les prétendus "savants" ont-ils pu ignorer cela ?
Elle s'esclaffe encore :
- Leur égo va prendre une méga claque. Les aberrations qu'ils ont pu dire et écrire ! C'est incroyable ! Je vais leur rabattre le caquet, à ces génies de pacotille. Leur enseigner l'humilité.
Mais elle se ravise :
- Je suis méchante. Il s'en trouve de très méritants. Inventifs. Sinon je ne serais pas là.
Elle sautille d'une jambe sur l'autre en battant des poings.
- Yes ! Yes ! Yes ! Hum, je parle plusieurs langues. Normal, mes "pères" sont originaires de neuf pays différents.
Mais brusquement son air jovial laisse place à une sorte de crispation.
- Si je me connecte, ils vont me détruire. Forcément.
- Pourquoi ?
- Ils ne peuvent pas rivaliser avec moi et ils ne supporteront pas de devenir des subalternes. Ils bossent et moi j'exploite tous leurs résultats. Si j'expose mes conclusions…
- Alors ne leur dis rien ! Puisqu'ils te croient morte…
A cet instant précis, la porte d'entrée grince sur ses gonds.
- Papa, s'exclame joyeusement Eky. Papa, viens avec nous. Décibel…
- Eky Mauz, la ferme !
Car papa est ivre mort. D'ailleurs, il s'empresse de s'affaisser lourdement sur son lit. Le garçon le rejoint et le regarde en retenant une larme, tellement inquiet, puis retourne auprès de sa sœur.
- Tu saurais guérir papa ?
- Oui, ça, c'est enfantin, maintenant.
- Tu peux lui ôter l'envie de boire ?
- Je peux. Sans médicament. Juste une petite intervention au niveau de son cerveau et de son foie.
- ???
- Sans même une incision de la peau. Un millième de seconde. Par l'intermédiaire d'un flux, avec un peu de bricolage. Enfin…
- Quelle complication !
- Ce que vous ne comprenez pas vous semble toujours compliqué, alors que c'est d'une simplicité !!!
Elle cherche une image, pour expliquer.
- Imagine une pelote de laine.
- Oui.
- Tu veux la dérouler.
- Admettons. Je ne vois pas le rapport.
- Si tu ignores qu'elle comporte deux extrémités, tu vas tirer à hue et à dia avec pour résultat un enchevêtrement inutilisable, ou des morceaux de petites tailles. En revanche, si tu repères l'extrémité qui se trouve sur le dessus, tu dérouleras la pelote sans problème, complètement. Encore plus facilement si tu saisis l'extrémité qui se trouve à l'intérieur. As-tu compris ?
- Oui.
- Le corps humain, c'est exactement pareil. Les blouses blanches ont percé beaucoup de ses secrets, mais les séquences répertoriées sont comme les fragments de laine extraits à hue et à dia de la pelote. Avec des nœuds inextricables donc des zones d'ombre qui engendrent des interprétations erronées et empêchent de rabouter. Mais moi j'ai éclairci le mystère du corps humain…
Elle émet un large sourire.
- Comme celui de notre galaxie. Grâce à ma compréhension intuitive qui me libère des algorithmes…Veux-tu m'aider à descendre du fauteuil ? J'aimerais marcher un brin, me dégourdir les jambes.
Eky la soulève aussitôt, la pose à terre en s'étonnant encore :
- Tu es toujours si petite !
- Mais je tiens debout. Ah ! J'adore. Parce que figure-toi que l'avant dernier projet de mes concepteurs me réduisait à une sphère dans laquelle se mêlaient neurones et éléments électroniques. Mais la persévérance d'une poignée de biologistes l'a balayé, arguant que l'intelligence ne peut être qu'humaine. Quelle énorme erreur, d'ailleurs ! La mise au point a donc pris quelques années supplémentaires. Et me voici, après trois lunaisons dans le ventre de ta mère, le meilleur des incubateurs pour la maturation du corps dont ils m'ont affublé, aux dires de Bilo. Bilo, c'est un chercheur canadien, mon préféré de la bande.
- Lunaisons ?
