Jean-Claude Touray
J’aime de
moins en moins les insectes. Bien sûr mon propos ne les vise pas tous.
J’adore le scarabée sacré et j’admire le bleu métallisé des papillons
tropicaux. Mes récriminations concernent seulement les emmerdeurs
domestiques, ceux qui sont franchement pénibles et dont le comportement
déconsidère toute la classe des insectes. Dans cette escouade je
n’épiloguerai pas sur les cafards, mites, puces, punaises, poux de tête et
autres morpions dont l’affaire est entendue et qui ne hantent que les
maisons sales ou les individus malpropres. Mais je dirai ce que je pense des
intrus qui envahissent notre espace domestique et s’attaquent, dans des
maisons propres, à des personnes bien lavées. Je dénoncerai avec vigueur les
incivilités de ces insectes familiers qui déshonorent le monde des
invertébrés.
A la belle saison, il suffit que je déjeune sur la terrasse pour voir
aussitôt surgir une guêpe. Elle vient d’abord en vol de reconnaissance et se
pose fugacement sur le bord de mon verre dans l’intention manifeste de
pomper sa dose de bonheur dans une goutte de pineau. Puis, légèrement ivre,
elle chaloupe avec insouciance en direction de ma tranche de melon
charentais. Le produit phare de mon jardin. Tenter de l’écarter poliment
avec la lame du couteau ne ferait que la rendre furieuse. Elle protesterait
en haussant son bourdonnement d’un ton et en tournoyant avec agitation puis
elle replongerait vite fait sur sa cible. Ce comportement intolérable
témoigne d’un fort complexe de supériorité. Madame se croit tout permis car
avec la seringue qu’elle a au derrière c’est allo maman bobo pour les
enquiquineurs ce qui lui permet d’exiger qu’on lui foute la paix quand elle
se restaure. D’ailleurs il faut reconnaître qu’elle avertit, elle ne prend
personne en traître. Son justaucorps rayé noir et jaune est une expression
colorée de l’adage du porc-épic qui est aussi le sien : « Qui s’y frotte s’y
pique et ça fait vachement mal ». Il y a pourtant possibilité de lutter
victorieusement avec la bête. Il faut profiter de l’instant où l’insecte en
pleine jouissance buccale s’est immobilisé au fond de l’assiette, afin de se
goinfrer un max de jus de melon, pour l’écraser d’un efficace coup de
fourchette. Il est conseillé de l’achever en la guillotinant avec la lame du
couteau au niveau de la taille qu’elle a si fine et qui est en somme son
talon d’Achille. Prudence en cas d’attaque massive par une escadrille de ces
dangereux hyménoptères. Le combat à l’arme blanche devient risqué et les
spécialistes ont des opinions variées sur la stratégie de défense à adopter.
Vaut-il mieux se figer dans l’immobilité du marbre (pour ne pas exciter
l’ennemi) ou agiter les bras comme les ailes d’un moulin à vent un jour de
mistral (en espérant que ce geste fera fuir l’adversaire mais en prenant le
risque d’une douloureuse attaque en piqué) ? Un seul conseil fait
l’unanimité : bien fermer la bouche en attendant que ça passe pour éviter la
piqûre au fond de la gorge, celle qui vous gonfle et peut être fatale ; mais
ça rallonge la durée des repas.
Je n’aime pas les mouches non plus, même si elles ne piquent pas vraiment et
pratiquent tout au plus le picotis les jours d’orage et seulement si elles
sont très énervées. Mais je ne supporte pas le chatouillis de leurs petites
pattes quand elles se promènent en groupe sur mon visage ou mes bras nus.
Une tape les fait déguerpir dans un envol sonore et désordonné ; mais en
général elles reviennent aussitôt. Il n’y a pas plus collant qu’une mouche.
Certains étés c’est une véritable invasion et on ne sait comment lutter
contre ces nuées de diptères sauf en s’asphyxiant dans un nuage
d’insecticide. L’extermination par rubans gluants n’a qu’un faible rendement
: elle ne fait périr que les malchanceuses et n’a aucun effet dissuasif sur
les autres. Quant à la tapette son usage exige beaucoup d’adresse. D’une
façon générale, les mouches sont d’une impolitesse caractérisée avec le
genre humain. Elles se comportent comme des sans-gêne qui n’ont peur de
rien. On les voit se balader en toute innocence sur le canapé, sur mon
avant-bras ou sur la table de la salle à manger. Au hasard de leurs
pérégrinations entre la nappe et les assiettes, ces insectes aspirent à
petits coups de trompes avides des lampées minuscules de liquide. De temps à
autre, un mâle avantageux besogne une jeune vierge dans une empoignade à la
hussarde et un retroussis d’ailes froissées. Force est de constater qu’après
la promenade et la prise de boisson, la distraction favorite des mouches est
la copulation ; ce qui n’est pas très distingué. Mais leur vulgarité n’est
rien à côté de leur saleté, conséquence de leur appétence reconnue pour
l’excrément : elles se posent sur la crotte de chien bien fraîche ou la
bouse de vache encore fumante pour les humer de plus près et ensuite elles
oublient d’aller se laver les papattes avant de venir baguenauder dans votre
assiette ou se noyer dans votre verre de cognac.