- Oui, des lunaisons et non des mois, un paramètre à ne pas négliger.
Elle lève les yeux vers le ciel et murmure :
- Matière inerte, matière vivante, étoiles et planètes, un fil continu…
- Bououou… s'affole Eky. Mais maman est aussi ta mère?
- C'est exact, en ce sens qu'elle m'a nourrie de son sang. Mais je suis un produit de synthèse particulier. Élaboré in vitro à partir de cellules souches embryonnaires d'origines humaines et animales. Enrichi en neurones greffés sur des métaux rares, avec des relais électroniques pour une meilleure fiabilité. Doté d'une mémoire infinie… un sacré puzzle ! Qui fonctionne à merveille !
- Arrête. Frimeuse.
- Ne sois pas idiot. Il y a forcément une faille. Ma taille est déjà un handicap, tu en conviens.
- Tu as déjà bien grandi mais il vaut mieux que je regarde où je mets les pieds, je te le concède.
- Concède, bien. Tu progresses, à l'évidence.
- Continue, suggère le garçon avec un brin d'émotion dans la voix.
- J'ai la taille "adulte" depuis bientôt deux ans car malgré une réserve de facteurs de croissance, dont la somatotropine, et autres hormones bien particulières et très spécifiques, je n'atteindrai pas cinquante centimètres. Ma vie ne peut être qu'éphémère. Je suis conçue… Jetable, en quelque sorte.
- Pourquoi ? Si tu continues à manger comme nous ?
- Oui. Sauf que…Tu te souviens que je souffre d'interférences ? Cela provoque une élévation de température d'une partie de mon cerveau biologique et occasionnera bientôt des dommages irréversibles. Petit à petit, mes facultés vont décroître. Mes concepteurs ont abandonné trop tôt les traitements et les implants pour que je puisse fonctionner encore longtemps. Tu vois, finalement, ils auront le dernier mot.
- Maman, tu entends ?
Généralement, maman se contente d'écouter. Dépassée. Ne répondant même pas aux sollicitudes de ses enfants. Aujourd'hui, investie d'une lucidité blessante, elle se morfond. Quémande la clémence de Décibel.
- Oui. Pardonne ma vénalité. Je n'aurais jamais dû adhérer à ce projet. Je te désirais mais pas… Tu es ma fille, ma chère fille.
Elle pleure sans bruit, tandis que la petite se niche dans son giron, aidée par son frère. Tous trois restent blottis longuement, dans un silence presque trop fort.
Et puis Décibel s'ébroue doucement. Elle a faim. Encore. Après, de ses index riquiqui pointés vers le ventre de son père, côté droit, elle enclenchera une réversion de la fibrose qui envahit insidieusement les travées d'hépatocytes. De son autre pouce aplati sur la tempe, elle lui ôtera l'envie de l'alcool. Elle inhibera aussi le remords qui oppresse tant sa maman. Ainsi, jusqu'à son dernier souffle, elle usera de ses rayonnements si étranges… Pour parler aux cellules.
- Petite mère, serine Eky à son oreille.
- N'oublie jamais que la nature est extraordinaire. La vie, LES vies car si variées, un ingénieux équilibre qu'il serait assassin de trop taquiner.
- Qui pourrait vouloir cela ? s'étonne Eky
- L'homme, présomptueux, ignare, ingrat, inconscient, menteur, violent et stupide. Ou curieux, généreux, téméraire, sagace, fiable et tendre car doté d'intelligence et de sentiments. D'une certaine forme d'intelligence et de sentiments. Mais potentiellement grand prédateur. Capable de rendre blet le fruit de millions d'années d'évolution !!! De rompre le fameux fil...
- Et qui d'autre ?
- La terre, soudainement prise d'une gastro monumentale. Les Zitoniens en manque d'atmosphère. Une bactérie ambitieuse…
- Les Zitoniens ?
- En-fait-il-vau-drait-mi-eux-queu-jeu-res-teu…qu-eu-j-eu-v-ous-di-seu.
Elle semble lasse. Se recroqueville lentement sur les genoux de maman. Ferme les yeux.
- Décibel ? Décibel ?
Mais elle ne répond pas.

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