Le troisième mousquetaire dans la catégorie des mal élevés est le moustique
ou plutôt la moustique puisque ce sont les femelles qui piquent pour pomper
une goutte de bon sang tout en diffusant le paludisme si l’occasion se
présente. La moustique erre souvent en solitaire et sans la moindre
discrétion. La vibration de son vol s’exprime dans les aigus par une musique
monocorde et lancinante qui suffit, surtout en nocturne, à vous donner des
démangeaisons. Ce sifflement continu est le « c’est moi que v’la » d’une
impudente, c’est le signal d’alarme dont l’interruption brutale peut
signifier un danger immédiat car le diptère est alors posé. Il est sur sa
cible et cette cible c’est peut-être la chair fraîche de votre abdomen
livrée à tout venant dans la moiteur d’une nuit d’été. La bête, bien plantée
sur ses pieds, prend quelques secondes pour ajuster son aiguille creuse avec
nonchalance tout en savourant par avance les qualités gustatives de votre
hémoglobine. Sachez profiter de cet instant d’absence intellectuelle de
l’animal en plein fantasme pour l’étourdir d’une bonne beigne. La rapidité
d’exécution est décisive : une seconde de retard et le mal est fait, la
trace de la piqûre s’imprime peu à peu sur votre épiderme en « rouge qui
démange » pendant que la symphonie à une seule note reprend dans la nuit
jusqu’au brutal silence qui prélude à une nouvelle attaque.
Tous les êtres vivants ont droit en ce bas monde au vivre et au couvert.
Mais cela ne leur donne pas automatiquement droit à notre tendresse. Il y a
des mauvais sujets qui méritent le désamour de l’humanité et par contagion
font du tort à tous les membres de leur tribu. A cause de ces nuisants qui
se nomment guêpe mouche et moustique j’aime de moins en moins, dans
l’embranchement des arthropodes, la classe des insectes. Par contre j’ai de
plus en plus de sympathie, dans le même embranchement, pour une autre
classe, celle des arachnides ; ce sont des invertébrés modestes et patients
qui gagnent beaucoup à être connus. Vous êtes surpris ? Mais c’est normal
tout le monde est surpris. A chaque fois que j’avoue mon amour des araignées,
j’ai l’impression de choquer. A chaque fois, on me regarde comme un avatar de Spiderman et c’est tout juste si l’on ne me demande pas si j’élève des
mygales dans ma chambre à coucher ; En fait, j’ai seulement créé
l’association « Les mal-aimées » pour la réhabilitation et la propagation
des araignées domestiques. Nous en envoyons gratuitement à tous ceux qui
recherchent une méthode écolo, moins polluante que les insecticides et moins
cruelle que le ruban gluant ou la tapette, pour limiter la prolifération des
mouches ; nous avons également une mission d’information en matière
d’invertébrés chouchous des enfants et de leurs parents. Les araignées sont
joyeuses, tandis que les bigorneaux sont peu communicatifs, les escargots
sont des bavasseurs et les crabes des pince-sans-rire. On a vu ce qu’il faut
penser des insectes. Il faut faire savoir toutes ces vérités à nos
concitoyens. Nous aidons, avec nos publications le public à évoluer dans ses
choix et, pourquoi pas, à prendre une araignée comme animal de compagnie ;
d’où la campagne faite par l’association « J’ai une araignée au plafond car
je l’ai adoptée ». Mais militer aux « mal-aimées » est un véritable
apostolat. Nos tracts qui vantent les qualités des arachnides dénoncent
aussi les travers des principaux animaux favoris des enfants. Et nous ne
nous privons pas de réclamer une limitation des effectifs d’invertébrés
gêneurs comme les guêpes, les mouches et les moustiques. Vous me croirez si
vous voulez mais quand je distribue ces tracts aux sorties des maternelles,
des jardins zoologiques ou des animaleries, on me traite régulièrement de
raciste.
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